Depuis 1984 : le monde intérieur et le monde

Son premier souvenir semble venir de son monde intérieur. C’est une expérience archaïque, un territoire double, l’espace de ses premières expériences. La proposition d’écriture en tente une verbalisation, elle retourne scruter les états à l’origine du mouvement. La forme se matérialise par l’apparition d’images anciennes. Elles mettent en avant les éléments prédestinant son vacillement. Chez lui ce ne sont pas les mots qui commencent à remonter à la surface, mais ses sensations. Pourtant, à l’origine le sujet ne fait pas défaut. De l’avoir entendu réagir en 1984, je suis sûr de mon affirmation. C’était un de ces mois ensoleillés, en fin de matinée. Le souvenir me rappelle qu’il a embarqué alors qu’il aspirait à ne pas se laisser prendre au piège. Maintenant pour reprendre le fil du dialogue qui était interrompu, des événements resurgissent, dans un temps qui se situe bien des années plus tard. L’observateur qui est là pour se rappeler, laisse remonter un moment essentiel, celui d’un changement irréversible, qui va matérialisé une rupture radicale du court du temps. Il faut préciser que le dialogue a pour origine le lieu d’habitation. Chaque jour, il y avait pour lui un cheminement dans le domicile, mais ce qui se trouvait sur le point de se produire allait rompre avec ses habitudes. Il a commencé à regarder des photographies d’objets et de corps parcourus dans un magazine, qui édifiait à travers les empreintes laissées. Masse épaisse de centaines de pages, lourdes au point de courber l’espace, de casser les socles de verres. Ici le regard se détourne. Tu sais, il existe un monde où les gens rayonnent de diverses manières. Ce devait être aussi autre chose, pas uniquement cette masse d’images. Il y avait sur la table la possibilité d’une seconde porte. Elle ouvrait sur un autre état, rassemblant des descriptions sans la moindre photographie. Cette autre approche renfermait des sous-entendus telles que : la ville parisienne renferme des mystères, libre à toi de t’engager par la porte dérobée. Elle avait forme d’un journal uniquement constitué de graphie. Il y figurait des descriptions de lieux anciens ou en devenir et potentiellement des circulations qui se passaient sur la route. La lecture présentait des détails, donnant une existence à des surfaces adéquates. Suivant son imagination il y avait un petit chalet à acquérir en Haute-Savoie, un terrain de plusieurs hectares d’une nature authentique au bout du chemin, ou simplement un camping-car prêt à l’emploi pour un itinéraire librement définissable sur la carte. C’est l’année de ses onze ans, il va falloir s’en aller vers cette expérience. Quelque chose se produit, il prend sa veste et sa décision surgit dans sa tête d’un seul coup.

Lorsqu’il enfile sa veste de jean bleu clair, glisse des pièces de monnaies dans sa poche, ouvre la porte, descend les escaliers de bois foncés et se jette sur le boulevard, il se trouve à deux doigts d’un acte remettant en question les emprises. Au lieu de suivre le parcourt habituel, un déclic dans son esprit l’emmène à la station de métro Voltaire, qui est la plus proche de son domicile. Le voilà qui dévale les marches et plonge à l’intérieur du détalle qui l’attire, passe le portillon sans s’acquitter du paiement d’un titre de transport. Il découvre le plan de circulation placardé sur le mur, improvise ses décisions pour aboutir sur le quai du Trocadéro. Un souvenir ? Je ne sais pas ce que représentait ces dalles en sortant, l’eau de l’allée, la tour Eiffel au loin, le musée océanographique, la foule qui noie les existences, une fois ressorti à l’air libre. Au moment de la journée où ça lui arrive, l’atmosphère n’a aucunement cessait de déployer sa luminosité. La foule est importante, il essaie de récolter des informations. Malgré sa gène et la fébrilité de sa démarche, il pose des questions. Il voudrait faire progresser l’énigme des informations écrites dans le journal laissé sur la table basse de l’appartement, qu’il vient de quitter. Il demande : connaissez vous ces lieux arborescents, ou différents types de véhicules se sont engagés dans des déplacements ? Il pense à un avion qu’il prendra plus tard. Un rêve, une image, un petit passage rédigé sur le papier blanc. Personne ne part d’ici, pourquoi vous intéressez-vous à ce territoire ? C’est une impression concrète à travers une série d’images, en train d’attendre le jour où elles pourraient passer de l’autre côté. C’est que le dialogue disait, ailleurs assurément ailleurs. Alors je suis dehors et je vous pose la question, est-ce qu’en partant de ce point je suis en mesure de me trouver sur l’autre versant, à communiquer avec les nouvelles représentations ?

