#L6 | La nouvelle consonance

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Photo Gauthier Keyaerts

Et c’est ainsi qu’elle réalise l’urgence à se vêtir du paletot en laine, brun foncé, à boutons quadrillés aspect cuir. De dissimuler sa tignasse épaisse sous un foulard en soie approximative, aux motifs d’inspiration belgo-kashmiris. Réflexe de catho aux pratiques sporadiques. Puis elle enfile à l’aide d’un long chausse-pied chromé ses lourds souliers de facture fonctionnelle, sans aucune beauté. Mais quelle affaire rapport qualité temps. Elle saisit une canne, elle n’en a pas vraiment besoin, apprécie le contact du pommeau ciselé. Elle ferme les yeux, le contact du métal froid et hanté de savants coups de ciseaux l’emporte déjà.


Il ne lui en voudra pas pour cet emprunt, il dort profondément, assommé aux antidouleurs. Doses de plus en plus importantes, cadeau d’un fils impatient de fêter l’odeur du sapin. Inquiétant qu’il vive de peu en peu, chaque jour en déclin. Elle part avant que le silence n’embrase le moment et défigure un peu plus sa vie. Hier elle a connu une dérive nerveuse dans la cuisine, le couteau tremblant dans la main. Vers un autre monde, intérieur et perturbé, ce monde d’amour et d’espérance. Là où la mort passe son chemin sans regarder droit dans les yeux.

Direction la Drève de Bonne Odeur, après cinq cent mètres, et de nombreux pas de petite femme âgée, sur le Sentier du Rouge Gorge, à mi-chemin, elle s’arrête et se pose sur ce banc qu’elle affectionne tant. Taillé à même le tronc. Il endort les fesses et éveille l’inconfort, mais peu importe. Le séant posé, elle s’appuie sur la pierre massive à portée de coudes. Elle pose les avant-bras, les mains, paumes vers le bas. Elle prend beaucoup de plaisir à explorer les nombreuses aspérités de cet épais rectangle minéral, impressionnant dessus de table. De là, elle observe les cœurs gravés sur les arbres, aux réussites variables, les initiales diverses, alphabet incomplet peu en courbes, le pénis grossier, elle en rigole toujours, et une étrange forme géométrique. Peu catholique se dit-elle avant de se signer.

 
Seule en ce milieu d’après-midi, seule en cette portion de forêt – elle s’en assure -, elle déchiffre le braille de roche, yeux mi-clos. En comprend le langage, et réalise une fois de plus qu’elle n’est qu’une extension de ce monde, un accessoire organique en fin de parcours. Une particule fatiguée, aux traits noueux. C’est écrit là, sous ses paumes, tout comme de nombreuses autres légendes locales, pour initiés de la nuit de Walpurgis du Coin du Balais. Ça tombe sous le sens. Le monde tourne plus vite que ses idées, plus vite que son champ de vision lors de ses malaises de plus en plus fréquents. Caïn attaque double. Elle en pleurerait si la piété ne la poussait pas à tout lui donner, jusqu’à la bénédiction du fourbe. Elle pense à Abel, et à son incapacité à lui prodiguer la même intensité d’amour maternel. Elle y parviendra, trop tard, transformée en petit raisin sec, gobé par le néant. Une version trash et nulle de Cendrillon.


Ici et maintenant, elle respire profondément et arrache à l’immensité, à la végétation, aux insectes, aux moisissures variées, aux champignons, aux pommes de pins, aux faînes, à cette terre… des minutes de vie supplémentaires à l’inspire, et perd la mise à l’expire. Elle garde la recette de la longue vie dans un sac au fond d’une remise inexistante. Elle a rédigé ce sort une nuit de pluie, en 1965, vers minuit et quarante trois minutes. Elle n’arrivait pas à dormir, anxieuse, elle a descendu dans le noir, à pas prudents, l’escalier à pente raide qui mène à la chambre à coucher. Elle a allumé la lumière de l’atelier, écouté les gouttes lutter sur le plastique ondulé, une sacrée drache ! Elle n’a pas réussi à déterminer la gagnante, peu importe. Elle a pris un bloc de feuilles, un stylo.


Tout d’abord apparurent quelques dessins maladroits sous la plume. Un néophyte naïf pourrait prendre cela pour des talismans, d’autres pour une grille de mots croisés en devenir, ils n’auraient pas tort.


Ensuite, déboulèrent  les mots. En français, en flamand, en allemand, en langue nouvelle, en vides et pleins. Avec l’audace d’un “Je” :

– “Je suis M. W., je vis loin des miens et proche des miens, loin de ma famille et au cœur de ma famille. Je suis une femme ni heureuse, ni malheureuse. Je parle d’une voix ni douce, ni agressive. Dans quatre ans naîtra mon dernier petit-fils, je serai tout pour lui, et lui tout pour moi, puis ça cessera“.

