“Fiat lux”, ou le luxe de l’humble porteur de lumière

Traverser l’obscurité

1- C’est un objet qui vient de naître. Son histoire manque encore de contenu. A vrai dire, il est pour le moment plutôt contenant. Doté d’un couvercle révolutionnaire et féérique, qui allie ingéniosité et économie énergétique. C’est un couvercle solaire : « Transformez vos bocaux vides en lampe solaire nomade et écoresponsable », peut-on lire sur l’emballage cartonné. Belle invention. Activons l’engin. Un bocal élancé Bonne Maman fournit un modèle adéquat. Illumination. L’objet à la main, on néglige d’activer l’interrupteur qui jusqu’alors était – bien qu’invisible dans son anodine et évidente présence –  notre indispensable allié pour atteindre nuitamment les étages de la demeure. On étreint avec l’émotion des premières fois l’objet inédit. On se sent protégé par le doux halo qui se propage. C’est un petit bain de lumière. Pour finir cette opération dont la simplicité nous subjugue, on tapote plus ou moins énergiquement le couvercle afin de – en prestidigitateur averti- faire disparaître la lumière qui fut.

A la flamme filante

2- On est à l’intérieur d’un tableau de Georges de la Tour. Il s’agit d’une apparition. De la luisance qui mâtine l’obscurité d’un délicat foyer capiteux. Le silence est la règle. On pourrait même envisager une certaine forme de lévitation. On accède à un monde intérieur tissé de songes. Ceci n’est pas une bougie. Un succédané de la vie moderne, très accordé aux fébriles interrogations de notre temps. Et donc particulièrement apaisant. Déculpabilisant, esthétique, discret. Un petit bain de luminescence voluptueuse.Vraiment cet objet a tout pour plaire.

L’objet radieux

3- « Luca avait le sentiment que le monde lui était hostile et que lui-même était hostile au monde ; et il lui semblait livrer une guerre continuelle et exténuante à tout ce qui l’entourait. Cette rébellion des objets et cette incapacité où il était de les aimer et de les dominer avaient justement atteint leur comble, cet été-là, pendant son séjour au bord de la mer. » Visiblement, le héros de la Désobéissance d’Alberto Moravia fait l’expérience douloureuse de l’objet hostile.
Ici, nul écart entre moi et l’objet. Un élan immédiat et réjoui. Un plaisir d’enfant qu’émerveille la facilité de manipulation déconcertante de l’objet. Lui assigner un petit nom traduisant cette douce tendresse qui progresse au fil des utilisations : « mon lumignon », car l’objet est assurément très mignon et remplit parfaitement son office, venant clarifier les situations les plus obscures, « ma loupiote », et c’est l’Arbre sans fin de  Claude Ponti qui surgit, pour glousser dans le noir et chasser les angoisses les plus archaïques, ma “fleur-lumière” qui éclot dans la nuit, et ce sont des ondes de mots qui se propagent sur la page. Le plaisir se diffuse.

Expériences

4- Posons l’objet sur une table. Une corolle lumineuse se forme. Le polygone déplie l’agencement savant de la lumière, et c’est une belle fleur géométrique qui apparaît, stries et pétales jouant du clair-obscur ainsi créé.
Une découverte : lisser de sa paume épanouie et séduite le capot de l’engin. Vous pouvez vous tapir dans l’obscurité recouvrée. Nul besoin de gonfler les joues ni de souffler. Juste la délicatesse d’une caresse.

On- Off et Replay

5- Jouons avec l’objet. Nullement hostile, mais docile. La fraîcheur du bocal que l’on saisit d’une preste et familière main rencontre la surface mate et polie du couvercle. Le mode d’emploi, lu avec dévotion, a enrichi la perception de l’objet soleilleux. A chacun il est loisible de garnir le réceptacle de quelques délicats brimborions destinés à sublimer la lumière. Customisons puisque vie moderne. Agrémentons. Soyons créatifs. Approprions-nous cette lumière portative si sympathique. On y glisserait bien des brindilles du mimosa de Ponge, “floribonds” et qui “piaillent d’or”, les “glorioleux poussins” du mimosa ! Inadéquation saisonnière. Faire avec le menu fretin marin glané sur les plages ( les ailes diaprées du coquillage laiteux viennent tintinnabuler contre les parois de Bonne Maman tandis que le fragment noir de l’algue séchée dresse ses petites branches grenues vers la source lumineuse). Est-on d’ailleurs victime d’une légère divergence de la vue ? D’une forme d’envoûtement bénin ? Car notre lumignon point ne diffuse lumière d’or, plutôt clarté d’albâtre. Qu’importe. L’objet est en notre possession et, sans chercher à le gouverner, nous lui prêtons une grande vertu apotropaïque ( du grec apotros, qui conjure le mauvais sort, voici un mot proprement magique). C’est l’apothéose solaire au coeur des ténèbres. Le prosaïque peut être joliment apotropaïque.

Just switch off your light. On Off On Off On Off On Off On Ô charmant lumignon !