#L10 La vie comme elle va

Comme si moi je ne rêvais pas aussi d’une autre vie, comme si les mots qu’on met dessus n’étaient pas les derniers espaces de refuge, les ultimes barricades, entre l’image qu’ils se font de moi, et tous les mots qu’avec acharnement j’accumule dans un coin de ma tête, pour qu’ils me servent le jour où je n’en pourrais plus, le jour où je parviendrais à leur dire qui je suis vraiment, ce qui moi aussi me ronge dans leur attitude, et surtout leur expliquer pourquoi je n’y arrive pas, moi, à vivre comme les autres, ceux que Vincent prend en modèle, ceux qui arrivent à vivre selon les bons critères, dans la norme, comme cette fille là, avec qui il pense construire une meilleure vie que la nôtre, mais qui ne fait rien que lui mettre des idées de grandeur dans la tête, avec les mots compliqués, les grands concepts qu’elle pose sur chaque petite chose du quotidien, et puis la drôle de façon qu’elle a de regarder les gens comme nous, sans vraiment les voir, comme si derrière nos visages elle traquait quelque chose d’autre qui la rassure. Notre médiocrité sans doute, et puis aussi la satisfaction de nous faire détourner le regard, devant lui, quand elle aborde le sujet de la maison. Le silence qui s’installe après ça. Pas sûr que Vincent soit fait pour ça, supporter la vie comme elle va, parce que je sais qu’il n’a jamais oublié l’autre, la folle comme l’appelait Catherine, celle qui écrivait sur les murs, celle qui faisait vriller ses yeux quand je lui disais qu’ils feraient mieux de cesser de boire comme ça tous les deux, que vivre la nuit c’était pas naturel, que la nuit c’était fait pour dormir et le jour pour se lever et travailler et puis qu’on a besoin de sommeil pour trouver son équilibre. Enfin toutes les phrases qu’on dit à un fils parce qu’on n’a rien réussi à faire d’autre dans la vie que de se conformer. Pas certain aujourd’hui que je dorme beaucoup plus que lui à l’époque. La retraite, rien d’autre qu’un fracas qui révèle ce que je refusais de regarder quand je n’avais pas autre chose à faire que me lever et d’aller travailler justement, comme un automate, un bon petit soldat tiens, sans autre rêve que de m’échiner à faire les choses avec l’ardeur de celui qui applique les consignes et les règlements à la lettre. Mais moi, au moins, je n’ai pas arrêté de bosser à la naissance de Vincent. Je n’ai pas mis ma vie entre parenthèses pour élever mon enfant. Elle aurait fait quoi Catherine si je n’avais pas rapporté d’argent, si plus tard je n’étais pas rentré dans l’armée pour essayer de leur donner une vie plus stable, et tenter d’offrir à Vincent autre chose que des barres d’immeubles pour seul horizon.

A propos de Camille C. Bréchaire

Homme tendance capillaire cherche garde-fous pour affiner son projet d'écriture et mettre définitivement les mains dans le cambouis. Dialogues et interactions fortement espérés. Trop sérieux s'abstenir. Ou alors bon qu'à ça c'est selon. Enseigne aussi les lettres dans un lycée en Charente Maritime. A eu la chance de collaborer avec différents auteurs pour des ateliers d'écriture (Emmanuelle Pagano, Eric Pessan, Valérie Rouzeau, Jacques Jouet...). Trublion aux Fleurs du Bad, émission littéraire pas sérieuse du tout, sur Radio Campus Bordeaux. Anime parfois des rencontres avec des écrivains. A joué dans le groupe de rock alternatif Jetty Vertigo.

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