Borne électrique

1.

C’est une borne électrique dans un boîtier plastique gris crasseux d’un mètre de hauteur et 75 centimètres de largeur planté dans un socle de même nature plastique gris et crasseux au pied d’un arbre à 30 centimètres d’une poubelle sur le terre-plein central terreux et caillouteux entre deux passages piétons d’une artère principale de la ville.

2.

Cinq ans que je regarde au travers de cette fenêtre. Cinq ans que je traverse ces lignes blanches. Et cette borne électrique je ne l’avais jamais vue avant aujourd’hui. Elle ne semble pourtant pas nouvelle. On le voit à la crasse poussière sale répartie partout sur le boîtier plastique gris. On voit que la crasse poussière sale ne date pas d’hier. Ni même de la semaine dernière. Sans que doute que ce boîtier plastique gris était déjà recouvert de poussière crasse sale avant que je ne me mette à regarder au travers de la fenêtre ou que je traverse les lignes blanches.

3.

Face nord. Une tache circulaire brunâtre de trente centimètres de diamètre semble indiquer qu’il y a déjà eu surchauffe. Des stries verticales en relief sont présentes sur une bonne partie de la hauteur du boîtier. Dix-sept pour être exact. Face est. Un autocollant 10×18 centimètres placardé grossièrement en oblique représente le dessin en noir et blanc du buste d’un policier en combinaison anti-émeute visage casqué brandissant une matraque. Au premier plan on devine les mains de la victime. En rouge le slogan “ENSEMBLE CONTRE LES RÉPRESSIONS”. Face sud. Sur la gauche une poignée en plastique noir ouvrant le boîtier. Il faut la clé. Il faut l’autorisation. Il faut connaître la marche à suivre la procédure la ligne de conduite et sans doute des connaissances en électricité. Sur la droite, un autocollant de cinq centimètres de hauteur pas plus montre un éclair noir sur un fond jaune circonscrit à l’intérieur d’un triangle noir. Sous le triangle l’inscription “230V/50Hz”. En haut à gauche sur une plaquette métallique blanche rigide quatre fois punaisée sur le plastique poussière sale crasseux du boîtier gris les indications suivantes “DEEIT D452 MET RUE DU JONCQUOIS 118 7000 MONS EN CAS DE PANNE 065/347 748 E331/EPP ARM 0059 PP 170”. Des stries verticales en relief là aussi mais sur toute la hauteur du boîtier sans exception. Face ouest. Un lettrage graffiti rouge sur toute la hauteur. De haut en bas je lis “TRIN” mais cela pourrait être autre chose. N’ai jamais été doué pour déchiffrer le lettrage graffiti. Couvercle de la partie supérieure. Le même gris. La même crasse poussière sale. Plaque en métal 5×2 centimètres sur la face sud. “FABRICOM GTI SUEZ RRE D55 ARM.0059 02/389.21.54 10/2007”.

Postface

La borne électrique dans son boîtier plastique gris serait-elle sale poussière crasse depuis presque douze ans ? Peut-être n’y a-t-il rien à l’intérieur du boîtier plastique gris ? Peut-être a-t-on perdu la clé l’autorisation la procédure marche à suivre protocole les connaissances en électricité ? Peut-être devrait-on téléphoner ?

Charleroi – 25/07/2019

A propos de Jérémie Tholomé

Né en 1986, Jérémie Tholomé est un poète de lutte et un travailleur social habitant à quelques encablures de Charleroi. Depuis 2016, il anime des ateliers d’écriture et participe aux scènes slam belges sous le blaze “L’Harmonica”. Il fait partie des finalistes de l’édition 2019 des Prix Paroles Urbaines. Son premier recueil, “Rouge charbon” est paru aux éditions maelstrÖm reEvolution - disponible en commande à la Librairie Wallonie-Bruxelles (http://www.librairiewb.com).

7 commentaires à propos de “Borne électrique”

  1. Merci pour cet objet bizarre, ce boîtier indéchiffrable (l’essentiel est peut être sur la surface, comme la lettre volée ?). Le recueil de conseils techniques incompréhensibles enchaînés comme vous le faites produit un texte absurde et, en tous les cas pour moi, très drôle. Le propre de l’homme face au sale des procédures usagées ?

  2. très bon objet : ton boîtier est le parfait exemple d’objets urbains qui nous laissent perplexes et sans voix, je trouve : on est face à eux mais quoi faire face à eux ?, que faire ?, que dire ?… je trouve ceci : ton boîtier, il nous laisse face à nous-mêmes, petits êtres perdus à la surface d’une terre peuplée de procédures et d’objets qui suivent leur routine d’objets programmés pour on ne sait pas quoi !… quoi faire si ce n’est en rire, en effet, et se demander si l’on doit téléphoner ou pas ?… super content d’avoir lu ce texte, ce matin, tiens !

    • Moi ce qui m’a frappé c’est que je n’avais jamais vu ce boîtier pourtant sous mes yeux depuis 5 ans. J’ai demandé à mes collègues s’ils l’avaient déjà vu eh bien pas du tout! Il y a tellement de choses sous nos yeux. Je crois qu’on n’a jamais su autant et si peu sur le monde. Merci d’avoir lu.

    • Chouette de découvrir cette moche borne là, et que vous mettiez « au monde » par l »écriture l’objet (inquiétant pour moi) qui s’inscrit dans notre paysage sans que l’on comprenne pourquoi ni comment. Cette lecture de l’objet (votre lecture puis la nôtre) donnerait facilement de quoi longuement développer, philosopher…Merci!

  3. Seul l’autocollant signale une présence remarquée de cette borne par un humain non concerné par
    “DEEIT D452 MET RUE DU JONCQUOIS 118 7000 MONS EN CAS DE PANNE 065/347 748 E331/EPP ARM 0059 PP 170”.
    Cette borne dit des vérités sur toute l’étendue de notre inaperception !