L#11 | Pas comme tu veux

Mais non, t’appelleras pas ça comme tu veux, pas un double bind, c’est pas simplement une double injonction contradictoire, un truc à deux faces comme Janus ou Jean qui rit et Jean qui pleure, quand t’enchaînes les hauts et les bas avec une fréquence si haute que tu restes au fond du trou, mais c’est pas ça, c’est pas de l’ordre du biface, ou si ça l’est c’est du côté obscur de la tranche comme troisième terme, du même type que l’ornithorynque que tu sais pas classer dans le règne animal, Jack, parce que tu sais pas d’abord si c’est du lard ou du cochon cette bête-là, et puis quand tu sais que c’est du sérieux, du solide, tu t’demandes encore ce qu’c’est cette bête-là, avec son bec de canard et sa queue de castor, qui pond des œufs et possède des mamelles pour nourrir les petits, et tu sais pas c’que c’est, tu sais pas alors t’inventes, tu crées un mot nouveau, tu fais le tri dans les noms et tu tranches dedans, un bout de l’un, un bout de l’autre, de celui-là aussi pourquoi pas ? deux ou trois lettres pour articuler, et voilà le monstre, entre barbarisme et néologisme, et finit la contradiction injonctive, englobée, gobée.

… et on dira que non, pas gamelle, on devrait pas utiliser ce mot, on pourrait dire objectivement boîte, ou plus simplement panier, mais pas gamelle, parce qu’on est pas des chiens ni des chattes, parce qu’on est pas des soldats en vadrouille et qui eux mangeaient ensemble dans la même grande écuelle, là t’es tout seul, tout seul dans ta voiture, avec les autres chacun dans son véhicule, chacun sa gamelle, chacun son point de vue sur le parking, la structure de hangar du Leclerc ou la station d’essence, au pied d’un arbre qu’on arrachera avant qu’il fasse assez d’ombre, et les caddies qui passent, comme des gamelles géantes, des “métagamelles” pour les guerres commerciales sans noms, mais ma gamelle faudrait pas l’appeler comme ça, gamelle, d’un nom bâtard dont on ne sait pas vraiment l’origine, d’un côté, classique, un diminutif du latin camera, la chambre, mais alors une chambre double, et sans fond, parce que de l’autre côté c’est camelus, le chameau, du grec kamelos, de l’hébreu gāmāl, de l’araméen gamlā, mais on est pas non plus des chameaux, même si des bosses c’est sûr qu’on en manque pas, et on se les traine même comme des gamelles, ah ! elle est facile celle-là, comme les gamelles qu’on s’est pris, c’est facile ça ! mais c’est ça, fallait pas l’utiliser ce mot, de gamelle, on finit par se ramasser, soi-même, alors que c’est ce que ça véhicule qu’on essaie de saisir, de comprendre, dans ce fichu mot, parce que ça en dit long, parfois, sur ce qu’on vit, ou plutôt ce qu’on vit pas, gamelle, et alors t’as préparé ton repas, pas comme les autres, qui ont droit au ticket resto, à la cafète, au resto même, ou qui rentre et font la cuisine, gamelle, et tu restes manger sur place, au travail, si tu veux, si tu peux, ou tu dois te trouver un coin ailleurs, dans la structure, le cabanon ou à même le Centre Ressources avec les collègues aujourd’hui, Claudine et Anne-Claire, parfois Odette, Séverine et Aurélie plus rarement, Isabelle, et presque toujours Cécile et après on va marcher, mais avant c’était tout seul, parfois Naïs mais souvent tout seul et alors tu restes pas, t’as pas envie, tu sors, pour un banc dans un parc, la voiture sur le parking, mais pas la cafète du Leclerc, pas un resto en ville, tout juste la boulangerie chez Soulier, les jours où tu peux aller à pied chercher une baguette, des chaussons aux pommes plus gros et mieux dorés, beurrés, que ceux de la gamelle polyéthylène, polypropylène ou polyuréthane, je sais plus, du Leclerc, à pied parce qu’il fait beau et ça fait une coupure, mais pas sûr, ou alors juste une entaille dans la journée de travail, à chaque fois on veut sortir de la structure, on veut une pause, on veut souffler, couper, stop, temps mort, mais chaque fois on y revient, c’est le jeu, ça s’répète ma pauv’ Sylvette, et on en sortira plus tard…

