#L11 I Espérance lente

Marie prie quelque chose, Marie dit quelque chose,
mais personne ne peut l’entendre…”

Elle chuchote le langage des aiguilles et des feuilles, différents patois (pins noirs, châtaigner, chêne, frêne, érable, aulne…), connus de certains locaux. Elle susurre des mensonges espiègles, ceux des faines, nèfles, samare, chante la poussière en mode guttural et les champignons et dièses. Non pas qu’elle désire une réponse, elle en revient simplement à cet expir qui se rallonge, plus que l’inspir, comme une plainte de moins en moins aboutie. Sa vie expir, sa vie pérempte, elle prépare sa communion finale. Elle s’accroche à la barrière, elle s’accroche aux réponses et échos des oiseaux, aussi à l’image de Pierre. Elle provient des terres dangereuses, des humus nourris aux cendres des buchers, la mort, elle connaît et l’accepte. Elle imagine descendre d’une lignée de guérisseurs, mais elle n’en parle qu’avec elle-même, dialogue de tête en tête. Elle revoit les hommes cueillir le millepertuis, le plonger dans l’huile, en observer l’évolution de la couleur au fil du temps. Elle se souvient des ces femmes gardiennes des abeilles, jamais en reste de partager leur passion, et du nom de quelques saints et guérisseurs : Ode, Ghislain, Margueritte d’Antioche, Antoine l’Ermite… Elle ne connaît pas la poésie des écoles, mais celle de l’instant, la plus juste, et du sacré oublié, plus ardue. Mais discrète, elle affiche les couleurs de l’équipe de la Sainte Trinité, parfois sans effort, souvent sans conviction. Elle a fait le ménage, les repas, cousu des kilomètres et des kilomètres de tissus, inhalé l’alcool des ébénistes, ramené son homme en brouette lorsqu’il était trop saoul pour marcher, son cœur bat de vie et de fierté. Chez elle, chez eux, ça sent toujours l’encaustique, elle force sur la dose, le miel, la cire de bougie consumée, ça sent aussi le froid du terreau et des racines oubliées… et c’est là que les miracles se produisent. Marie rentre du jardin l’allure calme, Marie ressent à nouveau l’affection pour Pierre et va lui préparer un repas digne de l’homme de sa vie. Sous un ciel bleu intense, maculé de rares hauts nuages, Marie déterre  difficilement une dizaine de carottes, cueille avec un rien de mal des haricots princesse, sort de son tablier sont petit couteau fétiche, et coupe une salade. Elle sera seule à manger ces légumes, lui ne veut que viande et pommes de terres. Germées ou non, trop cuites, farineuses ou parfaites. Parfois frites. Il lui arrive, les bons jours, de descendre dans la cave, de jouer à cache-cache avec les araignées nombreuses, grosses, de respirer fort l’odeur complexe de ce sanctuaire. Il anticipe, lui qui de plus en plus souvent s’esquisse, devient un personnage de Rik Wouters, du borgne qui ne cesse de revenir au cœur de ses pensées éparses. Il digresse vers une ombre pointilliste, légèrement fauviste, en un détail jamais observé d’un tableau de maître. Et cela lui convient. Grande gueule pour se cacher, économe de mots, et sans gestes tendres. Peu de rires. Tout cela, il n’en parle pas. Marie et Pierre dirent tout ce qu’il fallait dire avant de se marier, les familles se réjouirent, elles n’ont jamais compris que ce couple communique tous ses secrets à travers les regards, leurs repas, des cadeaux rares et précieux, une promenade dans la Forêt. Les mots ne comptent pas, trop peu riches, les phrases s’usent à mesure qu’elles sont dites, délit d’irréalité et de pertinence.

A propos de Gauthier Keyaerts

Mon univers basé sur un principe de « sculptures sonores et visuelles », repose sur l’écoute, l’observation et l’instinct. J’aborde la musique, la photographie et la vidéo de manière « physique », organique. Cette approche peut se matérialiser –- au final — sous forme de concerts, de performances, de scénographies, de créations radiophoniques, d’installations ou encore se pérenniser sur disque… peu importe. J’ai récemment tenté l’expérience -– exutoire –- de l’écriture, modestement, mais passionnément… et avec ce même penchant pour l’action la plus spontanée possible.

6 commentaires à propos de “#L11 I Espérance lente”

  1. Intéressante la “retombée”, le calme après la tempête et cet éclairage sur cette “dynamique de couple”… et c’est beau après tous ces mots d’écrire et de finir sur : “Les mots ne comptent pas, trop peu riches, les phrases s’usent à mesure qu’elles sont dites, délit d’irréalité et de pertinence.”

  2. Coucou ! Hier soir j’ai été – enfin – à nouveau absorbé, immergé dans ce monde. Tu soulignes un élément très important: je recolle des éclats de , des douleurs, des mensonges, des silences. J’observe les fantômes, et de la “rage” vient l’apaisement. Des fragments se construit patiemment le kintsugi. Je t’embrasse!

  3. ” les phrases s’usent à mesure qu’elles sont dites” : un des thèmes récurrents, le silence de ce couple christique ; j’avais beaucoup aimé dans #L10 ce que tu as écrit sur les saints ; le rapport à la réalité de tes personnages est complexe et finement rendu. Ca va doucement vers le livre, hein…

    • Oui, pourquoi ce silence ? Ici il y a une nouvelle piste qui s’ouvre, mais est-elle un mensonge, un prétexte, ou une “réalité” ? Et c’est amusant que tu soulignes cela, j’ai l’impression que ce récit repose sur cette “usure immédiate de l’écrit et du dit”. J’espère que ça ira vers le livre, ne fut-ce que pour moi, aboutir cette obsession. Et tu vois, chaque piste (les saints, la guerre, l’animisme, les origines, les conflits larvés…) est à fixer, développer, moduler… Bref, y a du taf!

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