IL S’APPELAIT TY ZIEGEL

I

Qu’il soit gracieux ou pas, nous avons toutes et tous un visage, une tronche, une binette, un faciès, une gueule, quoi!

Tous ? Et bien non !

Un matin, en ouvrant «  Libé », j’ai vu une photo de mariage. Celle d’une jeune fille triste au bras d’un militaire américain qui n’avait plus de visage.

Enorme tête blanche, boîte crânienne en plastoc. Ni nez ni oreilles mais une large bouche. Un seul oeil vivant.

C’était un vétéran de la guerre du Golfe. Saloperie ! Merci Bush ! Explosé sur une mine, le gars. Cinquante opérations.

Sa fiancé d’avant venait de l’épouser.

Une photographe professionnelle était présente à la cérémonie. Métier de merde parfois que celui-là ! A quoi tu pensais, madame, en déclenchant l’obturateur ? Aux gens face à toi ou au buzz que fera ton cliché ?

Une femme épouse un homme qui n’a plus de visage. A la fois bouleversant par la profondeur de l’amour qu’il suggère et fascinant par son horreur, le cliché a fait le tour du monde. Bien entendu. Que se régale le petit voyeur qui sommeille !

J’ai refermé le journal.

Toute petite, j’avais vu des «  gueules cassées », des vieux messieurs, dans le car de Tours, assis aux places réservées aux invalides de guerre. Ma mère m’obligeait à détourner les yeux: «  Ne dévisage pas ! »

Et puis «  Elephant Man », j’avais pleuré !

Mais ceci était d’un autre ordre. Pas un visage accidenté ou déformé. Une absence de visage.

Une petite de vingt-trois ans avec son gros bouquet de roses. Ça nous rappellerait pas, des fois, la Belle et la Bête ? Mais la vie n’est pas un conte de fée, il n’y aura pas de rédemption. Alors, comment vivra-t-elle avec lui ?

Et bien, sachez-le — et moi je le sais parce qu’aujourd’hui tout se trouve rapporté sur Internet —elle n’a pas pu. Elle l’a quitté au bout de deux ans. Et lui est mort à trente ans, un jour de Noël,  pour avoir glissé sur le verglas devant chez lui. On a laissé entendre qu’il buvait trop. La drogue aussi peut-être. Ben  voyons !

Ce pauvre homme s’appelait Ty Ziegel. Il lui arrivait de dire: « Qu’et-ce que j’ai fait pour mériter ça ? »

Rien. Toi tu n’as rien fait, Ty Ziegel. 

Tu n’as même pas protégé la société contre les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Parce que ces armes n’existaient pas !

C’est pour garder la main sur le pétrole que Bush t’a envoyé te faire arracher le visage. Point barre.

A propos de Shirin Rooze

Que dire? J'aime la littérature de tradition orale et m'y suis très largement adonnée depuis une trentaine d'années. Je suis donc conteuse, auteure de mes adaptations. J'accompagne des personnes qui se forment à l'art du conte. Je suis aussi metteuse en scène. J'ai bossé à la radio et à la télé mais ça fait longtemps que j'ai quitté ce milieu. J'ai créé une Maison d'Artistes dans l'Aude pour rassembler des personnes qui souhaitent travailler sur un spectacle, tant au niveau de l'écriture que de la mise en bouche. En ce moment, j'ai envie d'une écriture plus personnelle, plus intime, plus fictionnelle d'où mon pseudo de Shirin Rooze avec lequel j'aime jouer.

5 commentaires à propos de “IL S’APPELAIT TY ZIEGEL”

  1. me souviens pour un gala d’anciens combattants d’avoir partagé la loge de mon grand-père, là les années avaient passé depuis 18, il n’y avait pas de bandage mais de la pauvre chair et peau refaite qui avait vieilli pas comme le reste, qui fronçait, un accord de couleurs et les deux femmes que l’on regardait encore moins… parler aux mains et me rendre compte avec honte (j’avais en gros vingt ans) que c’était surtout pour elles que j’étais horrifiée