Pas dans la structure, pas dans le Centre Ressources où il m’arrive de lire, mais pas les notes sur c’que j’lis, plutôt des extraits de mes lectures, des livres que je rapporte de la maison, à partir desquels les autres vont pouvoir prendre des notes, ou pas, pour une contraction de texte ou pour un texte argumentatif, ou pour un texte tout simple, en prenant appui sur les feuilles volantes, les extraits imprimés que je distribue à chacun pour un peu de lecture, à voix haute, ou pas, et sur lesquels ils vont pouvoir prendre des notes, ou pas. Pas non plus dans la salle info ni dans la salle du fond, où je ne vais plus.

Non pas son visage en fait, pas un visage qu’il se connaît, ni celui d’aujourd’hui, quand il se réveille dans sa toile de tente et, en se redressant, s’aperçoit dans le petit miroir fixé à la toile, à droite, les cheveux noirs, tempes grises, ébouriffés et un peu gras, l’œil hagard, cerné, bleu, et il va falloir se raser, ni un visage du temps d’avant, quand il ne traçait pas la route pour aller il ne sait où, mais il trace, il file droit, de temps en temps il fait escale, c’est tout, quand ses tempes étaient noires elles aussi, et qu’il n’avait pas une ride, et longtemps il en a pas eues, longtemps jusqu’à ce qu’il parte, jusqu’à ce qu’il trace, et les premières c’étaient sur le coin de l’œil, un léger rayonnement qui le bridait un peu, et un peu plus aujourd’hui, mais ça reste un visage qu’il connaît, ou qu’il a connu, de qui ? ce visage rond, ces quelques traits, assez fins, mais pas vraiment d’yeux, pas vraiment de nez, de bouche, mais juste les traits qui les relèvent pour mieux en souligner l’effacement, ce visage rond qui lui rappelle une photo, un visage dans une photo, mais laquelle, il sait que c’est dans une photo, cette image, son reflet là, dans le cabanon, ce rond et ces traits, si effacés, une photo ancienne, mais de qui ? il sait juste qu’il y a le ciel étoilé, dans sa tête c’est ça qui ressort, un drôle de ciel, la nuit claire, et un mur.

Mais ce n’est pas un lampadaire. Un lampadaire côté mer, monté sur un court support, sinon à hauteur d’homme du moins d’enfant, pour éclairer le bouillonnement de l’eau fendue par la coque du navire, ça n’existe pas. Ou alors, c’est ce bouillon qui n’en est plus un. Ce lampadaire, ce drôle de luminaire à la coque argentée, au-dessus de l’eau, ce qu’il éclaire n’est pas la mer, ni les remous, ni l’écume, invisibles la nuit. Parce qu’on ne les voit pas, les eaux, qui bouillonnent sous la coque du navire. On ne les voit pas, la nuit. On ne peut pas, le navire est bien trop haut, ce luminaire trop bas ne l’est pas suffisamment. Mais on entend. On les entend se fendre les eaux, on les entend glisser le long de la coque, et bouillonner, et les remous remugler, et l’écume éclamousser. C’est ça qu’il éclaire cet étrange lampadaire inutile, la nuit. Les drôles de bruits que fait la mer, là, invisible, à nos pieds.

Non, pas en les tordant, en les croisant, en les serrant. Non, elle les presse d’un côté, les plie de l’autre, les tire, les tend en arrière. Non, elle les casse. Elle va les casser. Non. Finalement elle les enserre, les comprime. Elle les brise. Ça craque. Il ne reste dans sa main que le sommet du poing, les osselets des phalanges. Non. La main se déplie, les doigts se déploient. Ils attrapent l’autre main. À leur tour, maintenant, de la presser, de plier les autres doigts, de les tirer, les tendre, les casser, les faire craquer. Non. Ça ne craque pas. Une fois, deux fois, trois. Non. Alors le pouce, c’est le pouce qui presse, sur chaque doit, un à un, le bout des autres doigts sur les saillies des osselets. Le pouce et bientôt la paume qui pousse. Et il y a un doigt qui claque, qui casse. Et derrière, son ventre, qui se gonflait et se dégonflait. Les mains repliées dessus. Et c’est comme si elle contenait quelque chose là. Quelque chose qui bouge et qui tremble.

