#P6 | Pot-pourri

Vendredi

Ce matin, en partant, j’avais un peu d’avance. Pour me rendre au travail, j’ai voulu prendre la petite route de campagne, dans les vignobles, qui rejoint la petite église de Brie perchée sur sa colline. On l’aperçoit de loin. Et bien avec le soleil. Pas de chance : travaux, route barrée, déviation. Je me suis vu aller dans la direction opposée. En essayant de couper à travers, par les chemins blancs, l’église en vue, à une poignée de kilomètres, j’ai bien failli me perdre. Et bien sûr, je suis arrivé en retard à la structure.

Josiane — Encore combien d’histoires comme ça cette année ? — Par inadvertance, le jour où elle m’a demandé de l’aider pour un partage de connexion avec son téléphone (il y a deux semaines), j’ai découvert d’un glissement de doigts la photo où on la voit en couple avec Didier. Estomaquée, elle m’a fait promettre de ne rien dire. J’aurais dû lui faire promettre en retour. — Ce matin, elle est venue me demander conseil au sujet de sa relation, qui tournait court. (À moi, qui n’ai jamais su rompre et rêve encore, parfois, de mes rares premières petites amies (pardon pour le pléonasme)). Elle pleurait, elle chevrotait, l’œil roulant et le poing serré sur ses lèvres, et jusque dans la gorge. Je ne sais plus quand ça a basculé. Je ne sais plus quand la tranche de vie de merde dont elle me faisait part valut soudain comme la partie pour le tout. Avec l’histoire du père, des frères et sœurs, du petit dernier, du mari, du fils, le rejet, les insultes, les coups, les viols, le décès du petit, les fugues et la fuite, sans logement ni travail, sinon « de fortune », trois fois, et on l’arrêtait plus.

« Et moi maintenant, y a un peu de mieux là, et j’arrive là, pour me refaire avec vous et tout le monde dans la structure, me voilà et avec Didier et c’est super, merde c’était super au début, c’est vrai… et maintenant… et Didier, le con, on était bien au début, mais putain, il veut pas que je voie personne, il surveille même les messages à mon fils… le con il me flique, et il me fait flipper avec sa musique de gourou, qu’on m’a dit qu’il pourrait faire partie d’une secte, mais j’ai pas cru moi, j’les ai pas crus, c’est n’importe quoi ce genre d’histoire, j’y crois pas… et il a ses casseroles au cul lui avec, il fait avec comme il peut, ça j’le sais, et si ça lui chante sa musique cantique ! j’m’en fous moi et c’est joli même ! mais merde… et merde ! j’les ai pas crus… et voilà, hier… j’les ai pas crus et bordel, hier y avait des branches devant ma porte… y avait des branches bordel… un petit fagot, un bout de tissu autour… un truc écrit qu’on y comprend rien… rien… et qu’on m’a dit que c’était son trip à lui ça… et t’y crois toi ? t’y crois à ça ? et j’fais quoi maintenant ? dis-moi j’fais quoi ? » — Quelque chose comme ça.

Dimanche

La Voie Romaine, quelques photos ce matin.

Il ne faisait pas très beau. J’ai profité d’une accalmie, d’un rayon de soleil, pour monter au pied du coteau. Le ciel menaçait, une ondée arrivait par l’ouest. Mais le soleil, dans mon dos, perçait. Et il balayait d’un revers de lumière le coteau, en face, et les nuages s’irisaient. C’était rien. Le temps de quelques photos, la bruine arrivait. Elle m’aura accompagné tout le retour.

