#L4 | Derrière devant

D’Imre Kertész — « Je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration. » Mais non. Non, c’est pas possible. Ça c’est pas possible. Il a pas le droit. Ça s’écrit pas. Ça peut pas s’écrire ça. On peut pas. Non. On comprend pas. Impossible. C’est total scandale. On en veut pas de ça. Pas du tout. Mais alors pas du tout. On comprend pas. Et on peut pas comprendre. Il a pas le droit. Mais on peut essayer. On peut essayer de comprendre. C’est pas possible, mais on peut. Il faut essayer. J’ai essayé, Jack. J’suis pas sûr d’avoir compris. Le scandale. Comment ça peut s’écrire, ça ? C’est pas possible. Alors j’ai relu, Jack. J’ai essayé de relire, avant. Avant cette page 261. Avant cette dernière formule du septième chapitre. Relire, pour comprendre. Pour savoir. À quel moment ça bascule ? À quel moment la phrase dérape, l’écriture ? À quel moment de l’histoire ?

De Nathalie Sarraute — Tropismes, et je me demande pourquoi de ces textes me vient l’image de nuages cotonneux, un ciel pommelé, plus ou moins gris. De petits nuages qui passent. Et en passant chacun se déforme presque insensiblement — même si c’est ultrasensible, en fait —, se déchire. Jusqu’à ce que se découvre son autre face. Plus ou moins menaçante. Humide. Fendue.

De Roland Barthes — « C’est l’intime qui veut parler en moi, faire entendre son cri, face à la généralité, à la science. » Et quand il dit ça, Barthes, en 78, son désir d’écrire, tout est déjà fini. On croit qu’il vient de se livrer, et qu’il va s’y mettre, enfin. Mais quand ? Après ça, c’est toujours le même désir d’écrire, formulé et reformulé, projeté, cherché, repris et relancé pour un livre toujours à venir. Oui, mais comment ? La formulation, le lancer ? Et depuis quand c’est toujours à venir ? depuis longtemps ? Ça commence quand l’intime ? Ce cri ? Dès le début, en 42 ? Le premier texte, en pleine guerre, contre la maladie ? La revue Existences ? C’est quand « notre enquête la plus intime ne va pas à l’issue des choses, mais à leur pourquoi » ?

Du site Raconter la vie — Du temps où je me faisais correcteur, où Pauline m’envoyait des textes de je ne sais qui, des petits, des longs, de toutes sortes, en blocs, en miettes, pour des petits riens et de grands projets, je ne sais plus, je lis, je corrige les erreurs, je reformule, mais pas trop, pas trop, juste parce qu’il manque un mot, ou il y en a en trop, parce qu’on sent que c’est pas ça qu’il ou elle voulait dire, mais attention, attention, c’est fait comment la phrase, sec et c’est des coups de pioche dans la langue, en mots tordus, ou ça coule de source et on s’envoie en l’air et il n’y a rien à redire.

De la langue et du travail des contemporains — Sandra Lucbert, contre ceux qui font et défont le travail, et pour cela travaillent la langue, la montent et la démontent de toutes pièces, et l’on est « parlé par une grammaire commune, inévitablement, on grince des dents », et c’est la mécanique de cette langue, qu’elle examine, c’est là où ça grince, là où ça coince, qu’elle tente de découvrir, comme un Usage de la parole appliqué à son usure prononcée, à son obsolescence programmée.

De Daniel Arasse — Oui, mais lequel ? Le chercheur en histoire de l’art et son épopée sur le Détail ? — Non… c’est très bien et bravo, quel travail, mais… — Alors le conteur d’histoires de peinture ? — Ah oui ça c’est mieux. J’aime bien l’écouter. Mais il manque un truc. — Alors l’auteur à la recherche de la bonne scène de roman pour parler d’un tableau ?

