vers un écrire/film #01 | La chambre des urgences

Effets personnels 1 – photo perso – 2021

cliché — 6 h 18 min 11 s sur l’écran l’horloge ronde noire à fond blanc aiguilles noires sur un mur d’ombre, un gros sac en plastique blanc contenant des affaires sur une table d’alité à roulettes, la feuille d’admission à codes-barres, un rai de lumière découpé sur le mur en biais la tête du sac mordue, fondue dedans — comme un roulement, des pas — le téléphone en l’air retombant sur le lit la couverture grise les bandes blanches à cheval sur le portefeuille marron, un petit bloc-notes noir au stylo à bille coincé en travers par le capuchon bleu, un petit livre blanc fermé retourné — une main côté paume ouverte sur un pan de tissu parsemé de petits carrés, des petits carrés formés d’un point central quatre traits dessinant un tableau en croix grecque et quatre minuscules carrés dans chaque case, une main ouverte côté paume emmêlée dans un tube de sérum entortillé autour de la main et des doigts autour du poignet longeant l’avant-bras, robinets trois voies et prolongateurs, rejoignant la base bleu turquoise d’un cathéter collé sur la peau ridée pliée fripée par un pansement adhésif transparent, une main ouverte côté paume côté dos côté paume et dos trois petits tours et puis de bas en haut en bas et le tube rougeoyant, le tube le sang remontant du cathéter, le sang le sérum mêlés tournoyant, volutes, suspension, spirale, voltige sanguine pour le tube la ligne tortueuse le lien autour de la main le nœud — cliché — le carnet noir sur la première feuille, le talon des autres déchirées, le stylo en main emmêlé dans le tube rouge « devant la porte : deux bassines en inox empilées, ustensiles de boucher-cha – six roulettes d’un côté, autant de l’autre ? – faites le compte »— le pied à sérum à quatre crochets inox, la poche pendue, le tube le long de la tige chromée puis du montant noir, le tube serpentin — « seaux en plastique : 3-4 roulettes : pratique pour pousser sans se plier en deux, à force en quatre – faites compte –, mais une douzaine roulettes ! ça roule mieux ? roule plus vite ? à cause du poids des bassines ? pour supporter la masse du corps plié en deux, quatre, tombé dedans ? on fait des courses de bassines à roulettes aux urgences ? on appelle ça skate-bowl ? » — l’armoire jaune orangé tavelé dans le coin la télé en suspens la fenêtre en imposte le soleil de biais plus à l’horizontale le plafond blanc à carreaux les bandes grises les lignes croisées — vibrations du téléphone, la main au tube rouge le clapet de la coque retourné du pouce, d’une touche l’explosion de bulles grises plus ou moins claires sur l’écran noir, l’heure en grand chiffres fins 1 orange 8 indigo 3 vert jaune 9 violet, le ruban blanc pour un début de message, d’un glissement du pouce blanc sur noir, rectangle gris

M      Et là, comment ça va ? SMS 18:34

les doigts réactifs sur l’écran clavier virtuel noir sur blanc, en bleu envoi

Ça va. À peine mieux. La poche du médicament est vide et j’y ai plus droit. On me garde en observation jusqu’à demain… SMS 18:41

la sonde de l’oxymètre sur l’index le fil le long de l’avant-bras l’autre main pour le livre retourné sur les genoux sur le marque-page au sol, réflexe à vide, le livre refermé vibration

M      Tu passes la nuit aux urgences ? SMS 18:43

M dans un cercle, le rai de lumière plus fin et moins incliné ne mord plus la tête du sac en plastique blanc, doigts actifs sur le clavier virtuel, vibration

