Images Visages

Une seule fois je t’ai vu, de mes yeux vu. En concert au début des années 80. Je me rappelle du noir dans la petite salle où nous étions à peine quelques dizaines à attendre ton arrivée sur scène, au 3e sous sol du Forum des Halles ; de ta voix acide, cassée, de ton grand corps armé d’une Fender, de tes sauts dans la lumière saturée, mais pas des traits de ton visage. Je m’en souviens seulement comme d’une somme. Celle de toutes les images que tu avais déjà déposées dans nos mémoires à travers tes apparitions à la télé, à la Une des magazines, sur les pochettes de tes 45 tours et qui se superposaient. Et voilà que tu nous revenais avec quasi vingt ans de plus, mais ça ne comptait pas. Ton visage avait notre âge. Et nous étions immortels.

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BB. lui a mis dans la bouche la cigarette sur laquelle elle venait juste de tirer une bouffée. Ce n’était pas le lieu pour faire une chose pareille. Ils n ‘étaient pas au lit ! Bordel ! Le geste de B.B. l’a piégé devant tout le gratin cannois ! Putain ! Et lui ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Bah, il a joué le jeu, bien sûr. Arrondi les lèvres autour du filtre auréolé de rouge, aspiré longuement, en plantant ses yeux amusés dans ceux de BB, a tendu la joue contre la main qui tenait la cigarette.. Il la bouffait des yeux. A cet instant, c’est elle, toute entière, qu’il avalait en même temps que la fumée.

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Jouer avec les instruments, les voitures, les filles, les chevaux, les chiens, et pourquoi pas avec le tac tac d’Arthur. Jouer à longueur de journée avec ce truc imbécile. Tac tac font les boules qui s’entrechoquent en l’air au bout de leurs ficelles, lancées par le mouvement du poignet. Jouer à inventer des rôles, des styles et des chansons. Faire des listes et des rimes. Brouiller les pistes. Composer des visages, aussi. Jusqu’au jour où celui qu’on aime disparaît. Alors les masques tombent. On est nu. Seul. Il n’y a plus de regard dans lequel reconnaître sa vérité. Aller dans un grand champ de blé pour se faire exploser… Tac tac fait joyeusement le temps qui passe et qui n’oubliera rien de ce qu’on cherche à fuir.

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– Avec le chapeau, ou sans le chapeau ?

– Avec !

– Ca fait un peu trop cow-boy, non ?

– Pas du tout. Tu ressembles à Van Gogh !

– Ah ! A cause la barbe sûrement

– Oui, peut-être, mais non… C’est plus puissant.

– Quoi alors ?

– Ton air…

– Quel air ?

– Je ne sais pas. Tu es beau comme lui, c’est tout. Ton âme peut-être…

– Ah ! si c’est mon âme ! Allons-y. Ils nous attendent, my lady South !

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Comme une icône hippie avec cette couronne où s’enlacent grappes de raisin et fleurs blanches, il pose devant l’objectif sans expression.

Comme un jeune premier aux allures de mannequin, il court les galas des grandes écoles avec sa contrebasse et son banjo, le regard aiguisé sur les corps féminins en jupettes.

Comme un nabab hollywoodien, cigare aux lèvres, et stetson enfoncé au ras du front, il éructe dans les bureaux des producteurs et rit derrière la porte claquée.

Comme un gentleman farmer, il se lève tôt pour donner à manger aux chevaux et le soleil rétracte ses pupilles dès qu’il franchit le seuil de la maison.

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Le miroir lui renvoyait toujours en pleine face la gueule de ses chansons. Celles qui se vendaient, qu’il aimait le moins et qu’il finissait par détester. Le visage de ses échecs. Au fil des années, il a perdu tout espoir de se reconnaître dans quelque image de lui-même que ce soit. Celles des miroirs étaient les pires. Elles le regardaient vieillir et il n’aimait pas ça : vieillir.

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Ton visage résiste. Peut-être parce que je ne l’ai jamais croisé « en vrai ». Si, cette fois, au concert… Justement reparlons-en. Tu avais vingt ans comme nous, pas seulement parce que nous nous voyions en toi. Toi aussi tu te voyais en nous. C’est cela qui était magique. Nous étions ton visage, celui que tu voulais avoir. Et nous étions d’accord. Le reste, j’ai oublié.

Tes visages me hantent. Pas ta musique.

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Il n’aime ni ses lèvres pincées, ni son menton anguleux et cherche à échapper à son visage de dandy yéyé aux faux airs de Dutronc. Dans un an, quarante ans. C’est un peu la barbe, enfin, c’est peut-être l’âge de la porter. Elle pourrait, qui sait, lui donner la gueule du destin qu’il a échoué à trouver en Italie? Il comptait sur le pays de son enfance pour l’aider à changer de registre. Mais pendant trois ans il a fait le clown à la télé, à faire rimer pannetonne et minestrone, pasta al pesto et polo rosto. Pourtant il en avait soupé des Gastons, des cornichons et de tous ces assemblages imbéciles.

La barbe donc ! Pour entrer dans la maturité. Son double rigole. Tu ne seras jamais noir… Va falloir t’y résigner fredonne-t-il.

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Avoir toujours le faux air de quelqu’un d’autre. C’est très embarrassant, finalement

Alors, ressembler à un personnage dessiné pour trouver la liberté. Ce sera Corto Maltese, le buriné, l’aventurier. Tu lui ressembles, c’est vrai.

Tu entames d’une pointe métallique des plaques recouvertes de vernis à graver. Une fois trempées dans un bain d’acide, nettoyées, elles passent sous la presse encrée. Tu aimes ce processus où s’épousent les matières et s’incrustent les liquides, où l’artiste ne laisse pas d’empreinte directe. Tu intitules cette série d’eaux fortes Traité de navigation. Dans ton grand manteau noir, la pipe au bec, dans ton atelier, tu as, de fait, l’élégance de Corto. Tu es capitaine de bateau.

A propos de Sylvia Cagninacci

Née à Paris il y a 60 ans, et y ayant fait carrière, me voilà installée depuis trois ans dans le village du cap corse dont est originaire ma famille. Du temps pour tout... enfin !

2 commentaires à propos de “Images Visages”

  1. se le faire, se le modeler
    et vous dans vos approches le « détourer » le voir si changeant qu’il en prend vie