[Et si c’était la mère ?]

La scène se passe maintenant sur une place de village. La femme frêle est assise à la table d’à côté, sur la terrasse du café du village. Comme chaque matin, elle boit son café, je la regarde à la dérobée. Nous sommes loin de la foule circulaire du dimanche sur la place, en ville. Ici, c’est calme, l’air est encore un peu frais, il lui reste des relents d’hiver. La femme est vraiment maigre. Elle remue sa cuiller dans sa tasse avec un geste faible, comme si elle allait la lâcher. Elle a des jambes décharnées et fines, très longues. Elle porte un short en jean gris, court. Elle a posé son téléphone sur la table à côté de la tasse de café. C’est un vieux smartphone protégé par une couverture en faux cuir élimé. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans la tête de la femme frêle. Elle a des mains noueuses, toute sa peau est couverte de taches de rousseur, une peau très blanche criblée de taches d’un orange délavé, aux chevilles, le long des mollets étirés, devant et derrière les genoux cagneux, là où saillent les ligaments, sur ses cuisses qui me font penser à un poulet trop maigre, dont la viande est sèche. Est-t-elle vieille ? Peut-être. Elle dégage de la fragilité, de la vulnérabilité. Les espagnols ont un mot, « debil », pour dire fragile, c’est un mot qui en français me heurte. La fragilité et la maigreur de cette femme sont telles qu’elles la handicapent comme l’handicaperait une débilité, au sens d’une infirmité. Elle est seule. Toujours. Elle prend son café l’hiver au dedans de la boulangerie qui fait café et restauration rapide le matin. Dès le début du printemps elle est à la terrasse, sur le pied de guerre pour attendre le soleil et rentrer dès qu’il est trop chaud. Je la pensais alcoolique ; elle ne boit jamais, que du café. En tout cas le matin. Elle est ma Duras cachée, désormais abstinente, artiste dissimulée dans le vieux village, nous sommes son Neauphle. Elle vit de son allocation pour personne handicapée et consacre sa journée à écrire, dans son deux pièces au dessus du salon de coiffure. Quinze ans qu’elle a laissé derrière elle homme et enfants. Une dernière rechute d’anorexie mentale, une hospitalisation plus longue que les autres ; juste avant ses quarante ans elle s’est échappée, juste avant de finir étouffée. La maladie a laissé en elle des traces indélébiles, son corps meurtri de l’intérieur, rendu pour toujours infirme par ce qu’elle lui a fait subir. Elle regarde dans le vide devant sa tasse avec les yeux de qui a regardé sa mort au plus près, de qui a hésité à y aller plus franchement. S’il n’y avait pas eu l’écriture, s’il n’y avais pas eu Maria, elle aurait jeté l’éponge. A l’hôpital c’était d’abord une jeune infirmière qui souriait, qui l’avait aidée à dire un peu ce qui se passait au dedans, à oser rencontrer les autres. Et puis il y a eu les ateliers d’écriture, et puis il y eu Maria, la belle rencontre, Maria la sauveuse, Maria qui lui a redonné le goût des levers de soleil. C’est pour voir la maison de Maria qu’elle a accepté de manger juste ce qu’il fallait pour pouvoir sortir dans deux mois. C’est pour le jardin de Maria qu’elle a bien voulu réorganiser ses habitudes autour de rituels précis pour ne jamais manger trop ni trop peu. C’est pour les mains de Maria qu’elle a bien voulu plier, s’étirer, assouplir ses rigidités. Elle a pris d’autres plis. Elle a bien voulu aller à l’aube aux salins, elle a bien voulu monter sur la colline, elle a bien voulu se laisser embrasser.

Ce matin devant son café, les yeux dans le vague elle se souvient de Maria, de sa façon de dire tu viens Mireille il fait bon dehors, de l’accent qui lui caressait les lèvres, de Maria partie un matin et retrouvée le soir dans un tiroir réfrigéré, tuméfiée et définitivement absente. Mauvaise pioche : la sauveuse enterrée, il fallait bien continuer de vivre.

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

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