M      J’appelle Muriel ! SMS 18:45

Sûrement. On m’a pas dit clairement mais je l’ai compris comme ça. SMS 18:45

le petit livre à deux mains sur les genoux deux blocs textuels, « forcé de cacher que je suis étranger, forcer de parler » – « me faisait vaciller, m’aurait soulevé » – « deux fois, trois fois, voyant bien de loin que tu étais encore une enfant, alors j’ai tout lâché, le vent m’a soulevé, et j’ai couru, sentant à peine si je touchais le sol… » — des bruits de pas des voix — de la lumière bleue clignotante dans la chambre un bruit de moteur au ralenti de moteur ronronnant moteur et claquements de portières glissière, une petite voix — le sol en nuances de gris moucheté de points blancs, le mur tout gris mat le rai de lumière en filigrane, ombre de lui-même, 19 h 02 min 26 s — cliché — Alors, ça va comment ? mieux ? ça a désenflé ? une femme en rose tunique et pantalon légers coupe garçonne lunettes rondes devant la table, le livre ouvert retourné sur le tissu à petits carreaux, devant l’armoire en contournant le lit jusqu’au moniteur de signes vitaux, chiffres rouges verts et lumignons, la femme en rose le calepin bleu et le Bic noir de sa pochette sur le cœur — Che chait pas crop, ch’ai couhours ha chenchachion que ha huette che wepose chu ma hangue. — Ah oui j’entends. Va falloir attendre encore un peu. — Ch’est hong. — Ah ben oui faut s’armer de patience, mais ça devrait plus tarder. Vous allez retrouver un peu de votre voix. L’équipe de nuit prendra le relais, vous me verrez que demain matin, sauf si vous avez besoin de quelque chose d’ici une heure, vous pouvez toujours sonner. Ça marche ? — Wui. La femme en rose de dos. — Alors passez une bonne nuit. — Mewchi… Ah euh, ch’peux aboiw ha cabhe ch’i wous phaît ? — Bien sûr ! la femme en rose le sac d’affaires dans l’armoire et la table d’alité à côté du lit — Mewchi… le téléphone le portefeuille le livre ouvert retourné sur la table, deux vagues sous la couverture, la chambre en tremblements sauts froissements, le moniteur de signes vitaux les fils retombant, une plinthe le long du mur des prises refermées les tubes gradués des mélangeurs d’air et d’oxygène, bouton blanc bouton noir, un instrument de mesure vertical en cosse de haricot jaune, cadran rond aiguille noire fond blanc graduations vertes, cadran rond pour un gros bouton vert pourtour fond blanc graduations vertes bleues, plus moins, un gros bouton rouge sur le côté, un petit récipient en verre fixé en bas à couronne jaune et blanche d’où retombe un tube translucide, une prise marquée vide en jaune — cliché — le livre retourné deux blocs de paragraphes, « pas le lendemain, où le monde a toute sa fatigue sur la gueule mais ne veut pas céder, et s’excite, se déchaîne, tout le monde qui gueule et parle de se taper sur la gueule, ici, les mecs gueulent beaucoup, mais ils mettent du temps à se taper sur la gueule, – chez moi, on cogne tout de suite, sans gueuler… » — des rires des voix au pas de course … par là c’est l’autre — … bas mais non — côté attends — regarde le plan regarde moi j’irais… — et moins fort moins fort y en a… l’horloge noire et blanche son ombre portée en croissant de lune la petite aiguille après le 7 la grande entre 5 et 6 la fine juste après 3 — cliché