Et la pluie s’acheva, une dernière coulée avant que l’odeur végétale emplisse les rues, que la boue et les brindilles dévalent, que les lumières se fassent rares, que l’impression d’être seule au monde apaise la douleur.

A propos de Gauthier Keyaerts

Mon univers basé sur un principe de « sculptures sonores et visuelles », repose sur l’écoute, l’observation et l’instinct. J’aborde la musique, la photographie et la vidéo de manière « physique », organique. Cette approche peut se matérialiser –- au final — sous forme de concerts, de performances, de scénographies, de créations radiophoniques, d’installations ou encore se pérenniser sur disque… peu importe. J’ai récemment tenté l’expérience -– exutoire –- de l’écriture, modestement, mais passionnément… et avec ce même penchant pour l’action la plus spontanée possible.

17 commentaires à propos de “#L6 | La nouvelle consonance”

  1. Gauthier, tu me connais : bon dieu de bordel de merde : envie de passer des pans entiers de ton texte dans ma “machine à écrire”, tant il y a, là-dedans, des tonnes de choses que j’aimerais sampler ! et puis et puis : grande grande grande réussite : je te connais : tu as réussi à “faire endosser” à ton “personnage” des pans entiers de ce qui t’anime, toi, Gauthier Keyaerts = = super mélange entre souvenirs, souvenirs supposés, projections, mondes intérieurs de Gauthier K ! voilà ce qu’on pourrait appeler le “présent de l’écriture” !

    • Coucou camarade ! Mais tu me fais frissonner là ! Maintenant dans ce canapé ancien et trop mou, bourré d’acariens hilares vu mes crises d’allergie (mission accomplie pour ce “petit peuple” – copyright Otto G) ! Donc, ce serait un honneur si tu passais à la remixette (moulinette à remix) des bouts de texte, si tu samplais, ce serait bien si un jour tu en as le temps, tu le sens. Ne fut-ce qu’en avoir l’envie me déjà fait super plaisir. Et cela fait écho à l’infini : le Gauthier dans la tête du Gauthier, celui imagine le Gauthier de toutes les époques qui observe et parle d’autres langues et d’autres personnages. Ton dernier texte m’a filé une sacrée envie de lâcher prise, il n’y a rien à perdre, bien au contraire. Des bises et merci t

    • Heureux de te lire Catherine, heureux de penser en effet à nos conversations, nourrissantes, encourageantes. Sincèrement, tu m’as transmis quelque chose de précieux lors des deux premiers ateliers auxquels j’ai participé. J’ai une mémoire étrange, je peux oublier ce que j’ai mangé ce matin, mais par contre, me souvenir d’une de nos discussions, du ressenti, du moment de la journée, de la lumière du jour… Désir, oui, pas forcément plaisir ou nécessité, désir. Réflexe vital. Et que cela me parle cette affaire d’épingle à nourrice et de granit! Des bisous!

    • Merci Marion… ce que je ressens pour le moment, c’est un peu ce moment avant l’orage, que le corps anticipe, les signes sont là. Ou cet instant où les animaux s’enfuient avant le tremblement de terre. Je t’embrasse!

    • Merci Bruno! En fait je dois rester ancré dans la suite de moments présents, semaine après semaine… alors qu’après avoir compilé les premiers textes dans le template envoyé par François, j’ai déjà envie de retravailler le texte ! Joie! Bises l’ami!

    • Bonjour Brigitte, le contact avec les matières est essentiel pour moi. Tous les jours je reste en stase, fasciné, admiratif, dubitatif lorsque je prends en main une pierre, touche une fleur, un bout de corps, un vêtement, etc. J’ai à la maison plein de souvenirs de voyage particuliers : une branche de sapin avec des pommes pins qui a un forme de sceptre, un sac de pierres qui ont servi à former un cromlech utilisé lors d’un spectacle, des fleurs séchées… En plus, tout cela possède généralement des son que j’explore également. Je t’embrasse!

  2. Merci beaucoup Géraldine… en effet, j’ai utilisé – inconsciemment – plusieurs événements récents, plutôt plombants, comme moteur à écriture, du sensible. Je sentais que ça vibrait fort dans le corps, je ressentais aussi une sorte d’apaisement et d’attirance pour la page, plutôt que de l’anxiété ou trop de questionnements. Une étape sans blocage, pour une fois… Il était hors de question d’étaler de la tristesse au couteau, sur une toile grise. Cela peut paraître étrange, “le dit est dur”, mais j’ai écrit cela avec une sorte de joie. Je reprendrais bien le mot que François a cité récemment : une épiphanie, une vision claire, “hypersurréaliste”. Passe une très belle journée!

  3. Rétroliens : #L8 I L’Évangile de Marie – Tiers Livre, explorations écriture

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