À quel moment on rattrape l’histoire ? Quel moment on bascule avec elle ? Ça tient à quoi de comprendre que lui il a le droit de dire ça, le plus scandaleusement du monde, parce que non, il n’y a pas de scandale. Non. Y a que la réalité. Fichue, sacrée, peut-être, Jack, mais la réalité du moment. Et tu sais ce que c’est ce moment ? Si tu sais pas relis, c’est écrit. C’est formulé même. C’est là, sous tes yeux, mais tu vois rien. Si ça te fait rien, tu vois rien et c’est foutu, tu le verras jamais. Que c’est là. Que c’est la beauté de la vie en fait. Inattendue. Inespérée. Incroyable. Parce que c’est pas croyable ça, Jack, la vie du jeune Kertész. Un ado à ce moment-là. On peut pas. On peut pas y croire à cette beauté, là, du camp. Mais c’est pas sur lui, c’est avant. C’est là devant. Ou juste derrière si tu préfères. Oui, c’est la vie. La volonté. Le désir. La force. Encore. Un peu. Vivre.

De Jean Genet — À la source du mal, quatre heures le cul du diable entre deux chaises de bonnes, l’une à Sabra, l’autre à Chatila, les gueules couvertes de chiures de mouches. Genet, dans le courant du mal, deux culs de bonnes femmes pour un diable assis là, quatre heures à chier la gueule ouverte les mouches de Sabra et Chatila.

Un jour, le texte, c’était sur les attentats du Bataclan. Le type qui l’avait écrit, il voulait dire quoi au fond ? Qu’il était là. Mais c’est quoi être là, à ce moment-là ? Comment ça s’écrit ça, ce moment, cet instant ? C’était quoi le projet, du même acabit que Blanchot dans L’Instant de ma mort ? Et moi je me retrouve dedans, dans ça. Et je fais quoi là-dedans, je corrige ? Non, c’est pas ça. Je reformule, je stylise ? Non, non ! Je fais quoi ? C’est quoi raconter la vie, là ? C’est quoi corriger le texte ? Corriger la vie ? Raconter la correction ? Et la kalach dans sa tête, les rafales, je la remets dans son texte, en saccade ? Mais attention, attention, pas trop. Ou alors, explique. Essaie d’expliquer, tout. De ce qui se passe, quand tu lis, de ce que tu penses quand tu réécris. Pas trop, attention. C’est pas ton texte, c’est pas ta vie. Pas ta mort. Oui, mais c’est ma lecture. C’est ma correction. Ma responsabilité. Même en part de colibri. Et Pauline. Pauline ?

De Marguerite Duras — Dans le sillage du vide, parce que « du moment qu’on est perdu et qu’on n’a donc plus rien à écrire, à perdre, on écrit », parce que la mort de la mouche, assise là, dans la maison calme et vide, immobile, à observer la mouche, sur le mur humide, qui n’est pas chaulé, mais que j’imagine ainsi, la mouche prise dans la chaux, comme cette femme dans la mer verte du Vice-consul, laquelle je ne sais plus, la jeune mendiante, une vieille folle, peu importe, ce personnage fantôme autour des autres qui ne sont ni héros ni principaux, ou à peine, et qui attirent autour d’eux le vide, le vide qui se colle à eux, comme ces personnages attirés par les eaux vertes et laquées, comme cette mouche prise sur le mur de chaux humide, comme Duras elle-même le nez à la vitre, l’été, à la plage, à la mer, l’été, à observer qui sur le sable, quoi à l’horizon, le ciel, l’été.

La langue et le travail de Joseph Ponthus — avec ceux qui travaillent sur les lignes de production industrielle, à la recherche de phrases pour un texte impossible, une prose intenable, un semblant de poésie par paquets de lignes, un soupçon de ponctuation réduit à la majuscule, et c’est ça, ce qu’il cherche dans l’enfer du travail à la chaîne, la langue majuscule, qui se casse la gueule en bout de ligne, et se redresse avec « tous ces textes que je n’ai pas écrits ».

D’Hubert Haddad — Un autre magicien avec un magasin sans fin à double fond. On trouve tous les nécessaires d’écriture possibles. De la lecture de vers saisis au hasard en feuilletant un recueil de poèmes, au roman muet tout en images simples, mais à sens ouvert si possible pour mieux creuser l’intrigue qui ne se lit qu’en creux de l’ensemble des images, en passant par la copie d’un texte sur le support idéal pour le lire ou simplement le regarder comme un tableau (ou quelque chose comme ça).

