POUSSER LA LANGUE # 1 à 12 et # intersticielles : Il y a cette question de la langue et de la mosaïque…

LANGUE parpaing

Il y a cette question de la LANGUE parce qu’elle est partout la LANGUE arrimée quelque part dans le noir tout au fond de la bouche la LANGUE partout d’une mâchoire à l’autre contre les dents derrière les dents entre les dents  la LANGUE et qu’elle se ventouse à la voûte palatale la LANGUE qu’elle est là s’étirant où elle peut comme elle peut la LANGUE partout à tourner virer se nicher frémir de toutes ses papilles de LANGUE elle est là à lancer ses signaux de détresse la LANGUE signaux d’amour signaux de rage ou de hauts-le-coeur et jamais elle ne pause la LANGUE jamais ne se repose la LANGUE sèche à en crever humide et submergée jamais ne se repose à moins que révulsée par un mauvais sursaut dans le noir tout au fond… elle fait du mieux qu’elle peut la LANGUE du mieux qu’elle peut son travail de LANGUE roulant mouillant cliquant zézéyant chuintant la LANGUE car elle est LANGUE de LANGUE aussi la LANGUE LANGUE d’une LANGUE qui sans elle ne serait pas LANGUE de LANGUE et sans laquelle elle LANGUE ne serait que LANGUE de sang de salive et de fibres elle est LANGUE de LANGUE la LANGUE LANGUE de chair d’une LANGUE de mots LANGUE de mots de géniteurs ou de n’importe qui dans sa LANGUE de n’importe où LANGUE poussée au ventre d’une matrice LANGUE montée lentement du fin fond de cavernes qui tiendraient un peu de cavités buccales qui tiendraient quelque part de cavernes à fabriquer des mots…  LANGUE grandie par un désir par un besoin de LANGUE d’une LANGUE ou plusieurs mais toutes LANGUES solides comme des ponts puissantes comme des polyphonies… il y a cette question de la LANGUE… de la LANGUE quand elle tient l’autre comme un parpaing la LANGUE et que ses mots se cherchent ou se bousculent qu’elle se débat la LANGUE qu’elle ne lâchera rien la LANGUE il y a cette question de la LANGUE quand on l’oublie mais qu’elle nous tient et qu’elle revient la LANGUE qu’elle nous fissure qu’on la virgule ou pas-virgule qu’elle fait voler les poings la LANGUE il y a cette question de la LANGUE quand elle ronge son frein et qu’elle démange la LANGUE qu’on la sarcle la LANGUE qu’elle se débâcle qu’on la bouture et qu’elle drageonne la LANGUE qu’elle bat aux tripes et qu’elle perspire il y a cette question de la LANGUE quand elle nous pousse jusqu’au bout des cheveux et qu’on la pousse jusque là où on peut qu’elle se vautre la LANGUE qu’elle se vautre dans le gris de la matière et qu’elle l’éclaire et qu’elle prend toute la place il y a cette question de la LANGUE quand elle nous mène par le bout de la LANGUE  il y a cette question entre la LANGUE et nous la LANGUE quand elle nous tient comme un drôle de parpaing.   

JE parpaing, C.D.M.

J’ai entamé une première vie, j’ai peint la journée d’un eskimo sur la fresque murale d’une école maternelle, j’ai posé l’aiguille d’un pick-up sur des disques vinyle, écouté les voix, ai retenu les mots, les musiques, les ai répétés, j’ai découvert les silences et les ai redoutés, j’ai traversé des forêts avec la peur de m’y perdre, j’ai parlé avec des pierres tombales, j’ai commencé à écrire et puis j’ai arrêté, j’avais trop d’impatience, j’ai joué aux osselets, à la bataille, à la belote et au tarot, à la marelle aussi, j’ai entendu la chanson du vitrier, celle du coutelier, j’ai quitté ma ville, y suis revenue, y suis revenue souvent, m’y suis enracinée à distance avec le coeur parce que le manque enracine, j’ai voyagé en autobus, dans les couloirs du métro, à pied, en avion, en ballon, en kayak, à vélo, à mobylette et en scooter, j’ai monté des chevaux, j’ai conduit des voitures, j’ai couru, beaucoup couru, j’ai dansé, beaucoup dansé, me suis assise sur des strapontins et des banquettes en bois qui jouaient des castagnettes dans les courbes du métro, je me suis enfoncée dans des fauteuils de théâtre, j’ai écouté la cacophonie de la fosse et les voix s’éteindre comme une queue d’orage, j’ai écouté bouche bée, j’ai retenu mon souffle, les musiques de mots et puis leurs mots ensuite, les ai répétés, suis montée sur des scènes où je n’ai pas eu peur – si, un peu, juste un peu, juste ce qu’il fallait, j’ai connu une pianiste balayant son amour, son talent, refermant pour toujours le clavier de son piano, j’ai cherché à sortir un squelette d’un placard, j’ai échoué, j’ai haï les squelettes des placards mais jamais celui que j’ai cherché, j’ai dit non aux tabous, j’ai franchi des barres de rouleaux sur une plage landaise, j’avais peur mais je l’ai fait quand même, j’ai découvert des phrases dans les pages roses d’un Larousse, édition 1952, j’en avais hérité à l’âge de huit ans, ne les comprenais pas ces phrases et pourtant elles plurent à mon oreille, alors les ai dites encore et encore et puis d’autres encore, j’ai joué à percer le secret des mots, je n’ai jamais appris à jouer d’un instrument mais j’ai joué de mes cordes vocales et de ma cavité buccale pour jouer de la musique de langue, j’ai imaginé celle de l’esquimau sur la fresque murale de l’école maternelle, j’ai voulu parler celle du squelette dans le placard, elle ne m’a pas suffi, j’ai mis en creux la langue de mes disques vinyle, ne l’ai plus parlée qu’à la frontière de celles que j’avais adoptées, j’ai voulu faire parler des images, j’ai pris des photos beaucoup de photos parce que je n’osais pas peindre et puis j’ai osé peindre et j’ai continué à prendre des photos, j’ai fabulé, me suis inventé une vie au squelette dans le placard, j’ai vécu avec lui entre affabulation mensonge et vérité, un jour j’ai suffoqué d’un silence plus gros qu’un trou d’obus, j’ai cessé de parler aux photos des pierres tombales, n’ai plus parlé qu’à mon grand trou d’obus et je lui parle encore, déjà j’étais très amoureuse, suis passée très au large de Mai 68 et le regrette un peu, mais ne suis pas passée à côté des droits de la femme à décider de son corps, j’ai poursuivi mon chemin de mots et de voix, j’ai cherché les lauriers et puis j’ai arrêté – n’avais rien à prouver, j’ai voulu transmettre, ai partagé, j’aurais pu partager les mots de mes disques vinyle si ne les avais mis en creux, j’ai partagé ceux que j’avais adoptés, m’y sentais étrangement chez moi, de chez eux j’entendais ceux que j’avais mis en creux, sentais mes racines drageonner, j’ai entendu des gens de la grande ville mépriser les gens de la ruralité, ai vu des gens de la ruralité mépriser ceux de la grande ville, ai vu des gens de la ruralité habitant la grande ville et méprisant ceux de la ruralité qui n’avaient pas bougé, j’ai croisé des donneurs de leçons, j’ai vu des enfances gâchées par des parents en quête de lauriers et de reconnaissance, j’ai partagé pour ça, pour colmater les brèches, les absences et les silences, j’ai entendu des mots d’insultes devenir ordinaires, je ne suis pas née pour les causes perdues, je le suis devenue — suis-je pour autant une pourfendeuse de moulins à vent ?… j’ai voulu construire des ponts pour connaître les différences, aider des voix à vaincre leurs inhibitions, n’avais parfois qu’un coup de pouce à donner et j’ai adoré ça, j’ai fait passer les mots d’un livre de départ vers un livre d’arrivée et j’ai adoré ça aussi – l’aurais fait longtemps si je n’avais pas dû sauter des mots, sauter des phrases, sauter des pages pour que ça aille plus vite et que ça coûte moins cher – je n’ai pas pu je n’ai pas su, j’ai cru que je pouvais être utile autrement qu’en partageant des mots, qu’en aidant à vaincre la peur des différences, me suis trompée, n’ai été bonne qu’à ça, me suis crue insubmersible – sinon vaincue par l’âge, me suis trompée aussi, j’ai dégringolé de mes mots adoptés jusqu’à ne les plus parler, me suis accrochée à la langue de mes mots en creux, j’ai été scannée de la tête aux pieds, chimiotée, découpée, recousue, décousue à nouveau, recousue et puis sauvée… n’y ai pas cru – pas cru que je pouvais mourir de cette maladie-là, pas moi, pas comme ça, pas maintenant, j’ai confié ma vie à des gens que je ne connaissais pas, des gens qui avaient appris à sauver les vies pendant que je jonglais avec les mots et que je construisais des ponts, suis devenue l’ombre de ce que j’avais été, l’ai accepté parce que j’avais confiance – confiance en eux, confiance en moi, n’ai pas fait ma rebelle, ai tout pris, tout embrassé pour passer à l’épreuve qui viendrait… j’ai entamé une seconde vie, je ne franchirai plus la barre de rouleaux le long de l’océan, je ne prendrai plus de photos – pas celles que j’aurais aimé prendre, je ne peins plus debout mais je peins encore, je ne courrai pas après ce que j’ai été mais cours encore après le temps, dans le journal de Natashquan, sur une terre innue, j’ai croisé le regard du descendant d’un descendant d’un descendant de l’eskimo sur la fresque murale de mon école maternelle, j’ai retrouvé mon chemin de voix et de mots, j’ai gagné en patience, je peux écrire avec ma langue en creux, je garde les autres pour ma voix, je croise les doigts pour que mes ponts tiennent bon.

