Dico perso

Hudson River, Winslow Homer

Adirondacks :  mangeurs d’arbres, le nom est attribué par  les Mohawks à leurs voisins algonquins, qui se nourrissent parfois de végétaux poussés sur les arbres. Le massif montagneux est situé au nord-est de l’état de New York. Trop de forêt assurément, en ce qui me concerne (cf. P), j’y pénètre en revanche sans problème en empruntant la fenêtre ouverte par les aquarelles de Winslow Homer (1836-1910) – par une descente en eau vive, à la vue d’une truite en plein vol, d’un brochet et d’une grenouille se jaugeant en silence, d’un cerf  traversant la rivière à la nage, de la caresse d’un bûcheron au tronc qu’il abattra demain ou qu’il flottera au printemps, d’un pêcheur fondu dans l’attente au dessus d’un lac-miroir – on dirait Walt Whitman… La balade commence dans les Adirondacks, se poursuit dans les Bermudes et l’on oublie un peu qu’elle avait traversé les lendemains de batailles pendant la guerre de sécession…

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Buffet-vaisselier breton : en plein cœur du Marais, au sixième étage d’un vieil immeuble haussmannien, rien d’étonnant à la présence de ce buffet et vaisselier breton – Maryvonne était de Pont-Aven. Par chez elle, dans les écoles républicaines et laïques des années 1910, les enfants étaient interdits de leur langue bretonne. Elle était montée à Paris sans le sou dès sa sortie d’orphelinat, on l’avait placée chez des cousins, elle devait avoir seize ans. Du meuble ou de Maryvonne, difficile de dire lequel était le plus breton des deux. Quant à la provenance du buffet-vaisselier, sans doute l’avait-elle déniché sur la rue du Faubourg-Saint-Antoine ou bien au Mont-de-piété, dans la rue des Blancs-Manteaux.

Castagnettes : dans le métro des années soixante, on voyageait encore en 1è ou 2è classe. Livrée rouge, sièges capitonnés, ambiance soft pour les voitures de 1è classe et la quasi certitude d’y trouver une place assise. Livrée verte, banquettes de bois verni et concert de castagnettes entre les lattes de banquette lorsque la rame attaquait les courbes. En 1990, adieu castagnettes et flamenco de banquette : par mesure égalitaire, on supprime la 1è classe. Dès lors, les sièges de toutes les voitures seront capitonnés.

Cimetière de plaine : situé dans la Seine-et-Oise (78), années d’apprentissage, elles me serviront plus tard, nos morts existent autrement, ce cimetière comme si tous les miens étaient rassemblés là.

Désir : désir d’écriture, le premier, un embryon d’histoire écrit sur les genoux, en cachette sous un pupitre de CE1 entre deux exercices de Bled. Pas vue, pas prise, histoire jamais achevée non plus, trop d’impatience.

Eskimo (pl. Eskimos ou Esquimau-x/aude-s) et Fresque : il y a cet incorrigible besoin de pénétrer les mots… en langue algonquine du dix-septième siècle, les Eskimos seraient ceux qui parlent une autre langue – et non ceux qui mangent de la viande crue comme on le colporta plus tard, provoquant ainsi le rejet du mot. Le terme est popularisé au dix-neuvième siècle, utilisé par Paul-Émile Victor au retour des quatorze mois passés au Groenland, à Kangerlussuatsiaq comme un eskimo parmi les eskimos ; c’est également celui utilisé en 1948 par J.D. Salinger dans sa nouvelle Just before the war with the Eskimos. Les Eskimos sont aujourd’hui répartis sur quinze mille kilomètres de côtes depuis la Sibérie orientale jusqu’au Groenland, passant par les côtes sud-ouest et le Grand Nord de l’Alaska, l’Arctique central et le Labrador canadiens.  L’exonyme leur est encore attribué aujourd’hui sans distinction de communauté, de culture ou de langue. Ils sont cependant Inuits, Aléoutes, Enèts, Évènes, Iakoutes, Inupiats, Koriaks, Yuits, Yupiks, Yupigets, Tchouktches… le raccourci eskimo est pratique. La communauté inuite est numériquement la plus importante, elle se répartit essentiellement sur le territoire canadien. Considérant d’autant plus insultant et discriminatoire le terme d’Eskimo qu’outre de signifier ceux qui parlent une autre langue il véhiculait encore le sens de mangeurs de viande crue, les Inuits (sing. Inuk) vont le rejeter. En 1970, le gouvernement canadien, quant à lui, opte officiellement pour le terme InuitInnu ?, utilisé par les Inuits eux-mêmes… En langue inuktitut, le mot signifie les gens, les humains ou les personnes. Les Inuits cessant ainsi d’être ceux qui parlent une autre langue ou ceux qui mangent de la viande crue, ils ne sont ni banquise, ni froid arctique, ni morse ni baleine, ni vainqueurs de quelque bataille sur une autre bande pour utiliser le mot québecquois, ils sont modestement les humains qui habitent cette partie du monde – ce qui, à leurs yeux et aujourd’hui aux nôtres, suffit à les distinguer… et encore cet besoin aussi, tyrannique, de savoir le mot fidèle à son objet puisque lui ne peut rien à l’emploi dérouté que nous en faisons !… Le terme généralisé à l’ensemble des populations arctiques soulève la controverse, chaque communauté revendiquant sa propre identité : les Aléoutes, Iakoutes, Yupiks, Tchouktches… ne sont pas des Inuits ! Au Groenland, les Eskimos se disent Groenlandais, les Yupiks d’Alaska, des Yupiks ou Alaska natives – préférant encore être appelés Eskimos qu’Inuitset cette inquiétude permanente d’étiqueter par paresse, d’utiliser le mauvais mot avec la mauvaise personne ! A tort ou à raison, Madame Pinto aura certainement prononcé le terme d’Eskimo, conservé dans le texte comme un clin d’oeil à ses fenêtres ouvertes.

