Bleu de Mona

« À travers la loupe, je constate que le moindre millimètre carré de mousse retient de l’eau. Dans les angles entre les feuilles et les tiges, l’eau apparaît sous forme de lunules argentées, immobilisée par la tension de surface. Les gouttelettes ne dégoulinent pas, elles accrochent et remontent. La mousse semble avoir aboli la pesanteur pour charmer des serpents liquides qui grimpent le long des tiges. C’est la magie du ménisque, cette lèvre aqueuse capable de remonter la paroi d’un verre grâce à son adhérence. Et telle une paroi de verre, la mousse, toute en arêtes, retient l’eau dans son labyrinthe intérieur. » Sûr, dans ce genre-là, la description, ça ferait une belle métaphore de la scène, des moyens, des opérations successives, du rythme peut-être, engagés dans le texte qu’ils façonnent, et qui ne serait plus alors qu’un prétexte, pauvre accessoire perdu au milieu de la scène d’écriture. Mais, fausse piste. Jusqu’où on peut aller comme ça, dans la minutie ? Après la loupe, le microscope, les analyses de laboratoire ? Matin, midi et soir ? et en toute saison ? Pour quel vertige du réel ? Le vieux Jack se marre déjà… C’estvraic’estvrai !

Peut-être que c’est ça maintenant, qu’il faut dépasser ? Il a de drôles de visions parfois, mais dans le fond… grande ou petite, en pierre, en bois, avec ou sans christ, soufrée par le modernisme ou souffrante du temps et de l’oubli sous les lichens et ces mousses gorgées de la rosée du petit matin, désormais, qui reviendront bien sur l’une et phagocytent insensiblement l’autre… c’est les couleurs. C’est dans les couleurs, les lueurs, qu’elle surgit peut-être, sa force des choses capable de sculpter de leurs noms le lieu où elles se dressent, et le monde avec elles. Ah… Old Jack Sliver… rouge et blanc… pourquoi, comment… t’aurais pas aussi senti ce qu’on a pu dire du mot-couleur, dont « l’effet exact, spécial, de la couleur est imprévisible… promesse d’un plaisir… programme d’une opération : il y a toujours du futur dans les noms pleins » ?

Et alors à Croix rouge, à quoi il doit son nom le lieu-dit ? Au soleil ? À la position du calvaire par rapport au village ? Quand l’été, dans l’église sur sa bute, à travers la rosace, le soleil qui se couche sur l’horizon vient frapper l’autel ? Et que la croix sur l’autre bute, rehaussée sur son piédestal, et qui ressemble à un autel d’ailleurs, se retrouve dans l’axe du soleil couchant ? La croix finissant par ressortir, comme une ombre, sur le feu du ciel.

Ou bien, un jour, elle s’est enflammée. Comme ça, spontanément. On aura crié au feu follet, au crime hérétique, ou à la foudre de la fin des temps. Et la croix, alors en bois, aura brûlé deux ou trois jours, deux ou trois nuits. Comme ça, malgré les vains efforts déployés pour éteindre le feu. La forte averse de l’orage suivant aura fini par en venir à bout. Mais pendant deux ou trois jours, les nuits surtout, c’était une croix de feu. Et les flammes balayées par une trombe d’eau soudaine, les grosses poutres auront longtemps rougeoyé, scintillé, consumé de l’intérieur, la nuit surtout, avant de se taire pour toujours. Avant que la pierre ne vienne remplacer le bois noir, fendu en tous sens, aussi cassant qu’une écorce de lépreux.