C.D.M.

JE               JE joue               JE joue à jouer        à jouer        à saute-moutons        avec les absences        du sommeil        JE        joue               à jouer        avec son               JE joue à jouer à dire                à dire JE               mais à penser               ELLE               JE               joue                 à perdre               ses repères               repères rythmiques               orthographiques               et autres mots en               ique               JE               finit par se perdre               dans ses repères               géographiques               dans son jeu               noctifère               JE               cherche               son carnet               son stylo               son chevet           JE               se croit               là-bas               quand               JE est               ici               JE les cherche               JE ne les trouve pas               JE se souvient               que son JE est               ici non là-bas               mais               JE ne perd pas JE               de vue               son JE               JE               pour parler                d’elle                introspectant               ce qu’ est JE              dans sa nuit               de JE               JE vagabonde        JE interpelle        Peter Handke        avec son JE        comme une catharsis               JE interpelle        Jacques Roubaud               Jacques Roubaud jouant        à saute-moutons aussi                JE se demande        comment      laisser à        voir et entendre        combien de        JE gravitent               en son JE               et JE               pense               à Faulkner aussi               Faulkner oubliant               son JE               se glissant               dans le JE de son Benjy               pour révéler                 les bruits et les fureurs et les dérèglements                de son Mississippi        puis JE se rendort        JE submergé        par les dérèglements        de son Mississippi        à ELLE .

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A l’arrêt du 185        le long de la nationale               on attendait debout               on se racontait nos histoires de la semaine               elle sortait ses tickets               pliés en accordéon               elle en découpait quatre               suivait les pointillés               deux bleus pour elle               deux jaunes pour moi               ils avaient                le parfum de sa peau               ils sentaient               l’intérieur de son sac                le cuir              ressemblait à celui               des chaises                 de son séjour               elle glissait               ses tickets               sous sa bague              et me tendait les miens              je guettais               au dessus des voitures               la tête numérotée du bus               c’était l’heure de pointe        de la nationale 7               après leur journée de travail               les Parisiens rentraient chez eux               ces soirs-là               nous allions               à son rythme               dans le sens               du courant               jamais personne ne descendait               le long de la nationale               quand l’autobus               ne s’arrêtait pas                c’était               parce qu’il était complet               on attendait le suivant               parfois il pleuvait               elle sortait de son sac               deux capuches               en plastique               pliées en accordéon              comme les tickets de l’autobus               il finissait bien                 par s’en arrêter               un              la porte s’ouvrait               en accordéon               comme les tickets               comme les capuches pliées              on montait toutes les deux               derrière sa vitre               le receveur               compostait nos tickets               quand c’était possible               pour descendre les premières               on s’asseyait               juste derrière le chauffeur               sur un panneau        au dessus de sa tête               on pouvait lire                DEFENSE DE PARLER AU MACHINISTE               l’injonction me semblait               si injuste envers lui               que je me souviens avoir               longtemps cherché               à croiser               son regard dans les rétroviseurs               pour lui dire               que j’étais               de tout coeur               avec lui               avant le grand carrefour au-dessus du périph               elle préparait nos deux tickets de métro               certaines fins de mois               on resquillait un peu               avec un seul ticket               on poussait jusqu’au terminus        je me disais              que ça économisait ses jambes

C.D.M.

Il y a cette fenêtre tenant de sa biologie à elle, une fenêtre avec vue sur tout – l’au-dessus l’en dessous, l’est, l’ouest une fenêtre du nord au sud, une fenêtre avec vue des dedans sur les dehors, des dehors sur les dedans – mais sans forcer les dedans surtout, fenêtre au bout des doigts, au bout de la voix… vue sur tout et sans auto-censure car tout compte après tout, tout, même si tout n’aura pas vraiment compté de la même façon, vue sur tout car au final il comptera bien une connivence, une coïncidence, un sourire, une détresse, une déchirure, une voix, son chant, un tressaillement… et que pour elle ce serait la mort si rien de ce qu’elle croit avoir compté n’avait vraiment compté ou ne devait plus compter un jour, rien, ni cette grande fenêtre de sa biologie à elle ni les autres… sa grande fenêtre, une porte-fenêtre, avec vue sur autres portes et autres fenêtres, toutes celles qu’elle a photographiées pendant plus de trente ans sans vraiment comprendre pourquoi, si ce n’est par quelque intime conviction que les portes sont faites pour que l’espace du dehors pénètre celui du dedans et qu’elles ouvrent, ces portes et ces fenêtres, d’autres portes encore et d’autres fenêtres qu’on a peut-être laissé fermées sur des absences et des non-dits, sur des souffrances étouffées au prix de plus terribles encore… les fenêtres ne devraient avoir ni dedans ni dehors, devraient pouvoir s’ouvrir du dehors pour libérer les dedans,renouveler leur confinement… une fenêtre, sa fenêtre, celle qui lui permet encore de continuer à franchir les fenêtres dont elle s’est éloignée par la force des choses, des fenêtres ouvertes sur une rue, des rues, une cour, un jardin, une fenêtre sur rue et sur la voisine d’en face, une fenêtre et son autre sous pente et sur cour de ce qui cessa d’être une demeure bourgeoise et devînt fabrique de boutons de porte, il s’élevait de cette fenêtre sous pente des airs qu’elle ne savait même pas être des symphonies et qu’elle sifflote aujourd’hui comme un air de Jimmy Cliff, des Beach Boys, des Doors ou des Beatles… fenêtre d’un troisième étage arrachée, désincarnée et offerte en pâture à des promoteurs au nom de la culture – culture pour qui ? culture de quoi ? Elle, elle a la culture du vivant, la culture des fenêtres, de toutes les fenêtres… parce que forcément d’un côté ou de l’autre il y a toujours quelqu’un… une autre fenêtre encore, guère plus grande que celle du troisième mais au sixième et avec vue sur les toits – du Caillebotte grandeur nature... et puis aussi fenêtre sans vitre mais grillagée au dessus du plancher d’un train la nuit, une autre sans grillage mais vitrée – è pericoloso sporgersi, fenêtres de compartiment lui lançant un défi, souviens-toi, souviens-toi de ce qui aura défilé, de ces châteaux de misère sur cette terre battue, de tous ces sourires radieux, souviens-toi des rires sous la pluie lorsqu’elle arrive enfin, souviens-toi des courses effrénées et toi qui t’en allais… À cette époque-là, elle n’avait pas encore commencé à photographier les fenêtres... plus tard, bien plus tard, une fenêtre obturée par un cèdre du Liban, il annonçait déjà tout ce qui l’attendait, qu’elle ignorait encore… et puis celle qui suivit, donnant sur de lugubres façades et celles qui suivirent encore, fenêtres aux mâchoires métalliques s’abaissant, se relevant, s’abaissant les unes après les autres, jour après jour après jour pendant des mois au rythme de paupières lourdes de morphine, fenêtres qu’elle voulait aux plafonds, qu’elle aurait voulu déplacer à sa guise tant son œil avait toujours choisi ce qu’il désirait voir et ses jambes la mener là où elle voulait aller… dans les interstices de sa mosaïque intime, à chaque carrefour, il était resté, cependant, cette fenêtre minuscule à l’autre bout de son tunnel, cette fenêtre pour lui souffler de tenir bon, un jour elle pourrait en ouvrir de nouvelles, elle sentirait le soleil sur sa peau, le froid la lui mordre et le vent décoiffer ses cheveux… et puis, sur ces genoux aujourd’hui, cette fenêtre – petite, si petite, cette fenêtre comme un alter ego, le viseur d’un reflex pour y glisser son œil, capturer, retenir, élargir la fenêtre tenant de sa biologie à elle.