Le soir tombant, il est retourné prendre place dans le sous-sol du métro. Il alla s’asseoir sur un des sièges du quai de la station où il était descendu. Il fallait qu’il parle. Autour de lui un groupe de personnes, ces marginaux qui errent et dérivent à travers des pratiquent éthérées, s’accentuant avec l’obscurité. Il s’approche et montre son pantalon plutôt médiocre, ses chaussures blanches inappropriées pour l’aventure subite qui s’est emparée de lui, sa veste de jean trop légère, ne recouvrant pas toutes les blessures. Il a pensé que ça pourrait être un gage d’acceptation du groupe. L’état de fait lui affirme, tu dois parler, aujourd’hui, demain, il faudra voir suivant la conjoncture. Elle le pousse dehors la conjoncture, elle n’a cessait d’être défavorable et là elle l’emmène à prendre place. Il s’assoit à côté d’une femme. Impossible de lui révéler le lieu d’où il vient, quelles sont les raisons de sa présence. C’est une suspension du temps. De mon étage, sur le boulevard, j’étais persuadé de l’avoir vu et qu’elle partait et qu’il fallait rompre radicalement avec tout ce qui est ancien, si je voulais la retrouver. Mais pour expliquer ce ressenti le vocabulaire n’est pas suffisamment riche, étant donné la situation à l’origine de l’expérience, qui n’emploie pas de mots pour formuler ses intentions. Au moment où le soir vient, il est à l’affût d’éléments de clartés. C’est trop tôt, beaucoup trop tôt, lui dit la femme à côté de qui il est, je vais te ramener, tu devras réessayer plus tard. Commence plutôt par écouter ce que j’ai à te dire. J’ai travaillé comme vendeuse de prêt à porter, dans le sud de la France. Systématiquement j’allais au-devant des clients, je leurs posais certaines questions. Puis pour ne pas entreprendre un dialogue inutile, j’évaluais si le client venait de rentrer dans le magasin avec une réelle intention d’achat. Si c’était le cas, je pouvais lui proposer la carte de la boutique, avec les avantages qui allaient avec.

Tu ne sais pas pourquoi un matin tu es obligé de sortir. Un rythme incessant en expansion sur le sol est à l’œuvre, il n’arrête pas de se répéter. De l’intérieur vers l’extérieur des événements s’attachent, dérapent et retombent, les éléments ne prennent pas idéalement pour la fusion. La pâte est trop pétrie ou bien au moment du processus de chaleur il manque un équilibre dans le dosage. Quelques images se sont perdues, d’autres ont fait leurs apparitions. Certaines rues de la capitale où tu évolues n’ont permis aucunes progressions. Le catalogue d’images est devenu un livre d’aventure, incluant un nombre de points établissant des situations. L’autre jour ce fut intentionnel, mais aujourd’hui pas du tout. Tu subis la situation, au lieu d’être autonome. Tu es sous l’influence d’une dynamique en train de t’attirer, pour t’emmener là où finalement il n’est pas idéal de se rendre. Dehors il y a quelque chose, cela apparaît pour quelqu’un. La compréhension est difficile, la rencontre improbable. Les sièges de la rame à la station du Trocadéro sont vides. Il y a le jeu des figurines dans l’espace, celui des masques aussi, de la personnalité à questionner. Alors, le silence possède des significations ? La réflexion à l’œuvre extrait de la perception ? Aldous Huxley, les portes de la perception, la chambre du dedans. Monsieur pouvez-vous m’indiquer la façon dont vous parviennent les informations ? C’est comme si, le temps d’une expérience, le masque d’argile tombant sur le sol, venait à se briser. Je voudrais le remettre sur mon visage, mais impossible, de tous ces morceaux disjoints, les éléments que j’ai l’habitude de retenir passe à travers. Je suis sorti une première fois, puis une deuxième, une troisième. Je suis sorti indéfiniment, en rempruntant toutes sortes de moyens de transports.

