Automates

Oh le temps, non ! – la pluie qui claque, la rumeur qui s’étouffe, la foule qui se disperse – deux files de part et d’autre de la rue, le long des bâtiments, avec des points d’étranglements, des nœuds de ralentissement aux portes des grands magasins – la dalle de parapluies qui se balancent, qui se soulèvent, qui s’entrechoquent, et qui redonnent un peu de couleurs à la rue – Si, dans la rue piétonne, à Arles, qui mène au café Van Gogh, le début, les parapluies multicolores suspendus qui faisaient de l’ombre ? – Ouais, et surtout que la chaleur était abrutissante et que je crevais de soif, et qu’aujourd’hui on se mouille ! – Allez, après la pluie le beau temps là-bas… – et la foule qui réinvestira la rue, et les têtes, alors, qui se dandineront, qui se confondront, qui se noieront dans la masse, là-bas, qui disparaitra elle-même dans l’ombre bien avant d’avoir atteint le bout de cette infatigable artère piétonne – sauf place Saint Projet, avec le soleil qui perce déjà, qui redore les façades au-dessus des stands, des petits chapiteaux, des tentes, de grands parasols, le coin des bouchers, charcutiers, fromagers, crémiers, épiciers, maraîchers – Avec le petit monsieur aux noires de Crimée ? – Oui, et celui des galettes-saucisses ? – Ah… sa viande, hein ? – « heureusement il y a la viande/pour arrondir les angles/la viande folle à l’intérieur et au-dehors/aux fenêtres aux corridors/dans les immeubles et dans les cimetières/la viande folle sur la route » – DERNIERE DEMARQUE inscrit partout, des affiches, des grandes, des petites, des panneaux à l’entrée des magasins, des banderoles autocollantes en travers des vitrines – DERNIERE DEMARQUE DES MARQUES à l’intérieur, une inscription qui clignote sur le reflet fugitif des passants, les visages translucides par-dessus les dos arrêtés par la nouvelle collection que portent les mannequins, à moins que ce ne soit pour quelque chose qui se passe là-bas, au fond – ou pour le mannequin même, l’air de rien, qui danse dans nos têtes comme le Charlot des Lumières de la ville, qui avance, qui recule devant la vitrine, sans voir le trou derrière lui – à l’entrée principale du grand magasin, une phrase, ou ce qu’il en reste, qui se déroule, une série de mots, en boucle, rouge sur fond noir – et c’est sûrement là que se loge le seul message qui vaille, de feux arrière dans la nuit – et les portes automatiques qui s’ouvrent, qui se referment, dans un incessant ballet, et la voix qui en sort, enveloppée d’un voile de gaze, qui tamponne à coups irréguliers les façades, la réverbération étouffée par la rumeur donnant l’impression d’une voix provenant de nulle part, ou d’ici, ou de là, ou là-bas – DERNIERE DEMARQUE — TOTALE LIQUIDATION — DEMARQUEZ VOUS, le vigile dessous, un black en costume noir, qui se tient droit à l’entrée de la porte automatique, les deux mains jointes devant, comme dans un mur pour un coup franc, qui regarde dans notre direction – Oh mman… c’est ça un totomate… ? qu’est-ce qu’il fait là… ? c’est un monsieur qui t’a mis là… ?  et la petite famille qui s’attroupe… et un petit groupe comme ça, pour observer… examiner si rien ne bouge… faire le tour pour voir comment c’est fait ce bonhomme gris, métallique, d’argent oxydé… le piédestal et l’espèce de long par-dessus style détective… tendre la main pour toucher, mais non… – … y a personne qui te rgarde… ! mman non plus… a préfère les mannaquins tu sais… ? un petit groupe qui va ralentir le mouvement général des autres passants… créer une sorte de pli… faire grossir une espèce de nœud… et la se bousculade… et les pertes de vue… la main serrée plus fort… la file indienne, main sur l’épaule… les pieds piétinés… cassés… l’œil torve… le