Il y a aussi cette question de la mosaïque… Les sols pulsent leur énergie, c’est comme ça qu’ils pénètrent les corps, se présentant aux pieds, s’infiltrant par les yeux, le nez, la bouche et les oreilles et chaque pore de la peau, déployant ainsi une mosaïque intime n’en finissant pas de se contorsionner pour faire un peu de place aux nouveaux sols venus – et des verts y côtoient sans complexe des rouges et des roses encornés par des noirs, des jaunes et des ocres s’acoquinant avec des mauves ou des violets profonds et même des bruns de cuir râpé se faisant oublier sur un fond de terre d’ombre entre un fourneau à bois et un buffet breton privé de ses racines… et la mosaïque est jointée et de rires et d’enfants au dessus de rigoles dévalant le long d’un caniveau depuis les Blancs-Manteaux jusqu’au Faubourg du Temple – les rires s’élançant et les pieds et les jambes trop courtes retombant dans l’eau éclatée, et la mosaïque jointée de rires et de rigoles – de rigoles, en aval et amont, grossissant ailleurs en une crue d’eaux vives érodant, drainant, flottant en billes libres dans des Adirondacks lointains ou des gorges alpines ses cadavres de bois, crues d’eaux vives assagies en canaux irriguant tout un plateau de seigle, d’orge et de luzerne, et plus haut mais pas trop, des mélézins et des cembraies, tandis que, sur des aplats de roches, se fondent des gris bleutés et des bleus irisés et que le sol andropausé dresse rageusement ses Demoiselles coiffées comme un poing vers le ciel – le sol travaille et s’épuise dans ce coin de la mosaïque, il est d’énergies et d’efforts, il gronde et tremble et, toute jointée qu’elle soit, la mosaïque déplace les repères, elle est d’ombre et de lumière, de victoires et d’échecs, de promesses tenues, de sols qui collent à la rétine, exhalant leurs odeurs de pisse ou de vinasse au dessus de corps en vrac sur des grilles de métro, tandis que tantôt intriguée par les rumeurs de la rue s’élevant jusqu’au zinc des toits, provocante sur la terre mi-brune mi-rougeâtre d’un champ andalou, alanguie à l’ombre tiède d’une île plantée d’eucalyptus, vivifiée par l’ocre des mottes grasses et fécondes du Beaujolais, la mosaïque se joue de résiliences solides… et les joints jouent de leur ductilité, se resserrent puis s’écartent, s’écartent et se resserrent, s’étirent en escaliers qui montent, montent encore jusqu’à des chambres de bonne au bout d’un lino écorné et jamais ne descendent, les escaliers, élevant ainsi leurs sept volées de vingt marches, marches en bois avalées quatre à quatre par les pieds jusqu’au sixième étage, feignant d’ignorer le trou de chiottes à la turque derrière leur porte fatiguée pour investir enfin un palier sans clinquant cependant doux comme un baiser, escaliers offrant à l’œil tenté par le vertige une rampe en plongée sur le vortex d’en bas, son carrelage à damiers et le balai du concierge, et le joint de la mosaïque serpente, il reprend l’ascension, la reprend par trois marches en marbre cédant bientôt la place à des marches en bois s’épuisant dès le troisième étage au pied d’un chat vautré attendant patiemment que le vasistas s’ouvre… points de suspension et l’escalier reprend, se prolonge de dix autres paliers dallés, plastifiés, increvables, étirant leur ressort tout confort jusqu’à une terrasse, terrasse avec vue imprenable mais interdite – n’y pas mettre les pieds ! et tandis que l’on transgresse pour y sentir le vent, tandis qu’en s’approchant du bord les orteils se crispent en cachette dans leur paire de baskets, une Caravelle passe, puis un 747 – l’un se posera sur un sol, l’autre vient de quitter le sien, et sur un tarmac minuscule, tout en bas à droite de la mosaïque, inscrites à l’encre sympathique, les paroles d’une chanson oui… dimanche… à Orly… un jour … bloc…plus qu’un tout petit point… et la mosaïque fredonne, elle attend – elle attend le prochain sol qui s’installera.

L’exercice est classique : on prend un morceau de carton, on le découpe de sorte à ne conserver que son pourtour puis on le promène, ce pourtour cartonné valant dorénavant pour cadre. Le regard cesse alors de se perdre dans la globalité de ce qui l’accapare, de se disperser, il cesse de se laisser distraire par ce qui de prime abord apparût essentiel – la mosaïque entière, il se focalise sur un détail, sur un détail de ce détail et même sur le détail d’un détail de ce détail, le pénétrant par une faille, une fissure, une fêlure, un repli, un interstice, y découvrant l’invisible, l’intersticielle réalité grouillant là depuis les origines. En prenant mon café, j’ai promené le cadre au dessus des sols. C’est comme ça qu’entre les verts et les rouges sans transition, j’ai retrouvé le carrelage de la cuisine d’Almodovar, la terre andalouse, qui n’est de ce rouge-là qu’une nuit et une seule, qu’à force de survoler la mosaïque l’avion de la chanson a fini par tracer tant de lignes qu’on dirait un ciel tissé, que la vue sur le vortex d’en bas de l’escalier s’est nichée tout au bout des orteils cramponnés dans leur paire de baskets au bord de la terrasse, que les corps en vrac sur les grilles de métro traversent les années depuis que le métro existe, que les descentes en eaux vives ne sont autres que passages à l’acte de rires d’enfants et de pieds enjambant les rigoles, que ces escaliers montant et redescendant en boucle sont les moteurs souterrains et secrets de la mosaïque. Il y a juste cette nécrose le long d’un joint que je ne m’explique pas… Elle n’en peut plus la mosaïque, décroche de ses repères, elle suffoque, cherche l’air, voudrait qu’on la branche ou la débranche – elle ne sait plus, qu’on la branche ou la débranche de tous ces tuyaux qui l’entravent pour préserver ses sols mais les fourmis les gagnent les uns après les autres… elle le sait bien que l’accumulation a tenu de l’addiction, qu’elle n’aura jamais fini de les empiler les sols, de les superposer jusqu’à ce que d’eux-mêmes ils trouvent leur place, et que tandis qu’elle tourne et vire, se contorsionne, tandis qu’elle parle, parle, qu’elle se boursoufle, que certains sols se ratatinent tandis que d’autres s’épandent – qui étaient joints before, et que les joints s’étirent à leur tour au point de se faire sols, elle le sait bien qu’elle n’aura plus ni fin ni commencement – sinon quelque part en sandwich entre une date et une autre, elle le sait bien que latitudes et longitudes l’ont larguée depuis longtemps, que les linos se mêleront aux cuirs damassés râpés, que les troncs naviguant en billes libres tomberont un jour du haut des toits en zinc, que les mottes de terre grasse et féconde du Beaujolais finiront un jour dans l’escarcelle du pays du Levant, que d’autres sols gagnent le bocal, s’y glissent à son insu, des sols qu’hier encore elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam – un beau barré en troisième case sur le manche d’une guitare, une cuillère touillant un certain café noir sur la table d’un certain sushi-bar, un vieux figuier rampant agrippé à mi-côte, au petit matin les chauve-souris du Rwanda regagnant les arbres du grand lac à deux pas d’un œuf flottant sur des tranches de bacon… et les sols envahissent le bocal et l’espace rétrécit et la mosaïque s’ankylose sol après sol et s’essouffle et se meurt à force de lutter pour les accepter tous – attention, danger ! sols s’ankylosant sont sols en péril ! Quelque chose se passe quelque part en dedans, dans la tranche, l’ankylose bien sur mais cet épieu surtout, cet épieu qui s’est logé dans sa tranche comme une mauvaise écharde, cet épieu qui la retient dans ce fichu bocal !

Se laisser rattraper par cette absence-là, c’est déjà soulever le couvercle, elle s’invite sans prévenir et la pensée s’ébranle – la pensée seulement car de souvenirs il n’y en a aucun, la table est rase et le silence suspect – il interpelle. Une pièce est manquante, on ignore encore laquelle mais elle manque indubitablement, ne subsistent que les répliques d’une séquestration quasiment réussie. Prisonnier du silence, l’ absent se fait désirer chaque année un peu plus, chaque année éveillant un peu plus le désir de savoir générant à son tour le malaise et la peur de découvrir un jour ce que jamais de cet absent l’on aurait dû apprendre. Et l’on s’accroche pourtant, on s’accroche à la seule trace – celle qu’aucun silence ne pourra effacer, un patronyme flottant comme une voix, une musique, une origine, ce patronyme que le fantôme a laissé derrière lui, ce nom que l’on tient de celui qui tient le sien du sien – his name is his name is his name is his name !… Se laisser rattraper par cette absence-là, c’est ouvrir la boite de Pandore, la boite aux questionnements, aux hypothèses en cascade – on les pose sans risque ces hypothèses puisque personne ne les contredira, sans risque mais dans la douleur puisque personne ne les confirmera, elles naissent d’un rien, se toisent, se mêlent et se défont, tournent en rond puis s’évanouissent à force de rester sans nom, sans suite, sans rien… tous les ponts en amont ont été effacés, d’éventuels recoupements aussi, on a dressé une muraille sans faille, sans concession, une muraille doublée de la complice interdiction de chercher à lever ce silence et la muraille masque l’effacement des traces, l’effacement des ponts, le silence brassant, lessivant le cerveau – parler de quoi ? de qui ? puisqu’il n’y a jamais rien eu ni personne ! on a balayé les paysages, les circonstances, on a bâillonné le piano – bâillonné mais conservé comme une relique, une incompréhensible relique ! A ceux qui suivront on a d’emblée supprimé le droit de savoir, on a interdit de poser des questions, on a juste accepté de laisser le fantôme sortir du placard quand tous les protagonistes auront fini de vivre – la belle affaire le jour où la montagne accouche, car enfin qu’append-on de plus ?! un prénom, un sourire, une date, un lieu de naissance… mais rien de ce que cet absent fût, rien de ce qu’il devînt, il n’en finira pas de naître, de grandir, jamais on n’en fera son deuil !… sans doute est-on dépositaire d’un trait, d’une chevelure farouche, d’un goût, d’une aptitude mais jamais on ne saura ! et les questionnements reprennent, suivis de leur cascade d’hypothèses… hypothèses comme autant de bouteilles à la mer et tout autant de poignards dans la plaie tant l’on a abdiqué… et l’on s’accroche à la seule réponse agacée que l’on ait obtenue : il est descendu acheter des allumettes chez Hyacinthe et n’est jamais revenu… il est descendu acheter des allumettes chez Hyacinthe et n’est jamais revenu ?! et la boite s’ouvre, laissant échapper ses éphémères et vacillantes certitudes que l’on nomme hypothèses… Il est descendu acheter des allumettes chez Hyacinthe… et se sera perdu en route à l’aller ou au retour !, et l’on y croit un temps à cette hypothèse-là parce que l’on est enfant… Une autre, quelques années plus tard… il est descendu acheter des allumettes chez Hyacinthe, aura trouvé la porte fermée, aura poussé plus loin, remonté la rue du Château-des-Rentiers, aura traversé la place Nationale, aura légèrement dévié nord-est sur la rue du même nom, sera passé devant le porche de la raffinerie – la plus grosse au monde à ce qu’on disait, cette raffinerie Say, il aura sans doute croisé les ouvriers, remarqué leur dents grignotées par les vapeurs de sucre, leur peau rongée par les brûlures… n’aura pas vu la remorque porte-wagon gagnée par la vitesse, elle l’aura percuté, broyé, personne n’aura pu identifier le corps… percuté, broyé, parce qu’il n’y a que la mort pour empêcher un homme de rentrer chez lui pour y retrouver sa femme et son enfant !… Ou bien encore… il est descendu chez Hyacinthe pour y acheter des allumettes, se sera perdu dans le quartier, se sera retrouvé dans la cité Jeanne d’Arc, sera tombé sur une bande d’apaches, l’auront bien vu qu’il n’était pas des leurs, pas de la cité, pas du quartier, avec ses cheveux trop bruns, sa peau trop mate, trop fine, sa gueule d’ange et sa chemise propre, la lui auront refait à leur façon sa gueule d’ange, à coup de savates, à coups de burin… et puis l’auront balancé sous les roues d’un train du haut du pont, côté Ivry, laissant derrière eux un cadavre non-identifiable… Plus tard… il est descendu chez Hyacinthe acheter des allumettes et Hyacinthe aura dit qu’ ici, on sert pas les Ritals ! Côté Panhard, la cheminée aura craché sa fumée, il aura préféré lui tourner le dos, aura remonté la rue du Château-des-Rentiers, traversé la Place Nationale, prenant une fois de plus les taudis de la rue du même nom pour ceux de la rue du Château-des-Rentiers… aura croisé les ouvriers de la Raffinerie, aura buté sur le boulevard de la Gare, se sera assis sur le parapet enjambant les voies, aura écouté le roulement des wagons, se sera empli les poumons de la vapeur des machines, aura fermé les yeux, les aura ré-ouverts, sous un grillage aura cherché un passage comme un noyé cherche l’air, l’aura trouvé, sera monté à bord d’un wagon – d’un wagon de marchandises ou de bestiaux qu’importe, se disant qu’à tout prendre, n’importe où ailleurs une autre vie vaudrait bien celle de ce quartier à rats, sans ocre et sans soleil, noyé dans la grisaille… se disant aussi qu’après tout Juliette, l’enfant et la grand-mère se débrouilleraient tout aussi bien sans lui…

