carnet vert-vendredi 25 février 2016 (l’étrange projet du carnet violet) (v2)

Le vendredi 25 février 2016 à 18h15 est la première date indiquée sur le carnet violet.

 » Ce devait être ma première rencontre avec Beighle. Je me souviens de la première fois que j’ai entendu son nom, je me souviens de la pièce, de la maison, de la rue, du fleuve qui coulait devant, des gens qui étaient là qui parlaient, de celui qui répparait un pneu crevé à côté d’un canapé, mais je ne me souviens pas du nom du fleuve. Je me souviens de la première fois que je l’avais contactée, du jour, du temps qu’il faisait et je me souviens d’avoir longtemps tourné hésité devant le combiné, mais tout de même je l’avais fait. Je me souviens d’avoir attendu plusieurs semaines un courrier avant de pouvoir la contacter, je me souviens que tous les jours j’attendais ce courrier et je me souviens que tous les jours je me désespérais, le courrier n’arrivait pas. Je me souviens que je m’étais finalement déplacée pour récupérer le document que j’attendais et que le courrier était arrivé longtemps après.

Le jour approchait et les images de la rencontre à venir se substituaient à celles de mon quotidien. Comme une petite musique du fond dont le volume aurait progressivement augmenté au point d’empêcher toute conversation. Mais peut-être au contraire que justement j’essayais de ne pas y penser.

L’émotion était là mais peut-être souterraine.Tais-toi mon âme je lui disais. tais toi. Jalouse, elle aurait pu me dire : c’est moi ou ton quotidien ! Cette émotion tentait de s’imposer bruyamment et criait laissez passer !! laissez passer !! place! Place!! Il faut dire qu’elle était lourdement chargée et avait besoin d’espace dans mes pensées.

Ces sentiments variés neufs ou anciens formaient une sorte d’équipage de chevaux menés d’une main qui essayait d’être ferme par ce que nous pourrions nommer : « l’absolue nécessité » . Non pas, le « choix  » mais bien, « l’absolue nécessité ». non pas,  » j’ai envie » ou » j’aimerais », ou « tel est mon bon plaisir », mais « il le faut », « je dois… » Parmi ces sentiments il y avait la peur de l’échec, cheval nerveux écumant et rapide, ce qui engendrait en moi une angoisse similaire à celle que longtemps avant j’avais éprouvée lorsque, emportée par une vague, la mer en amante trop passionnée avait joué à frotter mon corps contre le sien, qu’elle l’avait traîné sur le sable et sur quelques pierres, et que mes poumons privés d’air m’avaient semblé se déchirer. Ensuite il y avait eu la peur de la réussite, une sorte de conscience imprécise de ce qui m’attendait si tout se passait comme je l’espérais, un jeune poulain fougueux mais incertain, si elle disait oui je veux bien.. car ce qu’il y avait au bout du chemin je n’en savais rien. Et puis évidemment aussi il y avait l’espoir né quelques mois plutôt, le double majestueux du cheval blanc de Zapata, l’espoir des jours nouveaux, l’espoir quand il n’y avait plus rien, l’espoir que la vague et la mer enfin me libèrent. Et il y avait le lent développement d’une certitude de ce que je devais faire, le sentiment de la nécessité qui avançait avec hésitation, prenant lentement conscience d’elle même, comme une certitude dans l’enfance, timide et inquiète, parce qu’il y avait eu ce moment, ce moment où tout avait changé, ce moment où j’avais compris, dans un livre, les livres tu n’y apprends rien, les livres c’est pas la vie, laisse les bouquins, ce moment où j’avais lu une phrase, une seule phrase, qui m’avait soudain réveillée, comme le baiser du prince charmant sur la joue de la belle endormie, une phrase qui avait suffi, une phrase seulement, déposée délicatement sur la joue, une phrase qui donnait la vie.

Alors, évidemment, j’étais fébrile, l’équipage soufflait tirait tuait de tous côtés, bien difficile à maîtriser.