De cela, je n’avais en fait rien à dire. Mais cela même, il faut le dire. Il faut les dire tous ces petits riens qui ponctuent la journée en sourdine. La lumière qui passe et puis s’en va, l’arc-en-ciel et puis la pluie. Il faut les dire, et les susciter, les provoquer. Si je ne les avais pas accolées les photos, comme ça, presque par hasard, malgré leurs différences de format (portrait/paysage), je n’aurais pas eu la surprise de voir que les horizons des deux vues, sans retouche, s’alignaient, que le coteau se reconstituait, cubique, elliptique (le petit bois au centre en moins). Le coteau épuré, stylisé. D’un côté, vue paysage, un grand champ en friche, une touche de lumière au loin, à flanc de coteau, blonde — de l’autre, vue portrait, le chemin blanc qui monte droit, et cette espèce de ligne haute dans le ciel, un arc diffus aux couleurs passées. Entre les deux, rien. Ça ne colle pas vraiment les images, ni le champ et le chemin, ni les nuages et leurs trouées. Sauf : la ligne d’horizon : sauf la crête du coteau, qui court d’une photo à l’autre. — C’est rien, c’est le hasard, dira-t-on. Peut-être, mais ça change la perspective. Sans quoi, je n’aurais rien écrit.

Lundi

Yvette — Claudine me rapporte à midi cette anecdote, pendant que nos boîtes Tupperware tournent dans le micro-ondes, au sujet de notre Congolaise (« du Congo Brazzaville, pas Kinshasa, attention ! » ; originaire de Pointe Noire) : « La première fois qu’elle est allée manger chez ses beaux-parents, on l’a installée en bout de table, avec une assiette et des couverts en plastique, et on lui a pas parlé de tout le repas. »

Il a plu. Une pluie soudaine, lourde, à grosses gouttes. Quelques minutes en fin d’après-midi. Un grondement au loin. Et quand ça s’est arrêté, la terrasse fumait. Et quand j’ai ouvert la baie vitrée, ça sentait bon aussi, les fleurs du citronnier, ce qui remontait du jardin, le tas d’herbe coupée, le foin.

Mercredi

Lundi matin, Mounir énervé. Il ne comprenait pas pourquoi il se trouvait dans mon groupe alors qu’il devait être avec Amélie. — Vous voulez dire Aurélie, vous avez dû mal lire ? — Ma… non c’est là écrit, Amélie ! — Oui, mais y a pas d’Amélie ici. Ma collègue, c’est Aurélie. C’est peut-être mal écrit ? — Ma… ie sais qui est Aurélie. Ma sur la feuille, là, c’est Amélie. Là. On a barré ton nom et c’est A-mé-lie ! — Et vous aurez confondu le u et le r écrasé avec m, peut-être… ? — Ma… non, ie sais lire, et toi t’es barré là !

Sur le puits, couvert d’une chape de béton, il y avait un tas de cailloux. Je l’ai partagé en deux de façon à recouvrir tout le cercle de béton de cailloux, et créer au milieu un espace, une sorte de voie dans laquelle j’ai ajouté du sable. On imagine un passage dans une vallée désertique. Mais j’y vois, plutôt, un détroit donnant sur une baie, le sable valant pour l’eau. Et comme il y en a de part et d’autre des tas de cailloux, recouvrant bien le cercle de béton, on pensera aussi à des îles. (Besoin de vacances, non ?)

Samedi

Cette nuit, le réveil et l’insomnie. Et comment j’ai essayé de la casser, de renouer avec le temps en prenant la bête de somme par les cornes du clavier. Je me suis assis à ma table de travail et j’ai écrit, je ne sais combien de temps :