Il faut s’asseoir et poser la question du lieu dans lequel la situation évolue. Il y a une impression de changement. Moi, je ne comprends plus les représentations, celles des images en train de définir le sens de ma recherche. Je ne sais pas si je suis maître de mes intentions ou si elles sont soumises au monde extérieur. Je n’avais pas décidé de faire mon bagage, d’ouvrir la porte afin de me diriger dans cette direction. Encore de l’eau et des allées, avec la chaleur, plus accrue cette fois, suffocante dès le premier instant. Je me demande où se trouvent les personnes croisées l’autre fois, ce groupe d’individus dans le sous-sol à qui j’ai dit mon envie de revenir. En quelle année avez-vous pris cette décision ? Eh bien, les souvenirs se mélangent, j’y suis retourné plusieurs fois, à chacune de mes expériences, lieux et visages prenaient une forme différente. Mais quasiment du jour au lendemain, au moment où je découvrais une petite ouverture, le mécanisme vient à s’enrayer. Je suis issu d’une famille d’ouvrier, l’époque était celle où il devenait impératif pour moi de trouver une orientation profession, je déteste le lycée technique où on apprend l’électronique, j’ai bien aimé travailler la tôle, je n’ai aucune affinité dans ce qui ferait de moi un tourneur fraiseur, alors je dois découvrir ce qui me convient. Ciel ouvert, lycée horticole Du Breuil. Voilà ce matin dans l’urgence je fourre mes vêtements dans un bagage, d’ici peu j’embarque. C’est l’année 90 au moins aussi horrible que l’année 84. Une question de sous-sols, quels qu’ils soient. Impossible de rejoindre se lieu qui venait de se proposer.

Je téléphone afin de construire le message : tu te souviens, nous avions dit qu’il fallait plus tard que nous réessayons. Elle me répond : oui c’est vrai, seulement, à l’inventaire des vêtements qui ont voyagé avec toi et qui sont liés au journal laissé sur la table basse dans l’appartement parisien, je ne lis pas bien les intentions. Oui, il cherchait l’expression découverte dans le journal de particulier à particulier. Sur un terrain qu’il voulait acheter dans ses jeunes années il lisait : les essences principales sont le chêne, le hêtre et le charme, accompagnés de tilleul, frêne, merisier, érable champêtre, tremble. La parcelle numéro un, présente 2,3 hectares de plantation de sapin, située à l’entrée de la forêt. La parcelle numéro deux, se constitue de cinq hectares à l’intérieur même de la forêt.

