Généalogie XX

Celle qui naquit sur le quai du port de Pont-Aven à la marée montante tandis qu’ailleurs, dans des salons dorés, se votait la loi de Séparation des Églises et de l’État, elle, passant cependant trois années de sa vie dans un orphelinat tenu par des bonnes-sœurs qui ne méritaient pas leur nom, et puis la même à sa sortie, envoyée comme bonne-à-tout-faire dans Paris – ce qui jamais ne l’empêcha de brûler des cierges à la Sainte Vierge ou Saint Antoine de Padoue ; la même à l’école de la République se prenant bonnet d’âne et coups de règle sur les mains quand elle parlait breton – ce qui ne l’empêcha pas davantage d’avoir les plus belles mains du monde même si, avec les plonges et les lessives, le vernis des ongles était bien souvent écaillé ; celle qui mourut de la grippe espagnole pas plus espagnole que de Trifouilly-les-Oies mais dite espagnole parce que l’Espagne était la seule à en parler vu qu’elle n’avait plus à mentir à personne pour que la guerre continue ; celle qui n’aurait jamais prié Saint Antoine de Padoue parce que Padoue était en Italie ; celle qui chargeait sur sa brouette des draps de grosse toile, les siens et ceux des dames du village ayant à l’église nom gravé sur un prie-Dieu, elle, coupant à travers champs, empruntant un chemin de rocaille, traversant le bois, poussant, poussant encore sa brouettée manquant verser parce que pas de rivière dans son village à elle et donc pas de lavoir ; elle, poussant au retour sa charge trois fois plus lourde encore parce que s’y ajoutait le mouillé des draps de grosse toile ; celle morte d’usure quarante-deux ans plus tôt que le Poilu de son village, le der des ders de tous ; celle qui, s’étant laissé conter un peu plus que fleurette par un soldat de passage, en récolta un enfant à élever dans le rejet de sa famille, et que seul son frère aida à s’en sortir du côté de la Porte d’Ivry ; celle qui fut trois fois veuve, ne le restant jamais longtemps ; celle qui avait cette étrange habitude de s’adresser aux gens en leur parlant à la troisième personne – il mettra une tranche en plus pour la p’tite… ; celle, épousant un italien, perdant puis retrouvant sa nationalité sans l’avoir jamais su ; celle, enceinte de sept mois, partant seule sur les routes de l’exode, accouchant en Normandie tandis que le père descendait vers le sud avec son fils à elle et son fils à lui ; celle ne quittant pas la capitale parce qu’elle n’avait plus grand-chose à perdre et mourant sous un abri dans le métro sans personne ; celle qui disait de ne pas s’approcher des gitans, qui fumait des Gitanes et crachait ses poumons au réveil ; celle qui – dans son accent de Périgord, ne laissait circuler sur ses dalles plastifiées aucun pied sans patin de feutrine, parlait de truffe noire et de chocolatine, ouvrait le o de chose, de rose et de drôle ; celle disant qu’il fallait savoir souffrir pour être belle et qui l’était à sa façon en souffrant à sa façon aussi ; celle dont on ne sut jamais pourquoi elle éclata de rire quand le gamin qu’elle tenait sur les genoux  lui déclara que plus tard il voulait être marin – ce qu’il ne fut jamais ; celle qui, le jeudi, après les cantines des patronages, sillonnant Paris d’est en ouest, du nord au sud en 2è classe dans le métro, franchissant Porte d’Italie – dépassant la Frontière, traversant territoire apache du Kremlin Bicêtre, poursuivant en 185 son avancée plein sud dans une banlieue en friches pour donner un coup de main à sa fille bien en peine avec quatre loupiots… reprenant le même chemin, trois heures plus tard en sens inverse, pour des ménages jusqu’à neuf heures du soir à la sortie des bureaux avant de rentrer à pied jusqu’au sixième étage d’un immeuble dépourvu d’ascenseur, préparant le lendemain à l’aube la gamelle de Jules qui pointait chez Panhard ; celle qui se laissait dire la bonne aventure dans le métro, faisant semblant de ne pas y croire mais jetant regard furtif sur le front de la diseuse ; celle qui, suivant son mari à la campagne lorsqu’il prit sa retraite, tomba en dépression, y entraînant avec elle l’un de leurs deux fils ; celle qui voulut être pianiste, referma un jour le clavier de son piano, gagna sa vie en jouant de la pédale sous une machine Singer, plus tard aussi assemblant des boutons de porte dans une petite usine juste en bas de chez elle ; la même sifflotant des opéras comme on fredonne une rengaine ; la même voulant que son fils apprît à jouer du piano du pauvre plutôt que de son piano à elle ; la même qui sur le tard – très tard, dut se reloger à une heure et demie en train de son usine en bas de chez elle – une heure et demie le matin, une heure et demie le soir, satisfaisant ainsi à la juteuse réhabilitation qui allait fermer les portes du quartier à tous les gens comme elle ; celle qui faisait son tiercé avec le nom des chevaux, s’achetant un billet de loterie finissant toujours par un trois ou un zéro ; celle qui pliait d’abord ses billets de cinq cents francs – anciens francs s’entend, dans le sens horizontal parce que ça portait chance, les préférant aux billets de mille parce qu’elle y reconnaissait la place des Vosges, celle qui les préférait aussi parce que Victor HUGO avait écrit qu’il partirait dès l’aube (virgule), à l’heure où blanchit la campagne et qu’elle imaginait l’or du soir qui tombe et les voiles au loin du côté de Harfleur ; celle qui était normande, épousa un alsacien, avait été fille de ferme, tint une loge juste au dessus d’une porte cochère et parlait en roulant les r ; celle qu’on appelait la fille du suicidé – suicidé parce