De Primo Levi — Henek et Hurbinek, au début de La Trêve. Ça y est, le retour à la maison est pour bientôt. Les Allemands sont partis, les Russes vont arriver, le retour, c’est pour bientôt. Sauf que voilà, il y a ces deux enfants. Henek, un jeune ado, qui s’occupe d’Hurbinek, un enfant encore en bas âge qui ne parle aucune autre langue que celle d’un regard fou, ivre d’une langue inconnue, à un seul mot. C’est là que Primo Levi loge son écriture — peut-être son destin —, et ça commence enfin, le retour. La Trêve. Jusqu’à cet autre mot, à la fin. Un seul autre, à la maison. Au « Camp ». Le Camp en éternel retour, et l’écriture pliée dedans, en un mot ?

Vivre, quand c’est pas possible. Quand on a même plus la force. Et tu sais pas pourquoi, mais elle est là. Elle est là alors qu’elle devrait pas. Et tu sais pas pourquoi, et c’est pas possible même. Mais c’est là. La beauté elle est là, Jack. De vivre. En force. En volonté. En puissance. Comme un rien de trop. Et c’est juste que ça se répercute sur l’impossible.

Dans quelle mesure le bibliobus, l’entrée par derrière, les quelques marches métalliques, le couloir de livres, nos piétinements, le balancement ou plutôt le flottement du véhicule, et les petits fascicules documentaires, tout en images et légendes, la couverture rouge et une photo en guise de titre (un volcan), et l’activité de découpage et collage (peut-être) — dans quelle mesure ça compte ?

Aujourd’hui, raconterlavie.fr c’est autre chose, ça fait dans l’événementiel et « vous aide à organiser votre conférence de A à Z ».

De Robert Louis Stevenson — Long John Silver.

La langue et le travail d’Arno Bertina (c’est tout frais) — les sans-papiers, les sans domicile, les sans travail, deux voix, quatre mains, chiffres et images, Borne SOS 77, Numéro d’écrou 362573, Ahmed et Ghetto, et quelques détroits pour une virée sans escale, sans but, sans lendemains, et quand « je marche, je rumine ceci : l’espace connu est aussi l’espace du merveilleux, des choses restant à nommer. »