Un beau bois rouge peut-être. Un bois exotique, rare et cher parce qu’en matière de recharge sacrale on ne veut pas lésiner. Peut-être pas la recharge d’après la révolution, mais celle qui a suivi la guerre de Trente Ans entre protestants et catholiques. Un bois venu d’ailleurs, de loin, acheté par le seigneur du château de Jonzac. Il aura voulu étaler sa richesse sur le port négrier de La Rochelle, sa piété dans quelques villages stratégiques de son vaste domaine. Et l’un dans l’autre, sa toute-puissance. Avec ce bois rouge de pernambouc, ou bois-brésil par exemple, en provenance du Nordeste. On en extrait surtout une teinture rouge brun. Mais sa forte densité aura aussi permis, à ceux dont la fortune reste indexée aux sursauts de l’imaginaire sans foi ni loi du pouvoir, d’édifier d’étranges bâtisses et monuments sanguins.

Et si ce lieu-dit, Croix rouge, ne devait pas son nom à la croix ? Si ce monument n’était que le gardien tardif d’un lieu désigné ainsi de longue date ? La Crux, pour cette croisée des chemins aussi parfaite que la rose des vents indique les quatre points cardinaux. Le rubea, pour les mauvaises rencontres qu’on pouvait faire au milieu du bois qui aujourd’hui n’existe plus. Le carrefour étant considéré comme un coupe-gorge où quiconque s’y aventurait, sans en avoir d’ailleurs le choix puisqu’il n’y avait pas d’autre chemin possible, risquait de voir édifier sa propre croix. Le chiffon rouge sur un piquet ne le signifiait que trop ! Et les bandits de grand chemin finiront par trouver eux-mêmes, un jour, leur domicile de justice au bout d’une corde, façon de prier « Dieu que tous nous veuille absoudre ! »

Mais le rouge, au milieu du bois, aura peut-être valu pour un autre genre de rencontres, aussi heureuses qu’infernales. Croix rouge, c’était le coin d’une poignée de prostituées cachées, ou chassées, et obligées de porter une pièce de vêtement rouge. Unies dans leur bicoque, chiche et austère, pour trouver un peu de cette chaleur sans laquelle elles n’auraient pas survécu jusqu’à un peu plus de trente ans. Et puis ce sera devenu le lieu des jeunes mariées. Jusqu’au dix-neuvième siècle, et surtout chez les paysans, la mariée est en rouge. Mais que seront-elles venues faire là, au milieu du bois, à la croisée des chemins ? Déposer un bouquet, une part du repas, pour le malheureux qui viendrait à passer, gage de générosité et porte-bonheur, un peu comme ce couvert supplémentaire qu’on ne dresse plus aujourd’hui pour les SDF qui ne passeront jamais, terrés avant l’heure sous des cartons ? Ou pour la croisée même, parfaite, cardinale, des chemins, manière païenne de s’en remettre au lieu ? De se signer avec l’offrande, pour le chemin de l’enfance accompli, et de prier pour le reste du chemin de la vie ? Une vie en rouge ?

Et pour la vie en blanc ? Pour la Croix blanche, en bas de chez moi ? Pour la dame blanche qu’on a cru voir errer dans les champs, autour du carrefour ? Pour la jeune femme qu’on a retrouvée-là un matin d’hiver, ou de printemps, dans le fossé, recouverte d’un voile de givre ? Pour cette enfant, presque, qui arrivait d’on ne sait d’où ? Pour cette créature un peu sauvage dont on se méfiait dans le village ? Pour ce personnage dont le film Sans toit ni loi aura dit la condition, malgré l’anachronisme ? Pour Mona, ou celles et ceux qui pourraient se reconnaître en elle, en partie au moins, ou en imagination ? Pour elle, ou les autres, et le petit livre de Bibliothèque bleue dans la main gelée ? Pour le conte de La Fée Anguillette, exclusivement lu à travers les images ? Pour les personnages Hébé et Atimir, qui deviendront des arbres ? Pour la fée qui transforma les amants en charmes, en mémoire de leur beauté ? Pour l’illustration de la dernière scène, qu’on n’aura pas vue ? Pour cette fin qu’on ne connaîtra jamais ? Pour la couverture du livret à l’image de l’histoire sans fin ? Pour cette vie par procuration, sous la couverture muette ? Pour la vie en bleu, en eaux-fortes dedans et noir sur blanc ?