… et c’était rien, c’était pas grand-chose, juste un petit sifflement par-ci par-là, toujours un peu plus fréquents peut-être, insensiblement, et puis réguliers, et de plus en plus forts, le sifflement est devenu une vibration, une série de vibrations plus ou moins longues, plus ou moins fortes, que je pouvais stopper en ouvrant grand la bouche, le plus grand possible, comme si je me forçais à bâiller si tu veux, et c’est d’ailleurs ce qui finissait par arriver, y avait que ça pour les arrêter ces vagues de vibrations intérieures, un grand bâillement, ça les stoppait net, mais aujourd’hui ça suffit plus, y a que dormir qui arrête la chose, que dormir, mais c’est le problème, dormir, j’essaie, je fais tout ce que je peux, et je m’endors même, tout le temps, je dors debout toute la journée, même au boulot dans la structure et pourtant je suis actif, enfin j’essaie, en tout cas je dois faire illusion parce que personne me dit rien et qu’est-ce que je suis crevé, je m’endors tout le temps, tout le temps, mais dormir ça, c’est une autre histoire, parce que c’est plus des vibrations intérieures plus ou moins fortes, plus ou moins longues, parce que bâiller ça marche plus pour arrêter la chose, et quelle chose, c’est plus des sifflements ou des vibrations, c’est carrément le monde, le monde autour de moi, le monde dans ses activités, plus ou moins fortes et plus ou moins longues, mais continues parce que relayées, c’est le monde qui me siffle, qui me vibre, qui me tremble même de l’intérieur, parce que j’en tremble, j’en frissonne tellement je dors debout sans pouvoir dormir, et ça, ça a commencé avec une espèce de structuration des vibrations, elles sont devenues plus carrées si tu veux, elles se sont associées à des images, des choses, du monde comme il va, là, autour de moi, hyperactif, des images et des choses qui revenaient, les mêmes, avant d’autres images et d’autres choses, nouvelles, plus fines et plus nettes aussi, pour un monde plus complexe, toujours plus différent, pour un autre monde peut-être, mais des choses d’abord simples d’abord et qui se répétaient, qui revenaient en boucle à l’intérieur, et qui me faisaient même, moi, tourner en rond, ça a commencé avec des bruits de pas, un ou deux, et puis une porte qu’on essaierait de fermer, qui claque un peu, deux fois, ou des trucs qui tombent sur une table ou sur une parquet, parce qu’il y a du bois, c’est ça, la porte, la table, le sol sur lequel on marche, c’était du bois, c’est ça qui vibrait, c’était la structuration de la vibration, un étouffement, ou un assourdissement, parce que le bois ça sonne pas, ou si ça sonne c’est mat, c’est ça, des vibrations mates, carrées, qui me piétinaient, qui me claquaient ou me tombaient dessus si tu veux, et ça tournait là-dedans, j’avais la tête en bois, et c’est à force de bâiller, et que ça marchait plus ça, je suis sûr que c’est à force d’ouvrir la gueule en grand que ça s’est mis à grincer comme un portillon, mais un grincement limite, limite parce que répétitif, tout de suite en boucle, un pipeau avec lequel on ferait ses gammes stridentes, et avec de l’écho, ou en chœur avec un autre pipeau, mais plus loin, un ton ou deux plus bas, qui imiterait un chien qui hurle à la mort ou un loup, et c’était ça en boucle, c’était la nouvelle structuration, la nouvelle vibration du monde, du pipeau, le monde qui s’ouvre et c’est que du pipeau en boucle, et ça grattait aussi, ça grattait, y avait quelque chose qui gratte, qui racle, qui frotte, qui râpe, mais pas trop fort, y avait même des moments de silence, on les entendait bien parce qu’on entendait quand même une sorte de froissement, comme si on fouillait, cherchait quelque chose, un froissement de papier plutôt, c’est ça, on cherchait sous du papier, ou on faisait quelque chose avec, on l’étalait ou on enroulait quelque chose dedans, dans du papier, et ça c’était bien parce que ça faisait des moments de pause, des moments de silence qu’on fouillait, qu’on explorait à la recherche d’on ne sait quoi si tu veux, du silence lui-même sûrement, en frottant, en grattant, mais ce pipeau, ce portillon grinçant qui se réouvrait, le monde des chiens et des loups hurlant au loin, si ça pouvait se couper, si ça pouvait se couper, mais ça revenait en boucle, c’était continu ces hurlements, et ça se relayait leurs modulations, basse fréquence de l’un, haute fréquence de l’autre, et je voudrais que ça se coupe, et même à l’intérieur je sens que c’est ça qu’on cherche, parce que même le silence, qu’on entend plus fort, au premier plan, parce que le monde pipeau c’est plus loin, derrière, c’est dans le fond, mais c’est ça qui prend toute la place parce que c’est continu, relayé, et le silence devant qu’on entend à coups de froissement et de papier, d’abord, il cherche la coupure parce que c’est ça qu’il devenait, quelque chose qu’on coupe, c’est ça qu’on entendait, des petits coups de couteaux sur la table, d’abord les froufrous, et puis un tchac, et tchac, et un autre, des pas vifs, mais patients, à peine plus forts que les perpétuels pipeaux du monde, mais c’était là, devant, ou juste à côté, et puis ça se remet à fouiller, à froisser, pendant que ça hurle, que ça grince, pendant que ça vibre en pipeau, que ça siffle, mais c’était au fond tellement moins avancé que ces sons en arrière-plan, en relais continu, c’était tellement en retrait, tellement mat, qu’en cherchant à les entendre eux, au plus près, en cherchant à les dégager du silence qu’ils incarnaient, j’ai fini par plus en dormir et par être crevé constamment et j’ai lâché prise, et alors d’autres images, d’autres choses sont apparues, toujours plus, et c’est comme si j’avais le monde entier dans la tête maintenant, comme si j’étais branché en continu sur la Toile, un serveur par lequel transite toutes les images et les sons et les mots du monde simultanément, et la télé, et la radio aussi, non pas la télé, mais c’était une histoire à dormir debout, et d’ailleurs c’est ce qui est arrivé, je dors debout, même au travail, tellement je suis crevé, même dans la structure où je fais illusion, où personne voit comme j’en peux plus, fatigué d’être fatigué que je suis, où personne voit combien j’en ai la gueule de bois du monde en pipeau, et de ce papier froissé, chuchoté, qui signifie que l’impossible silence si tu veux, la gueule de bois du monde acouphène, et combien je suis vanné, moulu, raide, mort…