Codicille

  • Ce soir, je rentre du travail fatigué, énervé, dans une colère sourde prête à en découdre, avec Jack tiens. Et c’est là que ça se décante ces fragments pour ceux qui font qu’on est aussi un qui veut écrire, parce qu’ils écrivent aussi pour lui, ce fantôme du futur. Une dizaine de jours que ça tourne, avec l’impossibilité de m’y mettre, à cause de ceci ou cela — et les autres et la vie ont bon dos. Mais pourquoi ce moment, cette colère rapportée du travail, de la structure, comme relais, comme lien ?
  • Je n’ai pas tenu. N’ayant encore rien écrit pour la sentimenthèque, je lis la proposition d’exercice suivante alors que je sais qu’elle est liée à celle-là. Je n’aurais pas dû.
  • Avec Jack, qui pourtant n’est rien : « Il est là seulement, on s’adresse à lui. Je suis même pas sûr qu’il écoute. Il est là, dans le flot de paroles », comme je l’ai dit à Louise, mais je ne suis pas si sûr qu’il soit dans le flot de paroles ; plutôt devant : juste là devant.
  • Maintenant que je sais comment elles se lient, mieux vaut les écrire en parallèle ? — Avec le sentiment terrible d’avoir faussé le jeu ? Ça aussi, ça me met en colère. Mais il en fallait une autre, d’ailleurs, plus forte, pour m’y mettre.
  • Ça marche aussi avec des citations, au lieu d’une lecture globale de l’œuvre ? — Mais à chacun son approche de lecteur, non ? Si c’est ça qui reste, qui dure, qui résonne, qui tonne, roule, en quelques mots. Suivons-les, ressortons-les au besoin, de la page, du livre, relisons en arrière, même si je ne sais pas ce que cela veut dire. On verra bien.
  • Entre chaque auteur, je dois faire une pause.
  • Qu’il m’est difficile de parler, en quelques mots, des auteurs que j’ai étudiés en longueur bien plus qu’en profondeur. Et voilà que leurs livres m’entourent et s’entassent comme jadis. Attention, à ne pas se retrouver encore au milieu des piles, tout au fond. Ça en fait des kilomètres de phrases, mises bout à bout. — Je n’ai jamais vraiment su trouver les mots. Mais sans ça, on ne lirait pas. Si on les avait, les mots, on n’écrirait peut-être même pas. Le pire, c’est qu’ils sont juste là, là devant.
  • Ce qu’il y a de terrible, c’est qu’on aimerait allonger la liste. Je n’ai pas inscrit un seul grand classique. Et même personne avant la Seconde guerre mondiale, ou juste à ce moment-là ! Et pourtant. — Je jure que je ne l’ai pas prémédité. Mais il n’est pas impossible que la liste, en s’étoffant, ait accru un jeu d’associations auquel je n’aurai pas résisté. C’est peut-être pour cela, d’ailleurs que je n’ai même pas mentionné certains écrivains que je feuillette plus régulièrement que ceux dont j’ai parlé.
  • Trois paragraphes que j’ai finalement coupés en trois et disséminés. Ça change quoi ? C’est plus facile à lire, peut-être. Mais ça vaut surtout pour le retour, l’écho. Et peut-être pour des répercussions imprévues avec les autres fragments, et plus faciles à capter.
  • Non, finalement impossible d’écrire pour l’autre proposition en parallèle. Je n’y ai pas du tout pensé. J’étais happé par les auteurs, les livres, dont j’ai essayé de parler.
  • Long John Silver, oui, tout simplement. Le pirate de L’Île au trésor, maître-coq de l’Hispaniola, son perroquet sur l’épaule, Cap’tain Flint. Juste son nom.
  • Ici j’ai couru, là je me suis ramassé (et relevé). Ça se voit ?
  • Le rien de trop : il y a ce mot de Shakespeare, lu je ne sais plus où, qui revient désormais avec cette expression : « Ne vois-tu pas qu’il faut un rien de trop pour vivre ? » (je cite de mémoire).

4 commentaires à propos de “#L4 | Derrière devant”

  1. non ça se voit pas
    pour le reste, on comprend les trois morceaux – je me souviens du moment où j’avais lu cette phrase et où je m’étais dit “il a raison ce type” – il doit y avoir une fleur quelque part, je m’étais dit ou c’est seulement ce dont je me souviens, là, juste, ça se peut, ça n’a pas non plus trop d’importance – y’en a pas mal en commun et qu’on a tous (et toutes) lus j’imagine (Ponthus par exemple) et puis t’as raison aussi :
    “Mais c’est là. La beauté elle est là, Jack. De vivre. En force. En volonté. En puissance. Comme un rien de trop. Et c’est juste que ça se répercute sur l’impossible.”
    Pour le reste, on avance (alors donc merci)

    • Merci Piero. — J’avoue que j’ai pris une claque en tombant sur la phrase de Kertész, et que je n’avais pas compris (j’étais encore jeune). J’ai lu et relu pour comprendre comment il en arrive là. Aujourd’hui encore, je trouve la phrase impressionnante. — Au fait, merci pour la référence à Ponthus lors du précédent atelier. Je ne connaissais pas alors, et je n’ai vraiment pas été déçu.

  2. Dur de réagir succinctement après l’exposition de tant de tripes. Du lourd, parcouru comme une grande nouvelle. J’ai apprécié la densité de la cohésion narrative depuis le premier mot, jusqu’au codicille. Intéressé de constater que le découpage fabrique un effet de renforcement cyclique et de thématisation. Impossible de décrocher.

    • Oh, grand merci Clément. Moi qui restais plutôt sur ma faim. Mais c’est sûrement un effet de la frustration de faire court pour parler des auteurs qu’on apprécie. Je trouve le fond léger, et je ne vois pas que la forme, peut-être — d’autant plus avec le découpage intempestif –, a son mot à dire. Encore merci.

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