Effets personnels 4 – photo perso – 2021
  1. Enfin. Des jours que j’attends de pouvoir m’y mettre à cette heure de ma vie.
  2. f : « alors une heure de ma vie, en gros, le travail ce sera pas de l’écriture, le travail ce sera, en amont, c’est-à-dire de gamberger à : Qu’est-ce que ça veut dire de faire ça ? – une heure de ta vie, c’est modulable, tu vas pas raconter une journée – mais nous là c’est pas la journée, c’est juste un fragment de journée, c’est-à-dire que ce qu’il y a avant on le saura pas, ce qu’il y a après, on le saura pas, par contre, cette heure qu’on va isoler, elle, on va essayer d’en donner le maximum possible, mais une heure de ta vie – c’est pas raconter j’ai-fait-ci-j’ai-fait-ça, c’est pas dire : Et puis à gauche il y avait… et puis devant il y avait…, non – une heure de ta vie c’est, que, toi-même tu es, spectateur de, ce fragment de réel, mais ce fragment de réel qui est durée (une heure, facile), qui est mouvement, c’est-à-dire que sans cesse, même si tu es immobile devant une fenêtre — Oh les merveilleux nuages —, déjà, le cadre fixe, c’est toi, être percevant : deux yeux ; focale : approximativement, 45 mm ; et dans cette focale, tout ce qui, advient, tout ce qui, surgit, tout ce qui, s’éloigne, et même si c’est immobilité provisoire, est un mouvement qu’on décrit – ça, déjà, ça suffit à l’exercice » — OK.
  3. La vidéo n’est pas terminée — sur pause —, mais je sens que je vais reprendre un texte déjà prêt, que je vais le retravailler, images comprises, parce qu’on voit une horloge, deux fois, avec un rai de lumière sur le mur qui a bougé (la lumière, pas le mur évidemment ; à moins que le mur emporte insensiblement la lumière qui semble fixée dessus, comme un train de nuit nous emmène ailleurs, et au bout de nos rêves, pendant qu’on dort), parce qu’il s’agit d’une hospitalisation à Jonzac, un soir, avant de passer la nuit, parce que ça travaillait déjà ça, du temps qui a passé, entre les deux horloges, la même, et tant pis si l’heure déborde sur deux ou trois, ou si c’est moins — j’ai oublié —, et parce que je vais travailler aussi le projet des 3 Plumes à Sauveterre.
  4. Des jours que j’attends, mais je ne m’y mets pas. Je vais me répéter — mais la seule chose à faire ; manière d’exorcisme ? —, mais il y a toujours, systématiquement, cette valse-hésitation qui fait que je retarde le moment d’amorcer l’écriture. — Mais pourquoi ? 1) le texte est déjà écrit ; 2) l’écriture est déjà en cours. — Et 3) : l’éternelle question de par où commencer ? par quoi ? comment ?
  5. Par l’image, le cliché : par le mot cliché.
  6. Oui, et l’hospitalisation : parce que c’est un peu ça l’écriture, une sorte de maladie, quand on croit nécessaire de vivre par le relais de cet art-là, pour dire la vie justement, sa beauté, sa vérité, sa bizarrerie, sa vulgarité ou sa chiennerie, etc., mais en sachant bien que : on n’y parviendra pas : si maîtrisé que soit, avec l’expérience, cet art-là — ou un autre —, on n’arrivera pas à la cheville de ce qui s’est véritablement passé, et ça rend malade de le savoir, parce qu’on sait que le langage, les mots, leur relation avec les choses : c’est pas ça, ça colle pas. Mais ce n’est pas parce que ce n’est pas ça qu’on n’a pas le droit d’essayer, encore et toujours, du moment qu’on y trouve (un tant soit peu) du sens — et des fois qu’on réussirait à en créer.
  7. Enfin l’hiver. La gelée n’était pas si forte que ça, ce matin, mais tout était glacé, givré, cristallisé.
  8. Le texte n’est pas si long, mais la mise en forme demande du temps : dans ces séquences qu’on veut visuelles et sonores, où toute subjectivité est évacuée (une gageure), le passage de l’une à l’autre à l’aide de tirets, voire d’un élément à l’autre en elles avec les virgules : la question du rythme, de la coupe longue ou brève, qui va générer la temporalité du texte, ses accélérations, ses ralentissements, des pauses peut-être, des arrêts sur image, voire des vides (je n’ai pas pensé aux flash-back, aux boucles) : une heure qui n’en finit pas, qui se dilate, se prend pour une courbure espace-temps, fait des pirouettes pendant qu’on a le dos tourné, l’esprit ailleurs (les branches des arbres comme des beignets saupoudrés de sucre glace), quand bien même on s’efforce de la remettre en ligne : comme si c’était l’éternité dans tous ses états qui en fait se manifestait l’espace d’un instant, dans un fragment, une tranche de sa vie, une poussière fractale qui accouche d’une montagne, son relief sucré et glacé de lacets et ravins, lignes droites, courbes, brisées : comme si et comme ça, l’heure des possibles, l’heure telle que, l’heure c’est l’heure, l’heure…
  9. L’écriture s’est déroulée en quatre ou cinq (peut-être six) moments différents, entrecoupés par quelques repas, trois douches, les sorties en voiture pour aller chercher les enfants, du pain et des flans pour le goûter, s’occuper du lapin Noisette, écouter la méthode d’anglais de Michel Thomas, Antoinette dans les Cévennes pour un film sympa, parler au lapin Noisette, de la musique bien sûr, le café le matin et brioche confiture, oublier le repas de la veille chaque jour, passons sur les toilettes pourtant un grand moment de lecture, s’habiller, se déshabiller, aller se coucher, se réveiller, se rendormir, lire, rêver, s’étonner du givre ce matin, et deux moments de lecture qui m’ont fait impression — sans bien comprendre encore, donc, de quoi il retourne : 1) le fait qu’aujourd’hui, dit Gertrude Stein dans Narration, le nom dont on se sert pour déterminer une chose n’a pas d’intérêt, et donc par extension le récit, la poésie, la prose ; mais, elle ajoute qu’elle reste persuadée du contraire : « qu’une certaine chose n’importe quelle chose ou toutes les choses se disent autrement oui autrement » ; 2) James Agee (encore) : « Je m’efforcerai ici de strictement rien écrire qui ne soit pas survenu ou apparu en réalité physique ou en esprit ; et mon plus sérieux effort sera de faire en sorte que ces “matériaux” ne servent pas l’art, moins encore le journalisme, mais de les restituer tels qu’ils furent et tels que dans ma mémoire et dans le grand cas que je fais d’eux ils demeurent. »
  10. Sinon, les extraits du livre emporté pour patienter aux urgences, c’est dans La Nuit juste avant les forêts de Koltès. — Et j’ai vraiment pris des photos ce jour-là, chaque fois que j’étais seul.
  11. Est-il besoin de transcrire ce qu’il était difficile d’articuler à l’aide-soignante à cause de la luette, enflée, vraisemblablement à cause d’une allergie alimentaire — mais à quoi ? le mystère demeure ; de forts soupçons portés néanmoins sur le céleri rémoulade —, gonflée et distendue au point de se reposer sur le dos de la langue, qui n’avait de cesse de vouloir l’avaler ?
  12. Les tirets plutôt que les barres verticales ou les slashs. Dans le tiret, je vois aussi une coupe moins nette qui laisse fuir du temps. Et c’est ça qui arrive quand on choisit l’écriture comme moyen d’expression, de représentation : la fuite du temps : son écoulement d’abord, inhérent à la parole, relativement naturelle ; et sa fuite, qui est le temps propre à l’artifice, à l’articulation des termes propres à l’écriture. Quelqu’un voit ce que je veux dire ? Bref ! un tiret : un trait.
  13. Il y avait plein de paragraphes, j’ai tout regroupé autant que possible, sauf les appels texto. Ça casse un peu le rythme du texte. L’heure s’aère et se désagrège un peu, pour mieux reprendre son souffle.