Voilà, en copié-collé sec, sans relecture.

Hier, séance tests de logiques. Après ceux des relations de sens, des tests de perte de sens en quelque sorte puisqu’il faut faire avec l’erreur et, dans le cas de l’aisance verbale, des tests de création de sens puisque, selon les Tests psychotechniques de Jean Rembert, « il n’y a pas ici de modalités de réponses proposées, c’est au sujet de les fournir, […] et le sens des mots n’a plus d’importance ».

Avant de passer aux tests de Raisonnement verbal la prochaine fois, j’aurais voulu traiter les tests dits de Shéhérazade et des Diables et anges. Mais pas le temps. Ou plutôt, contretemps : la majorité du groupe a estimé que je ne proposais pas assez de tests de logique dignes de ce nom (autres que verbaux) ; c’est la seconde fois. La seconde partie de la séance a donc été consacrée à des tests plus classiques de lettres, chiffres, figures et symboles. (D’ailleurs, ce n’était pas plus mal : les derniers tests de langage m’ont résisté, le plus déstabilisant étant celui qui se rapportait à tout dans tous ses états.)

Lundi

L’arrivée dans la structure, ce matin, quand il y a du monde devant l’entrée, qu’on discute, avec de grands gestes, on s’esclaffe, on rit. Il y a du monde. Un premier bonjour de circonstance, et je disparais par la première porte ouverte. Je m’installe. L’ordinateur, le chargeur, la trousse. Le Bic bleu pour la feuille d’émargement à imprimer. Ça rame. Toutes les portes de la structure sont ouvertes. Le soleil entre par la fenêtre d’en face. Je me demande ce qu’on se raconte.

Sonia — Elle est arrivée avec deux doigts bandés, le majeur et l’annulaire de la main droite. Une opération des tendons à cause de l’arthrose, qui lui fait des doigts crochus. Sur le clavier, ses doigts ne frappent pas avec la pulpe, mais presque avec l’ongle.

Annabelle — Je l’ai reçue pour un premier entretien de positionnement. Une petite fille d’une vingtaine d’années, accompagnée de sa mère. Pas très grande mais menue, élancée même. Un visage ovale, qui pointe au niveau du menton, des yeux fins. Bruns je crois, comme ses cheveux. Des reflets roux. De petites taches de rousseur, le teint pâle. Quand je parle, elle baisse les yeux, les relève, les baisse, les relève. C’est sa mère qui répond la première. « Et vous Annabelle, qu’est-ce que vous en pensez ? » Elle me répond en joignant ses mains sur ses genoux, tordant ses doigts. Et c’est comme si elle contenait aussi quelque chose au niveau du ventre. Quelque chose qui bouge et qui tremble. C’est ça, il y avait un petit animal tout grelottant qu’elle retenait, qu’elle cachait. — Il y a une photo d’André Kertész comme ça, d’un garçon à l’œil farouche tenant entre ses mains, sous sa veste, un petit chien blanc dont on ne perçoit que la tête. Pour le petit exercice d’écriture, j’ai invité sa mère à sortir, et je l’ai laissée seule dans la grande salle de réunion où nous nous trouvions. Quand je reviens, je lui demande de me lire son texte. Sous la voix fluette qui bute sur chaque syllabe, ou presque, pour décrire la chambre d’une amie, j’aperçois sur le papier de grandes lettres, hampes et jambages tremblants, sur une poignée de lignes tordues.

