Celle pour qui ça n’en finit pas

Celle qui pose le petit sur la pierre à crier. Et celle qui, un jour de guerre, dessina un bonhomme, les doigts tordus et les pieds empêtrés, qui la regarda de son visage sans œils et lui dit : « Donne-moi de quoi glisser. » Celle qui l’aura longtemps cherché par-dessus l’épaule de sa fille unique. Et celle qui, dans le couloir de la voyageuse de nuit maintenant, sait que « la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel », et cherche la constellation du Frère de lune.

Celle qui tout un siècle n’en finit pas de reposer le petit sur l’autel du parlement des invisibles, histoire de voir. Celle qui fendait les bûches avec un coin de fer. Celle qui laissait tomber le seau dans le puits. Celle qui remontait l’horloge à poids. Celle qui a cassé son rouet et n’a pas voulu qu’on le jette. Celle qui a fini par oublier comment il s’appelait, et de se poser la question, mais l’aura baptisé mille et une fois à chaque instant. Celle qui raccommodait en gros les paletots. Celle qui ne sortait jamais de la maison sans nouer un fichu sur la tête, jamais. Celle qui, une fois, a essayé, elle est rentrée sans tête et l’œil poché. Celle qui passait les bûches par la trappe de la cuisinière. Celle que le père Al Zheimer a ramené à la raison en lui racontant l’histoire de celle qui aura semé les mots dans les recoins sans fond, jusqu’au dernier, sauf ce prénom qu’elle aura toujours tu. Celle qui buvait l’eau du puits. Celle qui faisait la godâille à mouille-pouce.

Et celle qui se racontait, l’air de rien, mille et une histoires en confectionnant pour ses trois enfants, ses quatre petits et six ou sept arrières, des animaux et des bonhommes sans noms avec des coquillages. Et qui enfilait après ses bottes, montait chercher dans le grenier qui se bombait un sac en toile de jute, et partait le remplir d’herbe-aux-lapins. Celle dont le tablier était couvert d’arabesques fantasques en pierre dont une vigne grimpante en fleur. Celle dont les doigts allaient à l’équerre, comme les mots, même les mains dans les poches. L’autre qui répétait : « Mais manjhe-lou donc asteure ! » Celle qui n’en pensait pas moins. Celle qui un jour n’a plus pensé qu’en débloquant. Celle qui était bloquée sur le petit nom perdu. Et celle qui cachait toujours plus profond la langue dans ses poches, en coupant les cheveux en quatre du vieil Yves, commis simple d’esprit. Et qui pensait à ses fratries d’adoption.

C’est elle, qui faisait rougir le bout des pinces dans la braise pour attraper, avec, des morceaux de sucre au-dessus du riz au lait. Elle, qui coupait de bonnes tranches de pain dans la miche du matin, les faisait griller près de la braise, les tartinait de la crème jaune du lait fraîchement bouilli, les saupoudrait de sucre. Elle, qui préparait le quatre-heures : pain beurre et copeaux de chocolat sur la grande couverture d’herbe que Margot venait brouter à nos pieds. Elle, qui jouait aux petits chevaux, aux sept familles, au furet qui court qui court, et court encore.

Celle qui aura dormi avec le père Fissou, dans la pièce à vivre, derrière un rideau, jusqu’à ce qu’il s’envole avec lui. Celle qui, alors, ailleurs, a vécu dans une chambre à coucher, sur un lit de fer, sommier à ressorts, couverture électrique et oreillers magiques, la tête débranchée, l’esprit fissa connecté sur l’ailleurs. Celle qui se perdait dans le jardin, au milieu des muguets. Celle qui ne levait plus les pieds pour marcher, qui glissait à chaque pas. Celle qui titubait, qui est tombée sur un tison fumant. Celle dont le dos se voûtait pour accueillir le ciel. Celle qui allait les mains dans le dos. Et celle qui l’aidait à marcher. Et celle qui l’aidait à se coucher. Et celle qui l’aidait à se lever. Et celle qui pour boire et manger. Et celle qui pour pisser et chier. Et qui lui changeait les couches, lui faisait sa toilette, lui brossait les cheveux, la peignait, nouait son foulard, lui parlait. Lui parlait et lui parlait, à celle qui répondait à côté. À celle qui n’aura plus fait que babiller, plus fait que baver le cri, sur cette pierre, qui n’est jamais venu, qui n’a fait que s’élancer du haut de son siècle. L’autre, baguenaudière, qui ne venait que sans fin bavasser. Et celle qui faisait semblant d’écouter et lui nouait des serviettes, grandes baverolles, voiles tendues à l’approche du gros temps.

Et elle attache aussi des lucanes à des fils, en se prenant pour un cerf-volant. Et elle construit des petits moulins à eau, avec du menu bois mort, maintenus par une grosse pierre dans l’Agout. Quand, elle, s’attache aux lucarnes à la place du serf violent du fils. Et l’autre, qui demande son pain d’on ne sait plus combien de livres, en dansant la capucine et : « Youtoutoumimi… ! » Et celle qui chante pour celui toujours à la traîne : « Un kilomètre à pied… », en roulant sur le caillou des routes traversières. Et elle ne lâche pas son cerf-volant.

Et celle-là qui aura frotté fort le vieux fétu, sans savoir le pourquoi du comment ni du où de la grange sur la botte de foin à crier du compère « qui se fait passer pour le secrétaire du Ministre de la Justice ». Celle-là qui enfermait ses petits rhumes noirs dans le couloir, qui grattaient à la porte. Ou celle-là qui enveloppe les siens, grognards, dans de grandes toiles de matière grise. Celle-là, minuit sur le perron, qui attendait, en robe de chambre, blanche, que le jour se lève, vite. Ou celle-là qui reste longtemps le matin à faire bailler les grands yeux blonds de sa chemise de nuit. Et qui va les remonter, d’un petit coup sec, toute la journée. Et qui partira courir, sur les chemins blancs, vider le sac sans fond de sa fratrie. L’autre encore qui restera pour ces histoires sans fin de temps de chien.ne.s et de chat.te.s échaudé.e.s, et ce qui lui coupera le sifflet c’est Motus ou Slam. Et celle-là qui vida autour du lit un flacon d’eau de vie, glissant d’un côté et de l’autre, réveillant le petit frère, pas possible, du pépère : « Tu dessines quoi ? »

Et celle qui range les plaques de polystyrène et les cartons vides dans le grenier, comme elle rangerait des coraux blanchis et des noix de coco aux antipodes. Et qui conserve sa vésicule dans un flacon au fond d’un tiroir du vieux vaisselier dans la chambre de la petite maison d’en bas. Et qui enterre les exosquelettes des lucanes sous la grave. Et qui cire le parquet avec une sorte de patin à poils noirs, une grosse boucle pour l’attacher à un pied, et deux cordelettes de chaque côté. Et qui tire dessus, et qui frotte, et qui frotte. Et qui libère les abeilles, et déploie les branches de l’arbre en fleur jusqu’au ciel, jusqu’au soleil et à l’été qui s’annonce, dans lequel elles pullulent.