Et puis, l’idée traverse l’esprit que l’hypothèse de départ n’était peut-être pas la bonne, que déjà elle cherchait à brouiller les pistes… il ne sera pas descendu chez Hyacinthe pour y acheter des allumettes, il sera descendu pour partir, partir vraiment, partir avec l’idée de rentrer chez lui, chez lui au pays… revenir ici un jour ? oui, plus tard peut-être… se disant qu’elle comprendrait, qu’elle lui pardonnerait bien… mais elle n’aurait jamais pardonné, aurait refait sa vie – lui aussi, quittant l’usine, quittant Paris, se sentant soudain étrangement étranger à tout, même aux siens… reprenant son métier d’ébéniste mais décidant de ne pas rentrer – ils ne comprendraient pas au pays, prendraient son retour pour un échec… le temps de la guerre, se ferait oublier quelque part dans la rocaille d’une région du centre, du côté du Lot, reprendrait tout à zéro, une femme, un enfant – mais à eux, que leur dirait-il ? que leur tairait-il ? et puis, bien des années plus tard, n’y tenant plus de cette brisure, de ce manque – à moins que ce ne fût rongé par le remord, il sera remonté à Paris, aura déambulé dans la rue du Château-des-rentiers, dans le Faubourg du Temple pour y voir des meubles de sa facture, c’est comme ça qu’il l’aura aperçue, reconnue, suivie, aura cherché à la revoir, pas son fils – non, juste elle – son fils ? l’aura grandi sans lui… l’aura suivie, elle, elle confectionnant des robes et des corsages puis fabriquant des boutons de portes, elle, dans le métro, le reconnaissant au premier regard, debout à l’autre bout du wagon, elle, le trouvant beau malgré toutes les années… il aura attendu un signe, elle n’aura pas bronché pour tenir sa promesse – se demandant laquelle… emportant avec elle le secret de cette rencontre, ne laissant derrière eux qu’un livret de famille écorné et jauni avec leurs noms et une photo de lui, une photo fatiguée, à ne sortir du placard qu’à la mort de leur fils... et puis une autre hypothèse encore, une toute dernière – on s’en fait la promesse ! une qui serait provisoirement finale… il n’aura pas supporté de voir son rêve se perdre dans la fumée des usines, dans la grisaille parisienne d’un quartier ouvrier, aura proposé de partir tous les trois avec l’enfant, partir pour New York… New York ou ailleurs ! mais une fois de plus elle aura refusé – tout le monde n’est pas comme toi , à pouvoir tout quitter !… alors il sera sorti, aura déambulé pour se vider la tête, déambulé jusqu’au parapet au dessus des voies ferrées, aura écouté le roulement des wagons et se sera décidé à monter dans le premier venu… aura quitté la France de Marseille ou de Gênes, aura embarqué pour New York, Boston ou bien San Francisco… ne sera revenu à Paris qu’en paix avec son rêve, aura retrouvé leur trace, l’aura suivie, elle, dans le métro à sa sortie d’usine, elle, qui l’aura reconnu au premier regard à l’autre bout du wagon, il aura attendu un frémissement, un geste qu’elle n’aura pas eu… et Gare du Nord, il l’aura regardée descendre, sans rien, sans un signe… repartant le lendemain pour là d’où il était venu... Le besoin d’hypothèses est chronique. Compulsif. Besoin de trouver des pourquoi, des comment, besoin de comprendre pour oxygéner les sols, les régénérer avant que les rives ne s’affaissent et que la mosaïque ne parte à la dérive. Les oxygéner envers et contre tout tandis que du fond de son placard le fantôme continue de cogner. Besoin de trouver matière à meubler ce vide tant l’on est convaincu que le silence et l’absence expliquent les fenêtres ouvertes et des ponts à créer… des ponts franchis avec le même désir au corps que le fantôme franchissant ses montagnes, montant à bord d’un train, tombant, se relevant, s’embarquant sur un cargo pour n’importe où ailleurs. Le besoin s’apaise avec le temps, on s’habitue, on pioche une hypothèse et l’on finit par la prendre pour une certitude.

C.D.M.

… et de sa face interne l’œil d’introspecter de brasser les abysses de la mosaïque au risque de s’y perdre… le même d’y chercher la lumière dans l’interstice de sols accueillants – côté  banquise inuite et cuisine d’Almodòvar ? – et face externe toujours du même de ralentir ses battements d’abaisser sa paupière de laisser à l’autre face de sa face – celle remontant des abysses de la mosaïque – le temps de trouver l’interstice rêvé sublimé pour y refaire surface – l’entre banquise inuite et cuisine d’Almodòvar à moins que l’entre deux-ponts familier ou les rives d’une eau vive – et face interne de brasser face externe de s’arythmer se cherchant l’une l’autre tant l’une a besoin de l’autre tant face externe a besoin que sa paupière batte et se lève et s’abaisse et se lève se ressource aux pêches abyssales de sa face interne la soulage un instant cette autre face de sa face lorsqu’enfin elle aura fait surface… Ne jamais croire aux contes de fée !… Jamais œil interne ne trouve l’interstice sa place est celle des abysses jamais œil externe ne s’arythme œil externe s’active au grand jour s’écarquille s’écarquille à s’en brûler la face pour ça que face interne chasse pour elle cette autre face de sa face – Chasse quoi ? – Ne sait pas face interne face interne est tenue – Tenue par qui ? tenue par quoi ? – Ne sait pas face interne la faim sans doute la faim oui  – Faim de quoi ? – Ne sait pas ne sait pas face interne ce n’est pas elle qui dicte – Qui dicte alors ? – Ne sait pas besoin pressant derrière au-dedans tout au fond tout autour besoin d’autre chose qui devant l’œil ne passerait pas deux fois ne sait pas elle ne pense pas elle obéit elle et chasse et fouille et se place dans l’avant souffle dans l’après ne pense qu’avec ses tripes – L’avant de quoi ? – Ne sait pas sans doute l’avant d’une faille ou d’une plaie se creusant d’une cicatrice suintant d’un interstice naissant d’une pierre s’effritant d’un mur se ventrant d’une porte s’ouvrant d’un frémissement montant… se poste là dans l’avant et attend et scrute et flaire face interne de l’œil flaire flaire le pendant qui s’annonce flaire dans l’avant souffle dans l’après et capture le pendant – Souffle longtemps ? – Ne sait pas ne sait jamais l’est toujours en alerte face interne – Et l’autre ? – Quel autre ? – L’autre œil ! – N’y a pas d’autre œil l’œil est cyclope fenêtre à double face – face interne d’inspirer face externe d’expirer – double face mais cyclope ! – Et les angles morts ? – Les angles morts c’est le boulot de son grand corps ballot ! le boulot de son grand corps ballot de ramper de plonger de s’arcbouter ou de contre-plonger à lui d’escalader les rayons du soleil et trouver la posture… – Et si le grand corps ballot n’en peut plus il fait comment l’œil avec sa double face ?  – Il fait ce qu’il peut l’œil,  il fait ce qu’il peut !