Ce printemps de 1959, il est impossible que les expéditions polaires de Jean-Baptiste Charcot (1867-1936) et de Paul-Emile Victor soient étrangères à la fresque de l’école maternelle des Batignolles. Sur le mur de la classe, les enfants vont peindre la banquise, un père, son fils ou sa fille descendant de leur kayak au retour de la pêche – pêche à l’omble chevalier ? au phoque ? au morse ? à la baleine ? Et de penser tristement d’abord, férocement ensuite, aux pêches industrielles, aux grands accords trahis, aux forages pétroliers, au rachat des nuisances… Le charisme des deux explorateurs contribuera largement à la médiatisation de leurs découvertes. Madame Pinto, l’institutrice en charge de la classe s’y sera assurément intéressée – sinon engouffrée, transmettant son intérêt, suscitant les curiosités, nourrissant les imaginaires, ouvrant aux enfants une première fenêtre. Elle met entre leurs mains un pinceau et des pastilles de gouache, leur en ouvrant une seconde.

Fantôme : né à Vicence, en Italie, le 11/11/1899. Il fête aujourd’hui ses cent vingt ans – dont quatre-vingt-dix passés dans le placard.

Larousse : il s’agit du NOUVEAU PETIT LAROUSSE ILLUSTRÉ, édition spéciale réalisée pour les cinquante ans de l’ouvrage de CLAUDE et PAUL AUGÉ. Dans l’interstice des noms communs et des noms propres de ce dictionnaire hérité à l’âge de huit ans, une vingtaine de pages roses et leur liste de phrases prêtes à l’emploi – è pericoloso sporgersi, to be or not to be, estoy perdida, me puede ayudar ? Errare humanum est… et la toute première : Alea jacta est !

Nationale 7 : comme s’il n’en n’avait existé qu’une, la N7 restera la  route des vacances, celle qui, chante Charles Trenêt, faisait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence et la banlieue d’Saint-Paul-de-Vence, celle qu’empruntaient les juillettistes et aoûtiens lorsqu’ils optaient pour le Midi, soit neuf cent quatre-vingt seize kilomètres de route bitumée depuis la Porte d’Italie jusqu’à Menton. Dépassée par la densité du trafic, on la délaissa dès que ce fut possible pour l’A7 – autoroute des vacances, elle-même délaissée pour la Francilienne contournant Paris, sans doute délaissée à son tour, un jour, dès que l’on aura le choix… La N7 fait figure d’ancêtre, elle est aujourd’hui mythique. Elle n’est pourtant la route des vacances que deux mois sur douze. Les dix autres, elle est la route des sorties de bureaux, des usines, celle qui ramène chez eux chaque soir des femmes, des hommes dans le sens Paris-Menton ou Menton-Paris, celle qu’un enfant non-accompagné ne traverse pas sans risque. La ligne du 185 l’emprunte entre Choisy-le-Roi et la Porte d’Italie, desservant un aéroport, le cimetière de Thiais, l’hôpital Paul-Brousse et l’Institut Gustave Roussy, le cimetière du Kremlin Bicêtre et plus bas un autre hôpital, celle aussi qu’empruntaient les apaches lorsqu’ils faisaient une descente sur la Poterne des Peupliers de Jacques Roubaud… A mettre peut-être dans la même vitrine que la US route 66, celle du rêve américain, de l’invitation au road trip – également route de l’exode des Raisins de la colère – celle du quotidien de la grande dépression. Chacune son chantre – Chuck Berry pour la US 66, Charles Trénêt pour la N7.

