#L11 Non pas de mon enfance

Non pas partir mais enfin vivre. Après tout elle me revient la maison. C’était stipulé noir sur blanc dans l’acte notarié. Ou alors j’ai peut-être mal compris, mal lu. Et depuis l’enfance je reste bloqué entre les murs de la maison, avec tous les souvenirs qui remontent à la surface comme des résidus de bois, de la matière flottante qui stagne à l’intérieur de moi et qui s’amoncelle. J’aurais tellement voulu être capable d’une insouciance comme celle de Vincent. J’aurais tellement voulu vivre comme lui vivait d’un seul tenant. Non pas d’un seul tenant mais d’un seul trait. D’un seul et unique élan pour m’affranchir, non pas de mon enfance, mais de celle qui l’a piétinée. Qu’arrivera-t-il à la femme qui m’a privé de mon enfance ? Qu’arrivera-t-il à la mère qui m’a privé de ma maison ? Catherine dit que je n’arrive pas à me décider. Elle raconte à Vincent que j’ai une boussole qui tourne à la place du cœur. Que je ne sais pas où aller, ni par quoi commencer. Que je n’oserai jamais la mettre dehors et reprendre ce qui me revient de droit. Non pas ce qui me revient de droit mais ce qu’elle me doit de mon enfance. Et des restes de l’enfance impossible de s’en départir. De tous ces moments de joie quand mon père rentrait de l’usine, et qu’on entendait la voiture arriver depuis le quereu. Alors on se figeait un moment avec mon frère pour le laisser apparaître. Parce qu’on savait que les autres n’allaient pas tarder non plus, et qu’on aurait aussi notre part de vivre à piocher là-dedans. Parfois quand je les entends parler au téléphone de mes hésitations, du fait que je devrais choisir une autre maison où m’installer, et ne pas attendre que l’hiver s’abatte de nouveau sur nous, avec la flotte qui sourd de partout, je me dis qu’ils ne comprennent rien de ce que ça me fait, à moi, d’habiter dans ce taudis, alors que j’en ai déjà une de maison, la mienne, celle pour laquelle j’ai accepté d’attendre en me disant qu’elle allait finir par arriver quand je serais à la retraite, moi qui l’espérais depuis plus de quarante ans, quarante années foutues, à bosser comme un chien sans jamais profiter d’un lieu vraiment à moi. Non pas un lieu mais un refuge, c’est ça oui, un refuge. Parce qu’une maison c’est d’abord un refuge pour qui n’a pas eu de lieu, pour qui n’a jamais quitté la douleur de l’enfance. Longtemps, j’ai pensé que Vincent serait bien entre ces murs. Les mêmes que ceux de mon enfance. Il aurait été ancré quelque part. Son enfance aurait eu un lieu. Notre famille n’a jamais vraiment vécu quelque part, au sens de s’installer et de se projeter dans un endroit. Mais aussi au sens de vivre. Son enfance n’a pas de lieu.

A propos de Camille C. Bréchaire

Homme tendance capillaire cherche garde-fous pour affiner son projet d'écriture et mettre définitivement les mains dans le cambouis. Dialogues et interactions fortement espérés. Trop sérieux s'abstenir. Ou alors bon qu'à ça c'est selon. Enseigne aussi les lettres dans un lycée en Charente Maritime. A eu la chance de collaborer avec différents auteurs pour des ateliers d'écriture (Emmanuelle Pagano, Eric Pessan, Valérie Rouzeau, Jacques Jouet...). Trublion aux Fleurs du Bad, émission littéraire pas sérieuse du tout, sur Radio Campus Bordeaux. Anime parfois des rencontres avec des écrivains. A joué dans le groupe de rock alternatif Jetty Vertigo.

2 commentaires à propos de “#L11 Non pas de mon enfance”

  1. Le quereu ? une boussole à la place du cœur… Tu n’as pas envie de fouiller ça plus, de le laisser un peu partir en vrille ? Y’a une friche entre “Non pas ce qui me revient de droit mais ce qu’elle me doit de mon enfance.” et “Et des restes de l’enfance impossible de s’en départir.”. Comme (…). Enfin c’est l’impression que ça me fait. Ça peut t’attendre un long moment, rien qui presse.

    • Merci Emmanuelle d’être passée par mes petites friches rapides. Bien sûr je vais laisser la toupie vriller à un moment. Cette histoire de quereu m’obsède. Et il y a matière à développer entre les deux pôles que tu cites. Mais il fallait rester dans les clous de l’atelier et publier quelque chose pour ne pas avoir le sentiment de rester dans son coin avec son propre projet. Petit labo donc qui pourra déboucher sur un peu plus d’ampleur quand le moment sera venu de fouiller dans toutes ces petites expériences de l’atelier. A très vite !

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