qu’il avait hérité de la même dépression que sa mère ; celle qui a toujours dit qu’elle était née sous de mauvais hospices parce qu’elle était née en 1933 ; celle qui, aussi gaie que son mari était retenu, sur son vélo-solex par tous les temps, s’en allait livrer des prothèses aux clients, prenant au retour l’habitude de se réchauffer, l’hiver, avec un p’tit remontant, de sorte que même l’été elle avait maintenu l’habitude ; celle qui avait copié les paroles d’une chanson de Jean FERRAT et les rangea sous sa pile de mouchoirs en tissu ; celle disant qu’elle voulait être femme de notaire et qui ne fut jamais rien d’autre ; celle, femme n’aimant guère les femmes et les traitant de garces ou de chipies ; celle qui était fière qu’on l’appelât mademoiselle à plus de quatre-vingt-cinq ans, se prenant d’affection pour un gamin de six ans, lui inculquant que les messieurs se doivent de marcher côté chaussée du trottoir pour protéger les dames des éclaboussures des autos ; celle qui, l’été, faisait provision d’os de seiche ramassés sur la plage ; celle qui n’apprit à faire un chèque qu’au décès de son mari ; celle – la même, qui passa son permis à trente ans réapprenant à conduire, au décès du même, à soixante-quatorze ans pour le voir au cimetière ; celle qui disait nous sommes femmes gigognes, effaçant lentement les souvenirs de sa mémoire trop pleine ; celles-deux, convictions chevillées, femmes de cœur de la même carte, du même jeu, du même élan, transmettant leur langue chacune à sa façon – l’une à ceux d’ici l’autre à ceux de partout ailleurs ; celle qui est née le jour où Jean DOTTO avait gagné le Tour parce que les adversaires de BOBET avaient capitulé… toutes celles-ci – toutes et bien d’autres encore, ouvrant la voie – la voie à celle qui du ventre de sa mère au premier cri poussé a entamé long chemin de langue, se frottant à ses musiques, pénétrant forêts de mots aux croisées de leurs canopées, y tissant lianes, s’enfonçant jusqu’à perdre repères, se nourrissant au souffle agitant les grands arbres, sentant vents marins se lever, se risquant à les suivre, s’échouant sur une île cannibale, échappant de peu au sinistre festin, bandant les cordes tout au fond de sa gorge pour retrouver sa voix,  reprenant route sur autres vents marins, atteignant l’embouchure de son grand Orénoque, s’y ressourçant, retrouvant vaste canopée, y pénétrant sans crainte comme  sous d’autres antan – la retrouvant même avec enchantement, remontant le cours du grand fleuve jusque sous canopée première du ventre de sa mère, retrouvant nouveau souffle mais toujours et encore charriant sur son chemin de langue retrouvée la langue de celle qui naquit sur le quai d’un port à la marée montante, les rythmes de celles qui l’avaient précédée, leurs langues rondes ou pointues, toujours et encore cherchant à tisser lianes pour transmettre… Celle-là et celles qui la précédèrent – de celles en amont oubliées ou inconnues – de Concarneau, de Malo ou Haarlem, à celles s’annonçant en aval, celles-là et tant d’autres encore, toutes – de celle marquant de ses paumes une fresque rupestre à celle signant ses écrits de son nom de femme – passant par celles qui les signèrent d’un nom d’homme de peur qu’on ne les publie pas ou celles encore marquant d’une croix le bas d’un document qu’elles ne comprenaient pas ; de celles que l’on brûla pour avoir aidé celles que l’on avait forcées à celles revendiquant le droit de choisir pour elles-mêmes ; de celles privées d’école, muselées, réduites à n’être plus qu’un sexe ou un ventre avec ou sans leur consentement, de celles-ci à celles, visages tuméfiés, crachant le sang pour un sourire de trop ou pour avoir dit non – passant par celles placées dans l’allée d’un bois, devant une camionnette ou dans un salon chic, celles mutilées aux lèvres de leur sexe, celles lapidées ou rasées ; de celles spoliées de leur fierté à celles changeant l’enveloppe du dehors pour celui dont elles se sentaient au-dedans ; de celles qui ont porté en leur ventre – porté ou bien peut-être pas, parce que pas pu ou pas voulu, à celles ayant vu femmes mourir en couches ou fils ne jamais revenir ; celles sacrifiant chemins d’amour tranquille et partagé à des panoplies de pouvoir ; de celles dans la nuit des nuits traversant en colonnes le détroit de Bering à celles affrontant aujourd’hui solitaires 40è rugissants – ou bien, pire encore, le risque de revenir lentement à une case départ ; celles jamais ne baissant pavillon, celles nées de celles nées de celles qui… celles-là, toutes celles-là, jour après jour après jour après jour, pas à pas, un à un, une à une, toutes celles-là, toutes ont marché dans le même sillon.

A propos de Christiane Mansaud

Ni site, ni blog, mais tellement contente d'être parmi vous depuis l'été 2018 de Je vous dirai une autre nuit... Le site, le blog - un projet, mais tant d'écrits à y reclasser depuis 2009 !

3 commentaires à propos de “Généalogie XX”

  1. on les verrait toutes à un même banquet, est-ce parce que je lis les foules et me suis attachée à ma propre foule depuis lundi ? Sans doute ! Ainsi, si on réecrivait nos généalogies dans l’esprit de la foule, le très intime et le général, le texte se mettrait à danser c’est sûr !

  2. … banquet de femmes pas toujours très à la fête 😉 ! Foules de femmes (la langue les fait déjà danser !) ? ouiiiii ! je les imagine bien – tiens, des images pas si anciennes que ça qui resurgissent ! – avec de la bigarrure masculine pour apporter du relief et donner du sens… et danser !

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