Ce n’est pas un livret bleu qu’on aura retrouvé, dans la main de main de Mona. Peut-être une lettre, ou un petit paquet de lettres, qu’il n’aura pas été si facile de lui retirer. Une petite correspondance qui n’aura pas non plus été aisée à comprendre, à cause du code chiffré. Un procédé de camouflage simple où 1 vaut pour a, 2 pour e, 3 pour i (et j), 4 pour o, 5 pour u (et v). Mais pas si évident quand 3 et 5 se ressemblent, ou quand on ne parvient pas à démêler 1 de r ou s, les jours où l’écriture s’est faite plus nerveuse. Sans compter les quelques noms propres de personnes et de lieux, peut-être jugés compromettants, le plus souvent abrégés ou contractés. Et quelques noms communs réduits à leur initiale, des expressions abrégées, et systématiquement à la fin : « je t » ou « jet » et « je tsse ». Qu’avait-elle à cacher Mona ? Qui lui écrivait ? Que répondait-elle ? L’idée du code, ça venait de qui ? Est-ce que ce code croisé dans la langue courante, l’espèce d’écriture devenue blanche pour qui n’y est pas initié, ça suffit pour baptiser le lieu où on l’a découvert ? Aura-t-il quand même fallu, pour cela ; croire voir le fantôme de Mona errer à travers champs, en semant des lettres plus spectrales ?

Aura-t-elle seulement su lire, Mona ? Non, sûrement que non. Et ce qu’on n’aura pas su lui arracher de sa main glacée sans la déchirer, tant elle était fine et froissée, c’est une feuille pliée en quatre. Quatre dessins répartis de part et d’autre des plis et replis du papier, comme dans des cases. Trois portraits et, sinon une signature, une espèce de signe en haut à gauche. Trois visages, toujours le même a priori, et comme une de ces hirondelles que peuvent esquisser les enfants, en deux coups de crayon. Mais qui représentait-il ce visage multiple ? Et qui l’aura dessiné, car on n’aura pas trouvé de crayon sur Mona ? Et qui l’aura jeté aussi ?

Si quelqu’un avait mieux examiné les portraits ? S’il avait vu qu’il s’agissait d’une caricature de Mona, d’une autre d’un inconnu aux traits fins comme ceux de Rimbaud, et du portrait imaginaire qui les mêle ? Et qu’il s’agit bien, en haut à gauche, d’une hirondelle dans le ciel ? Ou s’il avait déchiffré le code dans les lettres ? S’il avait commencé par lire : « Mon cher Canut, tu me reproches d’avoir dit qu’avec tout autre, j’aurais consenti à ce que tu me proposais. Non, vous n’avez pas bien lu. Je vous disais que si vous aviez la façon de penser ou plutôt de vous conduire de tout autre que vous, j’aurais fait avec plaisir ce que vous me proposiez » ? Est-ce que ce chassé-croisé lui aurait fait penser écriture blanche ? Aurait-il, ou elle, senti ce que peut signifier vie en bleu ? Et est-ce que les lèvres bleu-noir, gercées, de la jeune Mona lui seraient réapparues ? Avec ce désir, qui lui aura fait presque peur, de les embrasser, imaginant peut-être bêtement, comme dans les contes, pouvoir la réveiller ?

Mais la Croix blanche, ça pourrait être la forme que Mona aura elle-même dessinée, étendue-là dans le champ près du carrefour, couverte de givre, visage contre terre, bras étendus de part et d’autre du corps, nue, blanche comme un linge, avec dans le creux de la main, on aura oublié laquelle, ce bout de papier bleu ciel, cette feuille pliée et repliée que la bise, ce matin-là de printemps sans vigueur, aura fait vibrer. Peut-être même qu’elle l’aura fait s’envoler.