non, pas vollatilisé, parce qu’il peut pas, tu peux pas, petite étourdie que j’suis, tu peux plus, voller, tu peux pas t’envoller, petit étourneau, tu peux, t’es à terre, t’es au sol, là devant, couché raide, petit atterré, tu peux pas t’envoller, t’es plus un vollatile, c’est plus ta famille ça, c’est plus ça, t’as plus de famille, plus de papa, plus de maman, plus de famille, comme ma fille, envollée, vollatilisée, loin, loin là-bas, où ? où maintenant ? là-bas, à l’autre bout de la terre, envollée, atterrie, petite étourdie, sans maman, sans elle, la petite maman, atterrée, qui l’a pas vollée, la maman, et c’est moi tu sais ça, que c’est moi, la pas sage, l’étourdie, tout le temps, l’atterrée, tout le temps, parce qu’à un moment elle a pas été sage, ça a vollé, tout a vollé, et la fille envollée, atterrie là-bas, loin, l’autre terre, loin sans famille, sans maman, la petite maman, la petite moi étourdie, atterrée, sans famille, sans sa fille, vollatilisée, mais pas vollatile, parce qu’elle a pas d’ailles, elle a plus d’elle la fille, de la pas sage, de la maman qui l’a pas vollé, qui s’est pas envollée avec, avec elle, sa petite fille, sa petite étourdie, sans ailles, pas comme le petit étourneau, l’étourdie, là par terre, atterré, qu’est plus un vollatile, qu’est plus de cette famille, le petit oiseau sans famille, le petit étourneau à terre, de la famille terril, là devant la porte, raide, tout couché, tout plié, même les ailles, comme si c’était sans elles, le petit étourneau à terre, sans famille, sans plus papa, sans plus maman, qu’on aura sorti, qu’on aura mis où ? où maintenant ? qui maintenant ? qui l’aura sorti, pour aller où avec ? pour le mettre où dedans ? la grande poubelle noire ? les toilettes à la turque ? à la chasse au Grand Bleu ? ou la dalle ? la dalle au trou là-bas, au milieu le trou, au milieu excentré, la dalle, on l’aura mise où elle aussi ? vollatilisée, envollée, vollée la dalle, petit étourneau dedans, dedans le trou excentré, au milieu, dedans la dalle, vollatilisé dedans, dessous, l’étourdi, mais pas vollatillisé, atterré, ou envollé dans le Grand Bleu, là-haut chassé ? mais sans elles, sans ses ailles petit étourneau, replié, ramassé, à terre

… ou plutôt non, pas buildings, but skyscrapers, et in english please, parce que des gratte-ciels, des vrais, ça existe pas ici, même pas le quartier de la Défense à Paris, pas si haut que ça et de toute façon trop excentré, en banlieue, ni la tour Montparnasse qui en a l’envergure, tout juste, mais si seule en son centre, tout juste, que non, elle non plus, et que du coup gratte-ciel, ici, c’est jamais qu’un nom pour traduire skyscraper, un nom trop poétique en plus, alors que skyscrapers, et au pluriel parce que c’est comme ça que ça existe là-bas, en groupe, en grappes, grappes-ciels, c’est performatif, ça fait ce que ça dit, parce que ça dit ce que ça fait cet objet pluriel, cette brosse métallique géante, to brush, to scrape, ça gratte pas, ça drague, ça creuse, ça troue à la manière d’un tunnelier et t’imagine pas le bruit que ça fait, dans la roche, la tête d’abattage.

Et que non, c’était pas du hêtre. C’était d’une autre essence, l’imitation, les feuilles de placage, fixées avec de la colle à l’os, recouverte d’une couche de finition transparente.