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme un vaisseau fantôme).

5 commentaires à propos de “vers un écrire/film #01 | La chambre des urgences”

  1. J’ai lu avec intérêt la chambre des urgences parce que peut-être une heure de ma vie passée là à attendre dans un service, puis au chevet de et le lire d’un autre. Lu jusqu’au bout le codicille et pour le 11- de forts soupçons pour que la transcription de ce qui s’articule /se dit /s’écrit par texto ne soit pas utile. Merci pour cette recherche en écriture.

    • Merci Cécile. — Oui, je sais, j’ai hésité à écraser les textos sur la même ligne de temps du bloc-paragraphe. Mais je ne sais pas, je ne m’y suis pas résolu cette fois. J’ai voulu donner un peu d’espace à ce bloc, le creuser et creuser cette heure de vie. Et puis, ce jour-là de cette heure-ci, je n’arrivais vraiment pas à articuler, et quand la voix fait défaut, le langage aussi, alors ça donne un texte troué, morcelé. (Mais peut-être qu’un texto, en soi, c’est déjà du texte, du langage, brisé ?)

      • un texto oui c’est du texte indéniablement – brisé ? comme ça je dirais non – morcelé oui – l’idée d’un texte troué parce qu’il y a défaut de langage me plaît ; ça donnerait quoi ? Merci pour l’échange

    • “Vrai” : j’essaie de faire en sorte que ça le soit le plus possible. C’est un peu de boulot — pas trop quand même, faut lâcher du leste — ça doit être ça le côté transcendance (pas trop quand même). — Merci Brigitte.

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