Mardi

Pour une fois que je proposais une activité de lecture en relais, afin que chacun sente bien en lisant, en écoutant, ce que j’attendais pour l’exercice d’écriture à suivre, Josiane, quand vient son tour, se met encore une fois à pleurer. Elle sort, son passage inachevé. J’en termine la lecture et demande aux autres de lire les fragments des autres en attendant le retour de Josiane. Mais elle ne revient pas. Je décide alors qu’on sorte tous pour la rejoindre, et qu’on sorte de la structure pendant qu’il fait beau, qu’on se rende de l’autre côté du quartier, là où se trouvent les chèvres que nous entendons mais ne voyons jamais, et c’est le lieu même qui servira d’objet pour écrire.

Sur place, nous nous retrouvons devant le parc parfaitement entretenu (en friche il n’y a pas si longtemps) d’une maison bourgeoise en pierre. Les chèvres se situent au fond, dans un enclos, juste derrière la structure. On discute, certains prennent quelques notes, des photos. Même de ce qui se trouve derrière, de l’autre côté de la route. Et puis, je ne sais plus qui a raconté l’histoire de la maison :  l’ancienne propriétaire, si gentille, assassinée : son fils, 47 coups de couteaux, en plein dans le cœur. Josiane a rejoint en courant la structure.

(Dans les textes, personne n’a parlé de cette histoire que tout le monde semblait connaître, sauf moi.)

Jeudi

Laurie — Quand elle me parle, c’est souvent la tête droite et qui ne bouge presque pas. Le regard loin devant. Comme si elle avait des œillères. Comme si elle voulait déjà être là-bas, loin devant. Elle ne s’écarte d’ailleurs pas plus du sujet qu’il ne faut pour cela. Et peut-être comme si elle parlait depuis là-bas, de l’autre côté, sans quoi cela lui serait impossible.

Pour le texte où l’on répète et affirme, une dizaine de fois si possible (on peut prendre son temps pour y parvenir), son nom (prénom, surnom), avant de parler de soi, de ce qu’on fait ou de ce qu’on a vu, entendu, ici ou là (pourquoi pas des rêves), Laurie a écrit deux fragments : le premier concerne l’origine de son prénom, le laurier ; le second un combat.

Pause de l’après-midi. — Cécile raconte son entretien par téléphone avec la gérante d’une boutique qui ne mâche ni ses mots ni ses expressions hautes en couleur. Elle va jusqu’à l’imiter d’une voix plus grave, parsemée de blèsements. Et elle part aussi chercher un cahier sur lequel elle note tout (un petit cahier de brouillon Forever rouge, comme moi) pour reprendre au mot près les expressions de la gérante. Parmi elles (Cécile me laisse lire), j’aime assez cette phrase (qui constitue le bilan écrit de la gérante concernant une jeune stagiaire) : C’est mieux parlé que ce que je pensais.

Demain, batterie de tests de logique.Des dominos, des cartes à jouer. Tout en série, opération, répartition. Répartition : par répétition ou symétrie.