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J’ai mieux connu le cimetière de plaine où il fut enterré que le corps de ferme où nous lui rendions visite. Après la vente, avec le temps, la maison est devenue un bric-à-brac d’émotions confuses, de plans fixes ou de tableaux vivants glanés au cours des cinq années où je le connus, entretenus par ma mère puis augmentés de ses propres souvenirs d’enfance. Bien que la sous-tendant assurément, une grande partie de ce bric-à-brac est donc le fruit d’une mémoire qui n’est pas la mienne – il est le fruit de deux mémoires d’enfance se mêlant, se complétant, puisant leur force l’une dans l’autre et se voulant transmission plus puissante qu’un serment – now ‘s forever now ‘s forever now ‘s forever now… à commencer par cette mare sur la place de l’église, ma peur en imaginant tout ce qui pouvait grouiller là, dessous son tapis verdâtre – après une heure de route à l’arrière de la voiture, cette mare annonce pourtant l’arrivée… mais il y a longtemps, le vélo d’une enfant s’emballe et finit dans la mare, retour penaud à la ferme en un temps où les douches n’existaient pas… j’ai imaginé la scène, l’ai reconstituée, scénographiée, vécue par procuration – procuration et horreur, ne jamais s’approcher de cette mare, ne jamais s’approcher des mares !… arrivée imminente cependant, la rue épousant la courbe de la mare et à son extrémité, le dernier poste avant la ferme : bizarrement perchée sur un promontoire, une boucherie chevaline, une boucherie avec une mortadelle de cheval dont je me réjouissais à l’avance – une boucherie avec ses huit marches n’en semblant pas finir… la fourchette à deux branches – à droite montant vers le cimetière, à gauche, s’éteignant là où commence le chemin caillouteux quand il longe la ferme et s’enfonce dans la forêt… Du portail électrique aux panneaux solaires dernière génération, sans oublier l’élégante pergola, le S.U.V et sa berline sous le hangar fringant, c’est à peine si les murs parlent encore de la ferme des années soixante – et moins qu’à peine s’ils parlent encore des années trente ou quarante – les crissements d’un pas à la rigueur, celui des roues d’un vélo sur le gravier peut-être… le pas de l’officier venu réquisitionner la ferme, demandant au grand-père à faire un brin de toilette dans un français soigné, le vélo du facteur quand il est entré dans la cour… et que le grand-père, debout devant sa porte comme pour la défendre, tenant fermement par la main ses deux petites-filles et intimant à son chien l’ordre de se taire, le grand-père, qui sans un mot désigne du menton le tuyau d’arrosage traînant au milieu de la cour… la scène, colportée par le facteur fit plus pour la postérité du grand-père que toutes les messes du dimanche de la grand-mère, que la seule photo qui me reste de lui… sur la photo, il est déjà vieux, il se tient droit cependant, là encore debout devant l’entrée, en cotte et bras de chemise, probablement son canif dans la poche… la photo ne dit pas la tache marron sur la tempe gauche – pourtant cette tache est là, confusément présente, confusément absente… partie avec lui dans la tombe du cimetière de plaine… il est vieux et digne, on se doute qu’il n’a que faire de son image, rester droit c’est toute l’histoire de sa vie, il n’y a que ses petites-filles pour l’intimider, la plus jeune pour l’amener à poser devant la ferme, face à un appareil photo — le premier de sa vie, m’apprit-elle le jour où elle me l’offrit, une autre de ses transmissions… la grand-mère n’est plus là depuis longtemps mais un jour elle a existé… c’était au temps où elle habitait encore à la ville, plus tard aussi, mais pas longtemps, dans cette ferme, du temps des petites-filles… mais plus du temps de la tache sur la tempe du grand-père bien sur… elle pourrait se tenir derrière le rideau de la cuisine, elle pourrait tout aussi bien ne pas y être – du temps de l’anecdote, déjà la mort de l’un des fils l’avait rapprochée tout doucement du cimetière… sur la photo donc, la seule qui reste de la ferme, le grand-père est debout devant la porte d’entrée, seul, de sorte qu’il obstrue la vue sur le vestibule, la patère, la veste, les bottes en caoutchouc à l’aplomb de la veste, la canne… il ne faut pas chercher la laisse du chien, ici, les chiens n’ont pas de laisse… à gauche, la porte de la cuisine, le fourneau comme celui du fils à Paris – du temps où le fils déjà n’existait plus… l’odeur chaude de café noir, son moulin sur l’étagère, à côté de l’évier – si peu profond l’évier… entre les cuisses, le moulin à café, entre les cuisses pour mieux le maintenir en même temps qu’on tourne la manivelle, l’essentiel est qu’on puisse mouliner, entendre, sentir craquer les grains, emplir le tiroir et s’arrêter avant qu’il ne déborde de café moulu – le tiroir à carreaux rouges et crème… et que tandis que la main mouline, le moulin pince la peau des cuisses contre le tabouret où je suis assise… ce souvenir-là est vif – fugitif mais vif… comme l’est la chasse aux œufs dans la cour un dimanche de Pâques… et que la chasse se termine par la découverte d’un vélo neuf – et bleu – derrière la herse, dans le hangar. Plus tard, il y aura les genoux écorchés en tombant sur le gravier, provoquant des pleurs succédant aux crissements entre le portail, la tôle ondulée du hangar et le mur de la ferme… Si la cuisine est à gauche, la chambre est juste en face, la chambre des petites-filles sans doute, celle qui donne sur la cour, avec son gros édredon, ses draps en grosse toile… l’hiver, ils sont glacés, on les réchauffe avec une brique chaude au pied du lit – et si l’on s’y brûle les pieds ?!… La grand-mère loue les services d’une lavandière… qui coupera à travers champs, traversera le bois, poussant jusqu’au lavoir du village d’à côté sa pleine brouette de grosses toiles à draps … moelleux, l’édredon de la chambre, on se perd dessus, dessous, on rit, les plumes s’échappent, volent et la grand-mère se fâche — rigide la grand-mère plus rigide que la toile, et le grand-père tente d’amadouer la grand-mère laisse-les donc, elles s’amusent… et en bas du chevet, dans son logement un pot de chambre pour la nuit – et le jour aussi, tant qu’on est petit… le pot de chambre, parce que sinon c’est au fond du jardin, au dessus de ce trou dans la cabane… et la chambre des grands-parents ? même édredon, mêmes gros draps sans doute,.. jamais vu la chambre des grands-parents, jamais vu non plus le couple qui partagera quelques temps le corps de ferme avec le grand-père – le Père Julien et sa femme Adrienne… leur porte reste résolument fermée les jours où nous rendons visite au grand-père… les citrouilles du potager leur appartiennent, les géraniums aussi… leur patronyme, je l’apprendrai des années plus tard, en retrouvant côte à côte leur deux prénoms sur une pierre tombale sans fleurs ni portraits ni enfants… Déjà, le cimetière de plaine m’était devenu familier, bien plus que le corps de ferme à la lisière du bois.