Orly : tout s’est passé comme dans la chanson de Bécaud – en voiture, certains dimanches à Orly avec les parents – la gaufre Chantilly en prime – mais aussi à vélo avec la bande de copains. Dans les interstices, elle dit aussi le nouveau rêve d’une génération : le développement de l’aéronautique et les fenêtres, toutes les fenêtres s’ouvrant sur la planète entière … elle dit encore, dans l’espace, la bouille ronde de Youri Gagarine, l’objectif lune, les salons du Bourget, les danses endiablées sur les airs des Spotnicks, le premier envol Paris-Orly-Heathrow en Juillet 67 à bord d’une Caravelle, les vols sans pirates de l’air et puis avec… Aujourd’hui, on calcule l’impact climatique des émissions de CO² d’un voyageur au kilomètre parcouru.

Oser : la première fois est souvent tellement simple que la seconde est beaucoup plus compliquée.

Peur : peur des forêts, des bois, des fonds marins, de leur absence de ciel, peur aussi de la masse anonyme et dépossédante d’une foule.

Pont : entre le Petit-Pont Cardinal-Lustigier, côté Notre-Dame, et le Pont Neuf en aval, à deux pas de la fontaine St-Michel, il y a ce pont éponyme et intime. Le pont matriciel, lui, se situe un peu plus haut en amont, il relie l’Île Saint-Louis à la rive gauche, à deux pas de sa bouche de métro, éponyme elle aussi.

Stein Gertrude : je découvre l’auteure en Décembre 2018 à l’occasion de l’atelier Recherche sur la nouvelle. Stupéfaction. G.B. plante son a rose ‘s a rose ‘s a rose ‘s a rose… dans mon oreille. La phrase me tourne depuis dans la tête comme un derviche. A bridge ‘s a bridge ‘s a bridge ‘s a bridge…, his name is his name is his name is his name… et now ‘s forever now ‘s forever now ‘s forever now… n’en sont que l’écho.

Vitrier : fenêtre nomade sur la ville, cet artisan vitres au dos, parcourant les rues de Paris et lançant son cri viiiiitrieeeerr ! et puis cette expression familière – pousse-toi donc, t’es pas fils de vitrier ! – comme si l’on était vitrier de père en fils, et puis encore cette ironie du sort qui veut que l’artisan soit lentement devenu aussi transparent que les vitres qu’il porte sur son dos, refermant doucement derrière lui des fenêtres d’une autre génération, taisant peu à peu son cri pour laisser place, au gré de déductions fiscales ou de crédits d’impôts, aux récurrents démarchages téléphoniques nous vendant, huit fois l’an, des fenêtres en PVC avec double vitrage – si l’écho du vitrier traversait notre rue, nous ne l’entendrions pas. Dans les photos qu’en prend Willy Ronis (1910-2009) le cri est subliminal.

Yvonne : Yvonne accompagnant Mistinguette au piano dans une guinguette des bords de Marne, Yvonne refermant son piano, ne compensant que bien des années plus tard par des soirées au théâtre – au Châtelet à deux pas de chez elle, à Mogador plus loin dans le 9è – soirées au théâtre et, l’après-midi, leur incontournable séance chez le coiffeur tant la fête était grande et se savourait à l’avance, et, la nuit au retour, à la sortie du théâtre, les rues résonnant de nos pas, de nos voix partageant, partageant, partageant pour prolonger… tout est là, dans quelques lignes de Je vous parlerai d’une autre nuit…

4 commentaires à propos de “Dico perso”

  1. Merci, Marlen, pour votre lecture. Je me souviens très bien de votre ville de mer, de nuit, de parfums mêlés, de souvenirs mêlés eux-aussi et de cette lutte contre regrets et remords – elle me paraissait si limpide cette ville de nuit ! Et puis, même désir que vous lorsque je découvre ces # 11 au hasard de leur mise en ligne, celui de remonter à rebours tout cet atelier dans lequel je me suis régalée !

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