EN SON FOR INTÉRIEUR

Jéromine

Sa jeunesse s’exprime sur son visage ovale, je la reçois. Deux yeux, soleil jaune intense sur la genèse de son histoire, craquelure de la scène. C’est la lumière, qui sort de ses yeux pleins de vie, poursuit son déploiement sur les côtés, s’échappe par le repli des paupières. Et c’est la tempête de demain, amenée avec le sourire, la bouche en action, le commencement, irrigué de ces canaux vitalisés qui se déploient.

En son for intérieur : une grande évasion. Les arbres au plus haut dans le ciel, des états qui évoluent au-dessus de la canopée. Un voyage, tout premier, décisif, avec l’eau pour se laisser porter, découvrir, progresser et pénétrer un devenir futur et essentiel. La pensée dans la profondeur, touffue, agressive et nouvelle, archaïque. La première invitation dont elle ne sortira plus jamais.

Ce sont des arbres enracinés à la lisière, un chemin pour les pas. Elle entre. S’il y a une absence de ce foutu brouhaha technologique, ces machines mécaniques, électriques, elle entend les oiseaux. Elle perçoit les dangers, elle identifie les amis. En pénétrant les profondeurs, ce sont les couleurs qui s’affinent, le vert des feuilles, le rouge et le jaune des fruits, le marron de la terre humide. Un pas, puis deux, trente-six mille vues des alentours, là où se trouve autre chose, que ce foutu bruit incompréhensible. Arrivée ici, elle se dit : je n’ai plus rien à faire ailleurs.

Charles

Rides profondes sur la chair souple. Front métamorphosant la surface. Une matière molle et résistante à la fois. Une texture qui s’est accumulée avec le temps, pour rebondir, absorber et projeter. Qui avale les dents, qui avalent les yeux, qui avale le son de ses oreilles attentives. Texture en train d’affirmer, je suis une matière intangible.

En son for intérieur : sur la route, des ambiances à retrouver, à gagner. Ambiance latentes des futurs territoires, pas encore rencontrés, qui pourraient être des lieux perdus. Lieux posés, suspendus pour le passager. Une chose en train de vibrer, avec les feuilles, la terre, les multiples sortes de matières. Toutes possibilités, en train de tout affirmer. Pourquoi pas la ville, pourquoi pas le Brésil, pourquoi pas l’arctique, les mers océaniques, l’étude du cadastre, les armatures de fer.

La ville émet des bruits de friction à son arrivée. L’espace est fermé, on y travaille du matin au soir. Il est rentré dans la casse des véhicules afin de se renseigner sur son problème mécanique. Ma voiture d’un ancien modèle ne veut plus rien entendre, je recherche des pièces automobiles. En continuant à marcher dans l’environnement de cette petite entreprise derrière les murs, ce sont des carcasses superposées, des intérieurs extraits et accumulés à même le sol, des pare-brises cassés et puis des capots ouverts où chacun s’emploie à récupérer ce qu’il veut réutiliser. Vous savez ce que je suis principalement, un terrain de disparition de la scène. Que reste t-il ?

L’enfant

Lisse, sa peau toujours lisse. Effacé, presque inapparent, ce visage. Un derme doré, sur des cheveux noirs. Instant privilégié, les habitants du lieu l’assimilent aisément cet enfant et le laisse vivre à sa guise. Surtout avec ce trait de peinture lorsqu’il se pare, sous les paupières avec du rouge, surtout la fois où Chaveta les rejoint, le tenant dans ses bras. Et puis les mèches de cheveux maintenues, dans le sillon de l’oreille droite. Et puis le son en train de parvenir, maintenant. Ça lui arrive et les éléments du rapport en sont accentués.

En son for intérieur : il est similaire à sa famille, d’après une quantité de points observées. Dans l’apparence et l’absence d’apparence, l’enfant suit la route élaborée par ses gènes et l’espace du hasard ouvert sur son passage. Inconnue de lui, inconnue d’elle, la nature présente sous sa forme abstraite, l’appelle. Voilà qu’il y va le gosse et la musique en action précipite des incarnations dans son oreille. D’abord la jambe gauche, puis la droite, puisque l’image finalement, n’a pas annoncé la fin de l’histoire, au contraire. L’image est arrivée sur le devant et a permis à une chose de rejaillir. Musique en suspend, gauche droite, gauche droite, comme à l’armée pour nous obliger à avancer, sans interruption.

En poussant le portillon donnant accès à un espace souterrain, il part. Il vient de s’en aller avant midi, entraîné par sa recherche en terrain inconnu. Observation non ciblé, des gens, des panneaux publicitaires, des traces sur le sol. Perturbation de la foule, dans un environnement nouveau, en perpétuelle découverte, où il est difficile à certaines heures, de trouver une place assise. Le bruit vient d’une fonction, mécanique, biologique, psychologique, psychique, d’une construction de l’esprit. Enfin il s’assoit et se pose la question, à quel endroit dois-je me rendre.

Jéromine Pasteur chez les indiens Ashaninkas

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.