No one should remember anything if it did not make any difference it did not make any difference if it did not make any difference. No one should remember anything and it should not make any difference. No one should remember anything and it should not make any difference. Gertrude Stein… Il faudrait, il faudrait mais le souvenir est là et fait toute la différence, la pile du pont ne se souviendra pas mais le cœur n’échappe pas au vortex de la mémoire, à cet amont qui dit d’où l’on vient, ce que l’on est et pourquoi l’on vient d’où l’on vient et l’on est ce que l’on est, et la pensée s’enroule, il faudrait, il faudrait… elle s’enroule comme l’eau, comme le regard attiré, entraîné par cette eau de la pile du pont, de ce pont quand on y est, de ce pont vers lequel toutes les eaux d’ici ramènent… être de ce pont là-bas, de ce pont-ci, de son eau de là-bas tellement moins vive et claire que toutes les eaux d’ici – ici, là-bas, quelle différence tant ce pont et son eau ont compté et tant la mémoire qu’on en a les rattache au présent où qu’on soit, ce pont à deux pas de la fontaine, au dessus de la Seine, ce pont le temps de se ressourcer dans les énergies rive gauche, être bien sûr d’un autre pont aussi – cet autre en amont comme une matrice, mais être surtout de ce pont-ci, à deux pas de la fontaine, pour tout le temps passé à s’y pencher par insoutenable accointance avec celui de la matrice, il faudrait, il faudrait … ce pont-ci, ici, pour avoir substitué à l’insoutenable accointance son pesant d’apaisement, ce pont-ci, ici, au dessus de la Seine, au dessus de cette eau-ci ici dessous ce pont-ci, au-dessous de ce pont-ci au dessus de cette eau-ci qui coule entre ses piles de pont, les piles de ce pont-ci de cette eau-ci, à cet endroit-ci et aucun autre – bien que (et sans doute aussi parce que) sachant que l’eau coulant entre les piles de ce pont-ci a coulé en amont, qu’elle coulera sous un autre en aval, se libérant déjà et pourtant le caressant encore du souvenir de sa houle lourde et de son charroi de sols, qu’elle coulera, a coulé, en amont en aval aussi de leur temps partagé, du temps depuis lequel cette eau-ci coule et pendant lequel encore elle coulera sous tous les autres ponts, ponts et passerelles en amont en aval, sous ce pont qui l’enjambe et la contient sans chercher à savoir d’où elle vient où elle va, il faudrait, il faudrait… car de ce pont-ci et de cette eau-ci ni l’un ni l’autre ne se souviendra… tenir le fil sans pouvoir le lâcher, il faudrait, il faudrait… et cette eau-ci passe cependant que le regard s’y noie, que le corps se coule dans les piles de son pont, les piles de ce pont-ci, celles entre lesquelles la mémoire s’écoule et le départ s’annonce, il faudra, il faudra… ces piles de pont solide comme un roc, ce pont enjambant le cours des mots et l’embrassant comme il enjambe et embrasse ces eaux-ci, celles de la rive gauche, entre ses piles en-dessous, au pied de cette pile-ci en dessous, au pied des pieds qui s’y reposent en cet instant-ci et en tous les autres à la fois, ce pont impassible et le corps drageonnant en lui, ici, là-bas, au-dessus de la pile, là où ne jamais lire ni écrire, où ne jamais peindre ni penser, là où ne plus parler mais bien écouter, écouter, s’emplir de ce que la pile n’entend pas, voir ce qu’elle ne voit pas et tout ce qui fait pourtant qu’elle est ce pour quoi chaque fois le corps tout entier revient là s’asseoir sur le parapet de son pont, il faudrait, il faudrait… ainsi s’est immiscé le besoin d’écrire en porte-voix, écrire pour remercier le pont, le pont qui ne se souviendra pas, étirer le fil car la matrice est là on le sait, discrète mais inscrite dans les pierres, écrire le va-et-vient transversal de la rue, l’écho des rires sous les arches, le passage du batobus, les bateaux-mouches joyeux en plein jour, feutrés à la nuit de lumières tamisées, remontant le courant comme la pensée remonte le fil du temps de pensées qui s’échappent et glissent déjà le long de la pile du pont… l’autobus dans le dos, ses passagers absents, attentifs, sans doute aussi le regard tourné vers l’autre côté du pont, les passants solitaires, à deux ou en grappes sur le trottoir de ce côté-ci, les rires des vélibs arrêtés au feu, les bribes de musiques de mots auxquelles l’oreille s’accroche tandis que la tête s’en emplit et les mêle à ceux lus, écrits, entendus, écoutés, répétés tout le jour pour lancer de sa rive vers d’autres, de son sol vers un autre, un pont suspendu au dessus du flux des mots, une multitude de ponts pour libérer du silence mortifère, pour qu’aussi la vie s’échange… des mots naviguant sur les cordes des voix comme des funambules – des voix enivrées de musiques de mots, des mots dansant sur leurs cordes bien plus que sur le papier des livres qui les leur ont appris, des mots aidant à dire tout ce qui a compté, à dire cette étrange accointance avec ce pont-ci au dessus de cette eau-ci à deux pas de la fontaine… et tandis que d’amont en aval les mots font lien, que le pont bat au rythme de leurs énergies, la pile, comme un clin d’oeil espiègle à la musique de cette Gertrude Stein, la pile lui fait écho – Bridge is a bridge is a bridge is a bridge…

Vendredi 27 Septembre 2019, à pas d’heure mais la bonne pour écrire. Une fois encore, je change de sol, cette fois, il y aura moins d’escaliers – juste ce qu’il faudra pour garder l’entraînement. Des visages familiers vont se perdre, des voix familières aussi, ne resteront que ceux pour lesquels nous aurons vraiment réciproquement compté. Je change aussi de musique de langue – celle qui m’attend est du sud, elle interpellera la routine de mon oreille, le rythme de ma musique fossile. Les mots changeront peu – encore que je les sache forcés par l’histoire puisque la langue de son sol est langue d’oc, discrètement préservée – on ne la parle pas dans les rues mais elle est là, sur les affiches, les panneaux, en écho à la langue d’oïl comme pour rappeler qu’elle est ici chez elle et qu’on ne l’effacera pas ! Cette fois encore, ce sol m’est inconnu, je l’accueille volontiers, il est né de rapprochements et de fusions d’autres sols mêlés, d’un interstice auquel je ne m’attendais pas. Je        change        de        sol      ce     vendredi 27 septembre 2019 !, mieux que l’aboutissement d’un projet, ce départ est un passage, une étape, un pont qui déjà me projette. Le présent n’est pas que du présent, il charrie le passé avec lui, il est le fruit d’une maturation aux répercussions déjà pressenties. Étrange coïncidence, J-M. et moi y pensons depuis neuf mois à ce changement de sol, neuf mois qu’il tourne et vire dans ma tête, six mois que nous le préparons activement, rangeant par le vide, déchirant, assumant ou polémiquant sur l’inutile et le superflu accumulés dans les armoires, les placards, oubliés sur une étagère – six mois que nous nous y activons, coincés depuis deux jours dans cet interstice final, temporel et factuel qu’on nomme déménagement, rien n’en dit de l’étape en aval qui nous attend. Pour l’instant, jécris d’une maison vide, d’un espace entre deux, d’un instant où je ne suis ni hier ni demain ni maintenant tant que je ne me serai pas fixée – je m’étonne un peu de ressentir ça… Refermer définitivement la porte sur ce lieu chargé de notre vie à quatre, puis à trois, puis à deux, envahi ces deux derniers jours par des cartons empilés presque jusqu’au plafond, des meubles dérisoirement emmaillotés de papier à bulles – ce geste de refermer la porte, de quitter ce cocon vidé de sa substance, accouché de tout ce qu’il avait à nous offrir, de tout ce qu’il m’a offert, le quitter libéré de tous ces cartons obstruant les fenêtres, rognant son espace, le rétrécissant, gênant le passage, le quitter vidé, libéré pour lui permettre à lui aussi de passer à autre chose avec d’autres visages, d’autres voix, d’ autres vies, d’oublier, je le redoutais un peu. Là encore, je me surprends à n’avoir aucun état d’âme…. Meubles et cartons ont été chargés dans un container à présent scellé, ils voyageront à bord d’un train. Tant qu’on m’a laissé ma planche et de quoi écrire, j’ai écrit, ensuite j’ai écrit sur mes genoux, ensuite j’arrêterai d’écrire et s’en sera fini d’écrire de cet oloé-ci. Aujourd’hui n’existe pas encore, aujourd’hui, ce sera quand je serai arrivée… je suis entre hier et aujourd’hui avec l’impatience d’ après-demain et d’ après après-demain, je suis au cœur d’un processus en cours… mais dans un bureau vidé de sa substance, de ses mots, de ses dictionnaires, un bureau dépouillé de ses dossiers – une tonne de dossiers qui m’ont accompagnée, tenu chaud, rassurée, encouragée à les compléter, à les renouveler, qui m’ont appris que la différence fait toute la différence, que tout est toujours à refaire et que c’est bien ainsi. Pour vider tiroirs, étagères, penderies, armoires, le déménageur était arrivé seul – seul pour mettre sous cartons quatre fois trente-cinq ans de vie dans cet espace-ci, sans compter la vie des sols antérieurs qui nous y avaient amené. Il est arrivé entre sept heures et sept heures et demi ; à dix-huit heures précises il repartait – je lui ai envié ce sens de la valeur des minutes en trop lorsqu’elles sont en plus. En dix minutes à peine, il a rassemblé le sacro-saint capharnaüm de mes seize tiroirs, comment m’y retrouverai-je là-bas ?! Il s’est uniquement arrêté pour boire, fumer et prendre le café que je lui ai proposé. En bas de l’immeuble, l’arrêté municipal était en place sur les arbres, il a valu pour interdiction de stationner et réservation d’emplacement pour le container. Ce matin encore, on m’a dit qu’une voiture-ventouse couverte de fientes y squattait le trottoir – pour le coup, bon gré mal gré, elle aussi a dû déménager. L’homme avait une rage de dents – nous l’avons appris un peu plus tard. Il avait oublié son paquet de cigarettes, J-M. l’a entendu pester, lui a demandé s’il avait besoin de quoi que ce soit – quoi que ce soit qu’il puisse lui rapporter en même temps qu’il descendait chercher le pain – un paquet de Malboro, oui, je veux bien… alors, J-M. le lui a rapporté son paquet de cigarettes, même s’il est un non-fumeur convaincu – vingt Marlboro valent aujourd’hui huit euros quatre-vingt… dès la première, le déménageur s’est détendu, c’est comme ça que nous avons su pour la rage de dents. Et de laconique, la communication est devenue un peu moins que laconique… Comme si la box et le téléphone avaient été le nombril de l’appartement, c’est par eux que le déménagement à commencé. Nous aurions dû penser à noter dans quel carton il les mettait, où se trouvait quoi – pas eu le temps ! Des bibliothèques bientôt il n’est plus resté que le squelette, les tableaux ont eu droit aux bulles eux aussi ; ce matin c’est l’équipe de quatre qui s’en est chargé – sur un tableau, on n’aime pas les picots qui dépassent, c’est pour ça qu’on les emmaillote… les gars semblaient s’y connaître en picots ! moi, justement, ce sont les picots que j’aime sur une toile – leur épaisseur, leur derme, l’énergie que j’y ai laissé… une équipe de quatre déménageurs pour descendre quatre fois trente-cinq ans de vie jusqu’au container, je me suis dit qu’après tout ces quatre vies n’étaient pas si légères que ça. Hier, dans le bureau, pour tromper le temps, j’ai tenté de jeter jusqu’au dernier moment, de lâcher prise avec le passé – impossible. Bien sur qu’ils ne me serviront plus ces documents, bien sur que je n’y crois pas à leur seconde vie – je trouve encore étrange de n’avoir rien à préparer pendant l’été, de n’avoir rien à préparer à l’approche de la rentrée d’octobre ; il y a vingt, trente, quarante ans, j’aurais entamé le compte à rebours… je ne parviens pas à me dire que l’effervescence de la rentrée ne me concerne plus, j’ai fini par admettre que ce matériel tapissant mes murs, emplissant mes tiroirs ne me servirait plus… mais c’est égal, je n’ai pas pu en jeter les trois-quarts. Quoi jeter de plus ?! je me suis posée la question – quels articles ont vraiment mérité d’être découpés, archivés tout ce temps ? J’aurais été fière d’avoir pressenti ce qui compterait encore quarante ans plus tard – ou ne compterait plus. Il y a de tout – coupures de journaux voire le journal entier, magazines, dossiers, montages, courts-métrages muets, sonores, videos, enregistrements… certaines coupures sont parfois insignifiantes aux yeux de l’histoire, d’autres pas – j’ai retrouvé un article sur Bobby Sands, il datait du 5 Mai 1981, un autre sur la grève des mineurs gallois et l’entêtement de Margaret Thatcher, la montée d’un futur président des Etats Unis au sein du Tea Party, celui-ci datait de la deuxième campagne de Barack Obama… Parfois, je ne sais même plus pourquoi j’en ai conservé d’autres – pour leur intérêt lexical sans doute… à jeter ou ne pas jeter ?! Quoi ?! Tu gardes encore ça ?! mais à quoi ça va te servir ? Ça va me servir à savoir qui j’étais, ce qui a compté ou pas compté, ce qui aurait dû compter aussi ! – mais puisque tu ne te souviens même plus que tu l’avais !…Justement, ça atteste ! ça atteste de qui j’ai été sans y penser, ça atteste de celle que j’ai oubliée ! ils me rafraîchissent, me rajeunissent ces dossiers, me font l’effet d’un miroir, d’une photo retrouvée par hasard quarante ans plus tard… on se découvre tel qu’on était alors – telle que je ne me voyais pas – et je pense à Ronsard et Queneau, fillette, fillette… j’en ai retrouvé de ces photos-là, elles témoignent… elles témoignent, de même que témoignent de ce qui m’a révoltée, passionnée, laissée indifférente non seulement ces coupures de journaux jaunies mais aussi les grandes absentes… tout ça me parle aussi d’illusions, d’ engagements, de désillusions, des désengagements qui s’en suivirent – le nom tabou d’un pays aujourd’hui gommé de toutes les cartes, les révoltes tragiquement dérisoires, les geôles, les tortures, les lavages de cerveau, les droits humains qu’on instrumentalise… et je me souviens de Tseten, de notre rendez-vous devant la mosquée de Paris pour mettre sur pied son intervention – en anglais (sine qua non), nous parler de sa fuite, de son exil, des camps de réfugiés de l’autre côté des sommets franchis, elle avait apporté son trésor – une carte, il y figurait encore le nom tabou de son pays, ses racines étaient là, elle avait abandonné l’idée d’y retourner vivre un jour… je me souviens de Tosh, venu nous présenter son Nigeria natal dans un anglais d’Oxford, du joueur de banjo d’Alfred, de Pyskessa… Cette nuit, dans mon oloé vidé du bric-à-brac de ma vie, je pense à tous ces gens partis, rentrés ou jamais rentrés au pays… je pense à la pile de mon pont au dessus de la Seine à deux pas de la fontaine, je m’y vois revenir en touriste béate… je m’y vois, ne m’y vois pas – ne m’y vois surtout pas, non, surtout pas en touriste béate… ne m’y vois pas du tout, plus du tout ! et le cœur me serre.