28 juillet

  • Parfois, en lisant, je rencontre un mot qui sonne différemment et qui fait envie. Dernièrement, c’est élastique.
  • L’écriture inclusive aurait peut-être pu avoir son intérêt dans mon dernier texte du cycle Progression, Las de se dresser sur les mots… Ce titre correspond au début du texte (je n’étais pas inspiré). Il aurait pu se poursuivre ainsi : le.s sens laissai.en.t tomber. Au lieu de quoi, j’ai utilisé le pluriel. Mais l’écriture inclusive n’aurait-elle pas mieux relevé et la double dimension — intellect/affect — du mot sens, et, du fait même de l’inclusion — du point, déconstruisant quelque peu les mots, leur donnant du jeu, celui de l’alternance sémantique ou de la polysémie, alors plus explicites —, la mise en application de l’énoncé : un effet de la lassitude, le fait de laisser tomber ?
  • « … le rapport à la fiction va changer, parce que : cet Impalpable, cette Diffraction, cette Finesse, du rapport au réel, Va être transfiguré, et c’est à ce Moment-là, que, votre Phrase devient fiction… » — la majuscule là où la prononciation insiste.
  • À portée de main, ou presque (je le vois, au bas de ma bibliothèque), le journal que j’ai tenu il y a quelques années, d’abord concentré sur mon lieu de travail, avant de l’ouvrir à la vie en général. Il suffit peut-être d’en relire quelques passages. — Oui mais : le journal a été abandonné. Et puis il avait des airs de correspondance. (Je m’adressais toujours à Naïs, la secrétaire de la structure avec qui j’avais beaucoup sympathisé. Elle n’a jamais rien lu. C’était un personnage, en somme, pas tout à fait réel ni vraiment imaginaire. Virtuel ?) Dans quelle mesure est-ce que je pourrais vraiment l’utiliser ? Dans quelle mesure je ne devrais pas ? — C’est écrit juste au-dessus.

29 juillet

  • J’écris 29 mais il est déjà minuit passé. Je m’y retrouve bien tard à la table de travail. La faute à Cyrano de Depardieu, ce soir. Je voulais juste parler de Kafka, d’un souvenir de lecture plutôt, du Journal. Je ne sais plus où j’ai consigné cela, mais il me semblait que, de temps en temps, l’enchaînement des fragments, dans une même journée, était moins gratuit, plus construit qu’il n’y paraît : comme s’il y avait une montée en puissance de l’écriture, d’un moment où elle se lève à travers une description simple jusqu’au dernier où elle s’élève, les mots se retournant sur eux-mêmes, devenant leur propre objet. Ce n’est qu’un souvenir de lecture, il faudrait un exemple. Il n’y en avait d’ailleurs peut-être qu’un, et je l’aurai imaginé.
  • Seul. J’aime assez ce qu’écrit Rostand — je ne retrouve plus mon livre, heureusement il y a Textes libres et la fonction de recherche Ctrl+F : « Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter, / Rêver, rire, passer, être seul, être libre, / Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre, / Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, / Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers ! / Travailler sans souci de gloire ou de fortune, / À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! »
  • Demain, Annabelle.

31 juillet

  • Parfois, le cœur n’y est pas. C’est aussi gris et pluvieux (et froid) que le temps aujourd’hui. Pourquoi ? Trop de matière, entre le journal qu’on n’aurait pas dû abandonner et les événements récents dont on voudrait parler ? Et l’espèce de journal de travail que je tenais aussi, au début, pour m’aider à préparer les séances, à construire et comprendre le métier à partir de disciplines sinon disparues, aujourd’hui, du moins réduites à rien ?
  • D’abord, quelques notes concernant la structure aujourd’hui, dont je pourrais dresser une petite liste. Ensuite quelques-unes extraites de ce vieux journal, et si je ne sais pas lesquelles je les tirerai au hasard ? Et puis glisser deux ou trois notes du carnet de travail retrouvé, avec des extraits de textes de stagiaires conservés. Et pourquoi pas une note du carnet web éphémère, d’un jour de promenade sur le chemin blanc, l’ancienne voie romaine ? — Voilà, une dizaine de notes comme ça, plus ou moins longues. Pas trop. Sans souci de chronologie. J’aurai tout le temps ensuite de distribuer les jours comme on jette des graines à la volée. C’est dire que le temps est loin d’être linéaire : c’est un vaste champ, et ça pousse un peu partout, chaque graine à son rythme (et parfois, rien). — Et voilà, c’est peut-être ça aussi qui fait qu’on n’a pas le cœur à s’y mettre, quand manque un peu de méthode. Souvent, le problème, ce n’est pas tant quoi : c’est comment.