Les déplacements sont toujours à la recherchent de lieux comme ceux-là, du moins jusqu’à présent. Ils semblent remplis de choses insondables qui expriment la vitalité, l’authenticité des états qui ne sont pas falsifiables. Après avoir marché jusqu’à ne plus en pouvoir, je me suis installé sur un siège resté libre. De là, embringué dans une hypnose froide, je raconte une histoire, sans véritablement savoir si je parle à une personne. J’ai le souvenir que nous avions envisagé de nous revoir. Tu sais un jour dans un jardin, je me suis retrouvé à une table où était placé un jeu d’échec, nous étions engagés dans une partie. Le temps était agréable et ma tête au cours du trajet s’était laissée glisser dans un passage irréel. Seulement il fallait bien jouer un coup, puisque je me trouvais face à un adversaire. Moment propice ou pas j’ai poursuivi. Devant moi Ahmed était silencieux. Juste à côté, Yanis tout aussi muet nous accueillait chez lui. Nous sommes tous trois là, à observer le mouvement des pièces sur l’échiquier. J’ai avancé mon pion, je n’avais jamais vraiment joué. Je connaissais les règles de déplacement, l’abstraction des cases m’attirait. Je me suis laissé prendre au jeu, je me suis laissé divertir, puis m’est venu une absence. Le coup que j’avais pensé jouer au tour d’avant, venait de m’échapper. Moi qui recherchais le lieu situé dans le magazine de particulier à particulier, je me suis perdu, sûrement attiré par des volumes sinueux de désirs. Dehors, je n’ai pas su où je me trouvais. Il fallait poursuivre, c’était impératif, mais une fois l’action exécutée, le flux du dehors possédait un drôle d’aspect. Je me suis demandé, pourquoi la perception extérieure ne réussit pas à se manifester comme le fait la perception intérieure. Je perds systématiquement le contour en mesure de me dire si je le saisissais, ce qu’est le rapport des faits.

Espace et temps, aujourd’hui encore je suis à la recherche de l’élément fondamental qui serait scruter le monde du dehors, comme on étudie le vivant. Depuis l’année 1984 j’ai fait des descentes dans le tunnel. À chacune de mes expériences, j’allais me rasseoir sur le quai du Trocadéro. Dans le non-intentionnel il y a 1990 et 2003, toujours convaincu qu’il se déploie quelque part une conversation essentielle. Je ne cesse de rechercher la personne à côté de qui je me suis assis dans mes premières années d’aventure. Je ne suis pas échec et mat devant la répétition du même propos. Trois ans après le passage à l’an deux mille, de nouveau ma valise à la main, alors que je veux savoir où tout le monde se trouvent, je la questionne. Ici je subi aujourd’hui encore la conséquence de la phrase : j’ai travaillé comme vendeuse de prêt à porter, dans le sud de la France. Systématiquement j’allais au-devant des clients, je leurs posais certaines questions. Puis pour ne pas entreprendre un dialogue inutile, j’évaluais si le client venait de rentrer dans le magasin avec une réelle intention d’achat. Si c’était le cas je pouvais lui proposer la carte de la boutique, avec les avantages qui allait avec. Je comprends mieux aujourd’hui et s’il n’y avait eu un intrus venu court-circuiter mon intentionnalité, je pourrais parler des mondes intérieur et extérieur qui me sont liés sans pour autant m’appartenir. Le temps a passé et je me pose la question de ces mondes qui sont liés à chacun de nous, femmes hommes et enfants. Essayons de voir ça une autre fois.

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

Une réponse à “Depuis 1984 : le monde intérieur et le monde”

  1. Haha, je suis passé devant le magasin, j’ai hésité sur le pas de la porte, j’ai vaguement observé la devanture, si peut-être s’y trouvait la possibilité d’une intention d’achat, bien qu’elle ne soit pas clairement mise en vitrine, mais que les vitrines rendaient possible, peut-être en entrant je pourrai me souvenir dd ce que je voulais acheter, et là à l’intérieur je trouve exactement cette porte que j’avais empruntée naguère et qu’il me fallait absolument me procurer, que j’étais justement descendu chercher, habillé en pyjama comme dans l’appartement que j’avais quitté aveuglément, me retrouvant dans une rue pleine de devantures qui me proposaient des intentions d’achat prête à l’emploi, accessible même sans désir, entrez, jetez juste un oeil, non merci, non, non.
    Donc voilà, la porte était dans votre texte.