DICO

Hudson River, Winslow Homer

Adirondacks :  mangeurs d’arbres, le nom est attribué par  les Mohawks à leurs voisins algonquins, qui se nourrissent parfois de végétaux poussés sur les arbres. Le massif montagneux est situé au nord-est de l’état de New York. Trop de forêt assurément, en ce qui me concerne (cf. P), j’y pénètre en revanche sans problème en empruntant la fenêtre ouverte par les aquarelles de Winslow Homer (1836-1910) – par une descente en eau vive, à la vue d’une truite en plein vol, d’un brochet et d’une grenouille se jaugeant en silence, d’un cerf  traversant la rivière à la nage, de la caresse d’un bûcheron au tronc qu’il abattra demain ou qu’il flottera au printemps, d’un pêcheur fondu dans l’attente au dessus d’un lac-miroir – on dirait Walt Whitman… La balade commence dans les Adirondacks, se poursuit dans les Bermudes et l’on oublie un peu qu’elle avait traversé les lendemains de batailles pendant la guerre de sécession…

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Buffet-vaisselier breton : en plein cœur du Marais, au sixième étage d’un vieil immeuble haussmannien, rien d’étonnant à la présence de ce buffet et vaisselier breton – Maryvonne était de Pont-Aven. Par chez elle, dans les écoles républicaines et laïques des années 1910, les enfants étaient interdits de leur langue bretonne. Elle était montée à Paris sans le sou dès sa sortie d’orphelinat, on l’avait placée chez des cousins, elle devait avoir seize ans. Du meuble ou de Maryvonne, difficile de dire lequel était le plus breton des deux. Quant à la provenance du buffet-vaisselier, sans doute l’avait-elle déniché sur la rue du Faubourg-Saint-Antoine ou bien au Mont-de-piété, dans la rue des Blancs-Manteaux.

Castagnettes : dans le métro des années soixante, on voyageait encore en 1è ou 2è classe. Livrée rouge, sièges capitonnés, ambiance soft pour les voitures de 1è classe et la quasi certitude d’y trouver une place assise. Livrée verte, banquettes de bois verni et concert de castagnettes entre lattes de banquette des voitures de 2è classe, lorsque la rame attaquait les courbes. En 1990, adieu castagnettes et flamenco : par mesure égalitaire, on supprime la 1è classe. Dès lors, les sièges de toutes les voitures seront capitonnés.

Cimetière de plaine: situé dans la Seine-et-Oise (78), années d’apprentissage, elles me serviront plus tard, nos morts existent autrement, ce cimetière comme si tous les miens étaient rassemblés là.

Désir : désir d’écriture, le premier, un embryon d’histoire écrit sur les genoux, en cachette sous un pupitre de CE1 entre deux exercices de BledPas vue, pas prise, histoire jamais achevée non plus, trop d’impatience.

Eskimo (pl. Eskimos ou Esquimau-x/aude-s) et Fresque : il y a cet incorrigible besoin de pénétrer les mots… en langue algonquine du dix-septième siècle, les Eskimos seraient ceux qui parlent une autre langue – et non ceux qui mangent de la viande crue comme on le colporta plus tard, provoquant ainsi le rejet du mot. Le terme est popularisé au dix-neuvième siècle, utilisé par Paul-Émile Victor au retour des quatorze mois passés au Groenland, à Kangerlussuatsiaq comme un eskimo parmi les eskimos ; c’est également celui utilisé en 1948 par J.D. Salinger dans sa nouvelle Just before the war with the Eskimos. Les Eskimos sont aujourd’hui répartis sur quinze mille kilomètres de côtes depuis la Sibérie orientale jusqu’au Groenland, passant par les côtes sud-ouest et le Grand Nord de l’Alaska, l’Arctique central et le Labrador canadiens.  L’exonyme leur est encore attribué aujourd’hui sans distinction de communauté, de culture ou de langue. Ils sont cependant Inuits, Aléoutes, Enèts, Évènes, Iakoutes, Inupiats, Koriaks, Yuits, Yupiks, Yupigets, Tchouktches… le raccourci eskimo est pratique. La communauté inuite est numériquement la plus importante, elle se répartit essentiellement sur le territoire canadien. Considérant d’autant plus insultant et discriminatoire le terme d’Eskimo qu’outre de signifier ceux qui parlentune autre langue il véhiculait encore le sens de mangeurs de viande crue, les Inuits (sing. Inuk) vont le rejeter. En 1970, le gouvernement canadien, quant à lui, opte officiellement pour le terme Inuit – Innu ?, utilisé par les Inuits eux-mêmes… En langue inuktitut, le mot signifie les gensles humains ou les personnes. Les Inuits cessant ainsi d’être ceux qui parlent une autre langue ou ceux qui mangent de la viande crue, ils ne sont ni banquise, ni froid arctique, ni morse ni baleine, ni vainqueurs de quelque bataille sur une autre bande pour utiliser le mot québecquois, ils sont modestement les humains qui habitent cette partie du monde – ce qui, à leurs yeux et aujourd’hui aux nôtres, suffit à les distinguer… et encore cet besoin aussi, tyrannique, de savoir le mot fidèle à son objet puisque lui ne peut rien à l’emploi dérouté que nous en faisons !… Le terme généralisé à l’ensemble des populations arctiques soulève la controverse, chaque communauté revendiquant sa propre identité : les Aléoutes, Iakoutes, Yupiks, Tchouktches… ne sont pas des Inuits ! Au Groenland, les Eskimos se disent Groenlandais, les Yupiks d’Alaska, des Yupiks ou Alaska natives – préférant encore être appelés Eskimos qu’Inuits… et cette inquiétude permanente d’étiqueter par paresse, d’utiliser le mauvais mot avec la mauvaise personne ! A tort ou à raison, Madame Pinto aura certainement prononcé le terme d’Eskimo, conservé dans le texte comme un clin d’oeil à ses fenêtres ouvertes.