Le jour était donc arrivé, enfin. Vendredi 25 février à 18h15. Cela faisait plus d’un mois que j’attendais, une vie entière plus exactement. Seulement voilà, Le vendredi 25 février 2016 ce jour écrit dans mon carnet, ce jour n’existait pas. Le jeudi 25 février 2016 existait, le vendredi 26 février 2016 existait mais pas le vendredi 25 février 2016. Cette année là il fallait choisir entre être un vendredi ou un 25 février. Ou l’un, ou l’autre. Le haut ou le bas, la vie d’avant ou la vie d’après, la tristesse ou la joie, l’espoir ou l’abandon, le désir ou l’ennui, la vie devant soi ou mort à crédit, des ondes ou des particules, mais voilà pas les deux, la vie ne se déroule pas dans une boîte de Erwin Schrödinger et donc hélas le vendredi 25 février 2016 n’existait pas. C’est peut-être pour cela, d’ailleurs, que je me suis dit que ce vendredi 25 février 2016 c’était moi.

Curieusement, je suis allée au rendez-vous, comme si la rencontre devait tout de même avoir lieu. Je sentais que je devais ou que j’en avais besoin, même si cela n’avait aucun sens. Le sens et moi de toute façon cela faisait deux, moi, le vendredi 25 février 2016.

Le bâtiment ressemblait à la maison de gardien d’une grande demeure bourgeoise et était visible depuis la rue à travers d’impressionnantes grilles noires en fer forgé. d’ailleurs cela avait surement été cela un jour, une maison de gardien. Lorsque je l’ai vue cette ancienne maison de gardien, j’aurai pu penser au film de Bunuel et au journal d’une femme de chambre, à Jeanne Moreau, à Piccoli, j’y pense maintenant, cela me vient à l’esprit, mais sur le moment je n’étais qu’une prisonnière derrière des barreaux, et derrière eux j’apercevais enfin ma vie. Peut-être que j’étais venue pour cela, pour, même de loin, enfin la voir. Et dans un sens peut-être que oui je l’avais vue, car du moins voilà que ce bâtiment existait, qu’il était bien réel. Mais, une fois que j’avais vu ce bâtiment tout à fait réel et existant, pas comme ce vendredi 25 février, une puissante et lâche colère intérieure s’est déversée sur moi, je m’etais insultée, maudite, pietinée, vouée aux gémonies. C’était facile et un peu tard. Car je me souvenais de m’être dit sans vraiment y penser, la veille, qu’avec la date quelque chose n’allait pas. Mais je n’avais pas cherché à vérifier. Je m’étais posée la question le matin même, devant un miroir les yeux dans les yeux, est-ce que tu ne te serais pas trompée… probablement que je le savais, probablement que je m’étais trompée moi même, comme des fils tout emmêlés, l’esprit, le conscient, l’inconscient, les actes manqués, tout était mélangé, les peurs et l’espoir et la nécessité. C’est que j’avais toujours eu peur, que j’avais toujours été lâche, je le sais. Et je m’étais donc rendue à un rendez-vous qui n’aurait pas lieu, évidemment c’était moins risqué. C’était dur tout de même cet espoir qui s’éloignait au loin. Mais est-ce que c’était moi vraiment ou est-ce que l’on m’avait mal informée ? En revenant à l’appartement j’ai appelé Beighle en espérant vaguement l’avoir au bout du fil. mais évidemment comme toujours dans ces moments où la vie en dépend, au bout du fil il n’y avait personne. Il était presque 18 heures 30 . Je me retrouvais sans la perspective d’une rencontre sans avoir de date nouvelle, sans savoir même si je pourrai en avoir un autre, parce que si la rencontre n’avait pas été prévue pour ce jour-là c’etait probablement qu’elle l’était pour la veille, pour le jeudi 25 février, et donc que Beighle m’avait attendue et que je n’y avais pas été. Et Beighle n’était pas connue pour avoir bon caractère. J’avais interrogé un jour une norvégienne à cheveux tout bleus, étrange fille s’il en est, qui la connaissait et qui m’avait répondu elle fera « le taff » mais c’est pas une marrante. Ma vie m’echappait de nouveau, la vague me remportait vers le large comme une prisonnière de la mer et c’était le rivage qui de nouveau s’éloignait. Les peurs cette fois l’avait emporté ».

Sur la septième page du carnet vert, la dernière phrase, nous parle directement, s’adresse à nous, et même nous tutoie, pour nous dire :

 » tu sais, l’espoir qui s’éloignait comme un voilier à l’horizon c’était dur, pour combien de temps encore j’allais rester enfermée? »

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