La forme du terrain

La forme du terrain donné aux orphelines, un trapèze pierreux, en dévers du village, trouée sur le château, vallée de la Muse et son nom de musique. En contrebas de la ruelle, la maison, les deux chambres en enfilade, la cuisine comme alors : une cheminée et juste de l’eau. Donnant sur le trapèze une coursive au long de la façade — pour la vue — et les trois portes-fenêtres. En dessous, un bric-à-brac entassé dans un bassement prévu pour un garage — il faudra acheter sa parcelle à Berthe. En triangle de part et d’autre du trapèze, les parcelles des tantes, à droite la longue prairie de Berthe et les pommiers — le beau mariage du fils de Berthe, méfiez-vous de Camille, la bru — de l’autre côté un bout de rien, de quoi planter sur la roche une quinzaine de pins, une idée du cousin Maury. Un verger et un bosquet qui penserait à payer pour des goûters dans les fleurs et quelques pommes oubliées dans un panier qu’on échange contre un peu, les abeilles sous les pins, miel a goût de montagne.

Transformation du bas en une grande salle, ouverte sur une terrasse de pierre qui tient la pente. La cheminée qu’on fait descendre, elle réchauffe et cuit des pommes de terre, des saucisses, des gigots rôtis sur des tournebroches, une table si longue, des rires, des Noëls un peu froids, des Pâques amusantes, des abeilles et des pommes, de l’enfance et des nuits, des lanternes aux étoiles et des chants de grillons, des heures au clocher en folie le matin — à vous réveiller un mort — cloches battues, sons à l’envol, et les oiseaux saoulés de jour, des larmes d’amoureuses, des lettres d’amoureux, des champignons de sous les feuilles mis à sécher, des têtards, de l’ennui, de l’été, une génération, deux et trois.

Transformation d’un pré, la fille de Camille coupe les pommiers, bouche la source, pose une caravane, elle estanco, maison de bois puis de pierre. Plantation d’arbustes d’épines entre elle et le trapèze, puis elle monte muraille dans le travers de la pente. À prix d’or des pins de Maury adjugée à la plus offrante, c’est elle. Arbres coupés, dessouchés, place à d’autres murs. Le trapèze étouffe, un mur le long à droite où rien ne reste du verger, un mur le long à gauche où furent les pins. La maison enfermée.

Transformation des sentiments. On emballe et renonce — vendre, échapper aux murs — aux abeilles seulement le passage, les pins sont coupés, la source est perdue, quitter la vue, oublier la nuit, la pleine lune de juillet, la volée d’angélus, et face aux portes-fenêtres, ne pas trop pleurer le savoir des cimetières, les tombes et les noms sur des pierres, on posera des fleurs. Le village natal, celui de la mère trop tôt emportée, quand l’ombre des orphelines arpentant les ruelles de leurs pas d’enfants tristes, dans le bruissement des allusions — les filles d’Élodie — orphelines enfin devenues vieilles dames et quatre générations, laissent derrière elles le trapèze, la maison. Au fond de l’inconnu, dans la ville en bas, à la mi-course de la rue étroite, pour les deux soeurs, à peine le temps d’y trouver du nouveau.