Ce printemps de 1959, il est impossible que les expéditions polaires de Jean-Baptiste Charcot (1867-1936) et de Paul-Emile Victor soient étrangères à la fresque de l’école maternelle des Batignolles. Sur le mur de la classe, les enfants vont peindre la banquise, un père, son fils ou sa fille descendant de leur kayak au retour de la pêche – pêche à l’omble chevalier ? au phoque ? au morse ? à la baleine ? Et de penser tristement d’abord, férocement ensuite, aux pêches industrielles, aux grands accords trahis, aux forages pétroliers, au rachat des nuisances… Le charisme des deux explorateurs contribuera largement à la médiatisation de leurs découvertes. Madame Pinto, l’institutrice en charge de la classe s’y sera assurément intéressée – sinon engouffrée, transmettant son intérêt, suscitant les curiosités, nourrissant les imaginaires, ouvrant aux enfants une première fenêtre. Elle met entre leurs mains un pinceau et des pastilles de gouache, leur en ouvrant une seconde.

Fantôme : né à Vicence, en Italie, le 11/11/1899. Il fête aujourd’hui ses cent vingt ans – dont quatre-vingt-dix passés dans le placard.

Larousse : il s’agit du NOUVEAU PETIT LAROUSSE ILLUSTRÉ, édition spéciale réalisée pour les cinquante ans de l’ouvrage de CLAUDE et PAUL AUGÉ. Dans l’interstice des noms communs et des noms propres de ce dictionnaire hérité à l’âge de huit ans, une vingtaine de pages roses et leur liste de phrases prêtes à l’emploi – è pericoloso sporgersito be or not to beestoy perdidame puede ayudar ? Errare humanum est… et la toute première : Alea jacta est !

Nationale 7 : comme s’il n’en n’avait existé qu’une, la N7 restera la  route des vacances, celle qui, chante Charles Trenêt, faisait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence et la banlieue d’Saint-Paul-de-Vence, celle qu’empruntaient les juillettistes et aoûtiens lorsqu’ils optaient pour le Midi, soit neuf cent quatre-vingt seize kilomètres de route bitumée depuis la Porte d’Italie jusqu’à Menton. Dépassée par la densité du trafic, on la délaissa dès que ce fut possible pour l’A7 – autoroute des vacances, elle-même délaissée pour la Francilienne contournant Paris, sans doute délaissée à son tour, un jour, dès que l’on aura le choix… La N7 fait figure d’ancêtre, elle est aujourd’hui mythique. Elle n’est pourtant la route des vacances que deux mois sur douze. Les dix autres, elle est la route des sorties de bureaux, des usines, celle qui ramène chez eux chaque soir des femmesdes hommes dans le sens Paris-Menton ou Menton-Paris, celle qu’un enfant non-accompagné ne traverse pas sans risque. La ligne du 185 l’emprunte entre Choisy-le-Roi et la Porte d’Italie, desservant un aéroport, le cimetière de Thiais, l’hôpital Paul-Brousse et l’Institut Gustave Roussy, le cimetière du Kremlin Bicêtre et plus bas un autre hôpital, celle aussi qu’empruntaient les apaches lorsqu’ils faisaient une descente sur la Poterne des Peupliers de Jacques Roubaud… A mettre peut-être dans la même vitrine que la US route 66, celle du rêve américain, de l’invitation au road trip – également route de l’exode des Raisins de la colère – celle du quotidien de la grande dépression. Chacune son chantre – Chuck Berry pour la US 66, Charles Trénêt pour la N7.

Orly : tout s’est passé comme dans la chanson de Bécaud – en voiture, certains dimanches à Orly avec les parents – la gaufre Chantilly en prime – mais aussi à vélo avec la bande de copains. Dans les interstices, la chanson dit aussi le nouveau rêve d’une génération : le développement de l’aéronautique et les fenêtres, toutes les fenêtres s’ouvrant sur la planète entière… elle dit encore, dans l’espace, la bouille ronde de Youri Gagarine, l’objectif lune, les salons du Bourget, les danses endiablées sur les airs des Spotnicks, le premier envol Paris-Orly-Heathrow en Juillet 67 à bord d’une Caravelle, les vols sans pirates de l’air et puis avec… Aujourd’hui, on calcule l’impact climatique des émissions de CO² d’un voyageur au kilomètre parcouru.

Oser : la première fois est souvent tellement simple que la seconde est tout de suite beaucoup plus compliquée.

Peur : peur des forêts, des bois, des fonds marins, de leur absence de ciel, peur aussi de la masse anonyme et dépossédante d’une foule.

Pont : entre le Petit-Pont Cardinal-Lustigier, côté Notre-Dame, et le Pont Neuf en aval, à deux pas de la fontaine St-Michel, il y a ce pont éponyme et intime. Le pont matriciel, lui, se situe un peu plus haut en amont, il relie l’Île Saint-Louis à la rive gauche, à deux pas de sa bouche de métro, éponyme elle aussi.

Gertrude Stein, par Picasso,1906

Stein Gertrude (1874-1946) : en Décembre 2018, à l’occasion de l’atelier Recherche sur la nouvelle (Hiver 2018-2019), l’auteure plante son Rose is a rose is a rose is a rose dans mon oreille. La phrase me tourne en boucle dans la tête comme un derviche tourneur. Elle provient du poème intitulé Sacred Emily, composé en 1913, publié en 1922 dans Geography and Plays. A bridge is a bridge is a bridge is a bridge… His name is his name is his name is his name… et now ‘s forever now ‘s forever now ‘s forever now… n’en sont que l’écho.

Photos de Willy Ronis

Vitrier : fenêtre nomade sur la ville, cet artisan vitres au dos, parcourant les rues de Paris et lançant son cri viiiiitrieeeerr ! et puis cette expression familière – pousse-toi donc, t’es pas fils de vitrier ! – comme si l’on était vitrier de père en fils, et puis encore cette ironie du sort qui veut que l’artisan soit lentement devenu aussi transparent que les vitres qu’il porte sur son dos, refermant doucement derrière lui des fenêtres d’une autre génération, taisant peu à peu son cri pour laisser place, au gré de déductions fiscales ou de crédits d’impôts, à de récurrents démarchages téléphoniques nous vendant, huit fois l’an au moins, des fenêtres en PVC avec double vitrage – si l’écho du vitrier traversait notre rue, nous ne l’entendrions pas. Dans les photos qu’en prend Willy Ronis (1910-2009) le cri est subliminal.

Yvonne : Yvonne accompagnant Mistinguette au piano dans une guinguette des bords de Marne, Yvonne refermant son piano, ne compensant que bien des années plus tard par des soirées au théâtre – au Châtelet à deux pas de chez elle, à Mogador plus loin dans le 9è – soirées au théâtre et, l’après-midi, l’incontournable séance chez le coiffeur tant la fête était grande et se savourait à l’avance, et, la nuit au retour, à la sortie du théâtre, les rues résonnant de nos pas, de nos voix partageant, partageant, partageant pour prolonger… tout est là, dans quelques lignes de Je vous parlerai d’une autre nuit…

A propos de Christiane Mansaud

Le plaisir de frotter la voix et l'oreille à la langue orale - d'où qu'elle soit, c'est depuis l'enfance. L'écriture, c'est depuis 2009. Participation aux premiers ateliers de Tiers Livre l'été 2018, avec contribution à l'ouvrage collectif Je vous parlerai d'une autre nuit. Aucune autre publication, juste deux ou trois écrits remarqués ici et là. Site en construction.

7 commentaires à propos de “POUSSER LA LANGUE # 1 à 12 et # intersticielles : Il y a cette question de la langue et de la mosaïque…”

  1. La langue est ce champ d’intensités du pur désir, le chant des forces du pur besoin. Ce qui s’impose à la dissolution du sujet par le corps.
    J’aime beaucoup votre texte.

    • Merci, Fil, pour cette analyse. Tenter de maîtriser l’une et l’autre pour les mettre au service l’une de l’autre, oui, tout cela tient effectivement d’un pur désir, d’un pur besoin qui ne se satisfont qu’une fois le but atteint i.e. jamais – il y a eu néanmoins le plaisir d’y tendre…

  2. J’adore votre LANGUE palpitante qui traverse tout en fièvre nécessaire … Langue organique et insondable vigueur du désir, en effet. Bravo et merci Christiane pour votre texte galvanisant.

  3. Quelle puissance ce parpaing de LANGUE ! Rythme, force et beaucoup de finesse à la fois. Superbe.

    • … un très gros parpaing à soulever – j’ai tourné autour depuis Mississippi et l’ai enfin pris à bras le corps ! Merci pour votre lecture et ce retour, Muriel.

  4. toute la force et une partie de la richesse de la langue puisque, même quand elle ne peut passer par les mots, et doit se réinventer, elle est tout, tout ce qui nous fait grandir humains