  • « Considérer l’écriture comme un métier pour gagner sa vie devrait à bon droit être tenu pour une espèce de démence. » — Humain, trop humain, Friedrich Nietzsche
  • Un mot. Un mot qui passe. Juste un mot comme ça, dans Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville. Un mot au détour d’un plan, à peine une séquence, le train arrêté au matin, les passagers qui sortent. Un mot allemand, sur un wagon dont on vient d’apercevoir la plaque du trajet Vintimiglia – Nice – Paris. Le mot Schlafwagen, wagon-lit. Un mot qui n’a aucune incidence sur le reste du film, a priori. Un mot incohérent, et Melville insiste dessus, filme cette incohérence entre le trajet et le mot. Le mot allemand pour un train parti d’Italie. Le mot pour wagon-lit, Schlafwagen. — Évidemment, arrêtons de tourner autour du pot, ce mot-là, c’est celui de la mort. C’est le wagon de la mort annoncée des protagonistes. C’est et c’est sûrement aussi le wagon de la mort de tous ceux qui sont descendus d’un train allemand sans avoir choisi leur trajet, que c’était même une erreur. Après tout, Melville tient son nom de son nom de résistant. Et si c’était aussi le wagon de la mort de son père, terrassé par une crise cardiaque en courant sur un quai de gare ? Un mot fantôme.
  • Je me demande si je ne reste pas enfermé dans la structure pour mieux en sortir. Il me semble que les murs, ici ou là, se fissurent. Mais combien de temps cela va-t-il durer ? Et si elle était plus solide que je ne le pense ?
  • « Cette sensation d’envers du monde », dit f, « tout ce qui s’associe comme monde de présence tout autour, et puis quand on a échafaudé tout ça, tout ce qu’on porte à l’intérieur de soi, c’est vrai qu’on le porte ? ben oui puisque, si on va chercher cette, sensation, cette sensation fine, cette sensation imprécise, cette sensation floue, on est lestés de toutes ces images », « non pas, et dans ce non pas, si on écarte tout ce qui n’est pas votre livre, dans ce non pas, il y a quoi ? il y a tout cela qui nous permet de… construire ce tremblement, cette transparence, de la représentation langagière, à cet instant… non pas et, on tire, on suspend une totalité autour de ce qui va rester fragile… et qui est justement ce que vous avez déjà écrit, et qui va résonner par rapport à tout ça ».  
  • Non pas… un visage.
  • Le temps qu’il faut pour associer la consigne d’abord au visage de l’homme qui vient (texte premier), puis aux visages de la photo (texte neuvième de l’autre cycle) dont on ne perçoit rien ou si peu.
  • Dans les textes que je survole, je lis des choses qui ne me semblent pas si drôles que j’aurais voulu. J’ai l’impression que le trait est quelque peu forcé, et même fait pour démonter ce que j’écris, comme si je n’y croyais pas. Ou alors, ce que j’écris ne correspond pas à mes goûts de lecture. — Et tant pis si cette analyse ne convient pas, objectivement, à ce que j’ai pu relire, elle a au moins le mérite de prévenir.
  • Juste un paragraphe par jour, ça suffit.
  • Est-ce qu’avec cette poignée de fragments, inscrits dans d’autres textes, dont il ne devrait rien rester de leur présent ensemble — sinon à travers cette note —, on peut constituer un texte, en les réordonnant au besoin (ou en les imbriquant, ce que je n’oserais pas faire) ?
  • À relire l’ensemble des textes (de loin), il me semble que le chemin vers le livre est encore très loin, surtout si s’agit de faire comme si on écrivait une histoire dont on peut dire que ça se lit tout seul. Cela est peut-être dû au fait que les textes sont issus des deux cycles, Faire un livre et Progression, qui se perturbent, voire s’affrontent, plus qu’on ne le croirait, même si les tous textes participent du même univers (la structure où je travaille), puisque le premier part d’un épisode autour duquel tous les autres tournent (quitte à ce que la gravitation entraîne bientôt le centre dans la danse) et le second apportent de nouveaux épisodes en suspension autour de ce noyau gravitationnel ? Et puis, je ne pense pas vraiment à réunir les textes, à dresser des ponts. Ici ou là, peut-être, un écho.
  • En même temps, j’intègre les fragments dans les textes, une fois dans le document initial, indépendant, une autre fois dans le document global, le protolivre que je réagence de fond en comble, notamment pour regrouper les notes-codicilles à la fin puisque nombreuses sont celles qui se trouvent séparées du texte original (qu’on trouve en ligne) qu’elles accompagnaient. Mais que forme vraiment l’ensemble des notes ?
  • Voilà, j’ai redistribué les fragments comme si je percevais une suite de l’un à l’autre. Mais pas sûr que l’ensemble constitue un texte. Non pas un texte, un prototexte. — Mais du moment qu’il y a un semblant d’écriture

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