Avant les incendies quotidiens

On dit que la forêt brûle tandis que la chienne a le museau enfoui dans son bol de croquettes sèches brunes rouges et vertes que la multinationale décrit comme un alliage de poulet riz et légumes et que quelques voitures brisent le silence de la nuit dans le village accablé par le ixième jour de canicule historique extraordinaire inquiétante on dit que la forêt brûle tandis que des femmes et des hommes ayant eu chaud des femmes et des hommes ayant transpiré ayant utilisé des aérosols ou des sticks déodorants pour femmes et hommes eux sont maintenant affalés dans des canapés sofas fauteuils de cuir P40 les yeux alourdis par les écrans où il est dit dans une notification que la forêt brûle entre une notification de la réussite ou de l’échec d’un pari sportif sur un événement sportif à l’autre bout de la terre et une notification sur l’arrivée prochaine des menstruations une notification dit que quelque part la forêt brûle que nos poumons sont brûlés quelle différence ça fait avec toutes les cigarettes aérosols qu’on s’envoie à tire-larigot épongées par les alcools médicamenteux à l’huile de palme décimant les orangs-outans depuis des lustres qu’on en parle alors que nos poumons crament on y mettrait bien du gasoil pour accélérer le mouvement si nous étions honnêtes avec nous-mêmes on dit que la forêt brûle et pourtant le linoléum reste le même antibactérien les mêmes points imprimés dessus les mêmes traits imprimés dessus un pourcentage tout à fait acceptable de poussière parsemant la surface la paire de nike bien rangée sous le lit la radio lecteur cd double cassettes à côté de l’armoire en chêne les deux bibliothèques pleines à craquer se faisant face se toisant comme un poster de james dean faussement cool l’air faussement détaché tandis que la forêt brûle et que l’on fabrique vend achète toujours de l’eau conditionnée dans des bouteilles de plastique bouteilles bouchonnées par du plastique enrubannées par du plastique fabriquées vendues achetées par pack de six ou douze dans un emballage plastique et qu’à la caisse il vaut toujours mieux choisir la file d’un caissier d’expérience plutôt que celle de l’étudiant novice voulant se payer trois jours de défonce déconnexion intense dans un festival durable quand vient l’été et qu’à la caisse on ironise sur la forêt en train de brûler et que des vareuses de football sont vendues cent balles pour te retrouver avec le logo d’une marque de sauce sur le ventre alors que le prix de revient oscille entre trois et cinq euros ce qui permet à des magasins hangars à l’aération douteuse le sol recouvert de moquette bas de gamme d’en inonder les rayonnages au grand dam des mères célibataires ayant déjà du mal à joindre les deux bouts quand le grand a encore décollé ses semelles alors que les baskets devaient tenir jusqu’aux prochaines soldes alors on dit que la forêt brûle et que gallimard rééditera peut être jack london comme on réédite victor hugo quand les églises partent en fumée et que certains ironisent pleurent rient dénigrent analysent palabrent accusent partagent prient s’indignent capitalisent sur savent mieux que les autres se font du mauvais sang font des réserves de bouteilles sous plastique la forêt brûle et je me souviens d’une pizzeria franchisée à tagbilaran où je suais à grosses gouttes et me vidais le bide dans les toilettes standardisées à cause de la composition chimique du coca-cola local faisant penser à un expat’ français désagréable ayant probablement fait de la taule que je carburais ce soir-là à autre chose que la pizza quatre fromages la forêt brûle et je me souviens avoir bu une liqueur japonaise tout à fait traître avec une poétesse à la peau safran la forêt brûle et je me souviens avoir réalisé une enquête de satisfaction concernant les plateaux repas livrés par un organisme public d’aide sociale chez une femme atteinte du syndrome de diogène entassant dans sa baraque deux étages puant la merde des journaux dépliants tickets de caisse boîtes de cigares briques de lait bouteilles en verre plastique me demandant ce que je foutais là expédiant l’enquête avez-vous des remarques éventuelles nous permettant d’améliorer la qualité de nos services sur une échelle de un à dix chats aux litières surchargées on dit que la forêt brûle et la chienne digère son repas couchée dans son panier près de son bol d’eau en vrac et qu’une mobylette au moteur bridé plafonne à cinquante le long de la chaussée pétaradant la vie à pleins pistons tandis que la forêt brûle et que personne ne fait rien de plus ni de moins que d’habitude à mesure que je me souviens de ce à quoi je rêvais avant les incendies quotidiens dirait nesrin özkan affalée sur le canapé sofa fauteuil de cuir P40 les yeux fatigués et le smartphone à la main.

A propos de Jérémie Tholomé

Poète belge, Jérémie Tholomé écrit principalement des textes pour l’oralité, tous publiés chez maelstrÖm reEvolution.