# P6 – Ce dont je ne parle pas

Aujourd’hui, 

Chaque jour est aujourd’hui. La date est importante : le 30 juillet, hier, 

Sur la route pour la gare, traversant le village avant de prendre la grande route qui va jusqu’à la ville, limitée à quatre-vingt kilomètres heure, avec ses virages à travers les champs, l’ancien chemin qui permettait de rejoindre le bourg le plus proche à six kilomètres d’ici, les virages ont été dessiné par la suite. Bref, ce matin sur le gris de la route la poule d’eau est morte. Elle traversait souvent pour aller à la mare du village ou en sortir. Ce matin, c’est fait, elle a été percuté par une voiture. Si je devais exactement relater cette vision matinale : un juron poussé dans la voiture devant le volant. Son corps était lamentablement couché au milieu de la route en sens inverse juste à quelques mètres de sa mare. C’est tout. J’aurais du écrire pour coller à la réalité : vision d’une tâche noire sur la route, j’ai tout de suite su, j’ai dis merde, la poule d’eau a été tuée, j’ai pensé : juste avant d’être parvenue à sa mare. J’ai eu le temps de voir que son plumage se soulevait parce qu’il y avait du vent. Le soir sur le retour, elle était toujours là sur le coté, du moins ce qu’il en restait : des plumes noires, plates. Dans le rétroviseur, un mâle dominant assis dans sa carlingue au design menaçant. 

Suit une recherche sur la poule d’eau, son mode de vie, son habitat, n’a pas été écrit. Pas de photo.

Mardi dernier,

Un mardi peut coller à un autre, deux mardis peuvent-ils être la veille et le lendemain l’un de l’autre ? C’est un coup. J’ai reçu dans la poitrine cette juxtaposition de jours d’une semaine sur l’autre, je cherchais le détail qui avait pu les raccorder parce que ce n’est pas la première fois que cela se produit et il y’a toujours un moment marquant de la semaine passée qui par son intensité va venir se sceller au temps présent dans une sensation de suite immédiate. Ce mardi, il n’y en avait pas, alors, ce collage m’est devenu inquiétant, mon cerveau serait-il sur le point de percevoir le temps différemment ? Par blocs de sept jours ? Ce qui aurait pour effet de considérablement accélérer le temps. Et qu’en sera-t-il de blocs de un an ? Puis de dix ans ? Peut-être de cinquante ? De cent ans ne sera pas possible. 

Il y’a exactement une semaine, à moins que ce ne soit il y a trois jours,

Ce ne pouvait être il y a une semaine, car le vendredi je suis dans le train que j’appelle de vacances, un bon vieux Corail, pas le suppositoire roulant. Et c’est justement dans le suppositoire que s’enchainent les recommandations comme de ne pas se défenestrer, de prendre garde aux marches pied, pour votre sécurité, tous responsables. La voix termine son message en souhaitant une bonne journée. Précisément ce jour-là, ce bonne journée m’a paru écoeurant de gourmandise. Il y’avait dans la voix de l’appétit vorace. 

Aujourd’hui,

Annonce douce dans le micro de la correspondance pour La Rochelle et la voix humaine nous souhaite une agréable journée. Je descends du train – c’est dans la tête et dans les jambes, pas encore dans le carnet – je m’éloigne de la gare, une voix lourde résonne Pour votre sécurité, le cri d’une mouette, Des sanctions, puis le cri d’une mouette. 

A propos de Romain Bert Varlez

Anime des ateliers de yoga et de relaxation depuis plus de dix ans.

4 commentaires à propos de “# P6 – Ce dont je ne parle pas”

  1. Le texte sur la poule d’eau m’a fait penser à ces vers de Pessoa:

    J’essaie de dire ce que je sens
    Sans penser à ce que je sens
    J’essaie de coller les mots à l’idée
    Sans avoir besoin d’un couloir
    de pensée pour les mots

    Mais beaucoup aimé toutes les formes de description des choses.

  2. Merci Helena pour ces vers de F. Pessoa. Mon intuition ne c’est pas trompé en donnant pour titre « ce dont je ne parle pas » comme on met son chapeau avant de quitter la pièce et votre commentaire me permet de me retourner avant de fermer la porte. Merci.

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