mot qui peut vite partir… le mauvais geste… les fanions dispersés du groupe d’étrangers… et cette langue qu’on ne reconnaît pas… et les éclats de rire… des cris d’enfants… la patte sur laquelle on vient de me marcher… et la couleur criarde des haut-parleurs qu’on n’entend presque pas… – … ça bouze les totomates tu sais… ? ça bouze comme ça comme un robot ! mais rgarde… ! eh tu m’entends… ? et parfois, un passant qui jette une pièce au pied de la drôle de statue située à la croisée de l’axe piéton principal, entre le Grand Théâtre et la Victoire tout au fond, avec sa colonne à peine visible, et la rue qui descend de la place Gambetta à la place de la Bourse, sa fontaine, le fleuve en arrière-plan – Mais non, c’est pas la Bourse, avec la fontaine c’est la petite place de la Machine à Lire, et où est-ce que tu vois la Garonne toi ? – Merde, l’enceinte qui vole ! – De toute façon ton Diabologum à la gomme… – C’est plus ça ! Merde, mon enceinte… – « …kaléidoscopes/Sur tous les édifices/C’est ta ville putain, merde///’XCUSE MY FRENCH/Et tous ces inconnus qui pourraient être tes amis/Cette fille qui vient de passer… » – et combien de voix off, comme ça, pour donner une assise de réalité aux fictions sans nom qui nous enflamment (enfin quelque chose comme ça) ? – et le tram qui passe devant le Grand Théâtre, la vibration des rails, et de temps en temps la sonnette d’avertissement – et l’odeur de grillé, la queue à la sandwicherie – Oh, pas de tables dehors aujourd’hui… – Et l’Panini c’est Pour qui qui ? – par la façade vitrée du fastfood, en face, les gens bloqués dans l’escalier avec leur plateau, des enfants devant un milkshake avec une paille, qui gesticulent, qui font la grimace, le burger avalé en moins de deux pendant qu’on parle, qu’on parle, en tenant sa boîte à deux mains – Fais gaffe à pas mordre dedans ! – le téléphone aux oreilles, les yeux sur l’écran, qui fait qu’on manque de se rentrer dedans, qu’on ramasse les sacs – c’est une petite main qui jette une pièce dans le petit panier, alors je le signale – … oh mman c’est le chien gris argenté qu’a levé la papatte… mais tu sais faurait pas rester là tu sais… faurait qu’on te recherche… il va revenir le monsieur…? – dans l’avenue, derrière, des motos qui donnent de petits coups d’accélérateurs, avant un départ en trombe – Panini allez allez ? Panini pour qui pour qui ? – des papiers d’emballage, des serviettes ou des mouchoirs en papier au pied de la poubelle qui déborde – et c’est quand vient le soir, quand la rue sera vide – C’est l’ancien Noir Désir, t’écouteras, tu verras ! (ou alors un couple, des jeunes, pour la traverser en rentrant du resto, du ciné) – qu’on viendra fouiller dedans, pour rien, et qu’on replongera dans la ruelle qu’on ne quitte jamais dans la journée – une tête qui surnage sur le paquet de sacs qu’on a aidé à ramasser, deux autres, sur le carton d’une télé géante à quatre pattes, des talons aiguilles qui claquent, des militaires en tenue de camouflage, deux binômes, à une dizaine de mètres d’intervalle, qui descendent doucement la rue, l’arme au poing, l’œil au guet, en silence – T’imagines, un scoot et une kalach… ou un camion… c’est pas fermé là-haut ! – Et le tram pendant qu’on y est… – DERNIERE DEMARQUE ETE – C’est quoi ce boucan ? – Les travaux. Ils sont en train de creuser, ça fait un sacré trou derrière. C’est pour le nouveau quartier. Tu veux voir ? – un enfant braille son cornet de glace renversé, les pièces qui cliquettent dans le panier, alors je lève la patte, mais qui entend la clochette – … et puis comment tu t’appelles… ? et ça s’appelle d’abord les totomates… ? – Y a des canalisations au-dessus le vide. On y va ? C’est juste là, à côté.