1er août

  • Le journal jour après jour ne me convient pas. Mais je peux inscrire toutes les journées de la semaine dans le désordre, de sorte que l’on comprend que le journal s’étend sur deux ou trois semaines. — C’est qu’écrire chaque jour, pour m’y être essayé quelques mois dans un carnet web, c’est une épreuve. On n’a pas toujours le temps, et quand on l’a on n’a pas toujours les yeux, les oreilles, la peau même, aux aguets : malheureusement, le monde ne vient pas toujours à nous sous l’espèce de l’écriture, pour reprendre Barthes à l’envers — et alors, vient-il ?
  • Le journal que j’essaie de construire ici me semble particulièrement complexe, lourd. Alors qu’il suffirait que je m’asseye à la terrasse pour observer ce qui se passe dans le jardin. Combien d’étourneaux, en début de soirée, viennent là picorer ? Et combien de moustiques viendraient me piquer ?
  • Copié-collé d’un texte issu du carnet web. Et quand je le relis, je le trouve mauvais, je ne comprends pas, il faut tout reprendre, il n’a pas sa place là, supprimons-le et oublions. — Non. Quelque chose cloche, mais je dois surtout laisser passer cette première impression, réaction, avant de faire quoi que ce soit.

2 août

  • Je navigue un peu au hasard, un peu à l’intuition, entre des événements relativement récents, d’autres plus anciens, dispersés dans de vieilles notes et la mémoire neuve. La structure toujours en vue, l’ouvrage sur le métier. Au final, tout cela devrait constituer un petit pot-pourri d’un formateur lui aussi virtuel.
  • Les extraits déjà écrits, copiés et collés, me donnent plus de travail que je ne l’aurais cru. J’effectue pas mal de modifications et de coupes. Mais j’essaie de ne pas être radical. Après tout, un journal dit intime, ça laisse le droit aux flottements de l’expression, aux erreurs et même aux contradictions. Et si ça passait par là aussi, cette diffraction, cet impalpable et cette finesse du rapport au réel ?

3 août

  • Dans le Journal de Kafka, j’ai répertorié un certain nombre de pages où il est régulièrement question du nez dans les portraits : « … ce grand nez qui surgit comme d’un creux et avec lequel on ne peut pas plaisanter, par exemple s’il est dur au bout ou bien le saisir légèrement par le dos et le tirer de droite à gauche en disant : “Et maintenant tu vas venir avec moi.” » — « On ne peut pas saisir plus fermement un visage qu’on ne le fait par ce nez. La cloison en est un peu abaissée, par suite de l’habitude de se tirailler le nez en avant. » — « Aptitude particulière de son nez au changement, par suite de l’alternance des lumières et des creux sur les muscles qui jouent autour. » — « … celle qui portait un manteau à plis ample, brun, un peu ouvert devant, moelleux comme un vêtement d’intérieur, qui avait un nez fin, un cou délicat et des cheveux dont la beauté tenait à quelque chose que j’ai oublié » (la beauté ne se laisse pas saisir comme ça) — « Visage ravagé. Elle produit parfois un certain effet en relevant le nez, en dressant un bras, en faisant tourner tous ses doigts en même temps. » — « … avec son nez descendant en pente raide, suivant une direction qui se trouve dans un rapport géométrique quelconque avec ses seins tombants et son ventre tendu… » — « En été, on voyait plus que jamais son grand nez dans un visage exsangue dont on aurait pu longtemps presser les joues sans y faire apparaître de rougeur, le fort duvet blond amassé sur sa joue et sa lèvre supérieure, la poussière du train qui s’était logée dans les coins de son nez et le blanc maladif dans l’échancrure de sa peau. » — « Sa jeune femme a des joues rondes, un visage allongé et ce genre de petit nez grossier qui ne dépare jamais un visage tchèque. » — Mais qui le plus fétichise le nez, Kafka ou moi ?
  • Je me suis aidé de mon correcteur d’orthographe. Mais est-ce qu’on relit vraiment les fragments de son journal pour en corriger les erreurs (exception faite de l’instant de l’écriture, quand on observe ce qui vient de se passer) s’il doit demeurer intime ?
  • Je me souviens aussi que Deleuze voyait dans le nez, en forme de pli, comme un symbole de la vie.

7 commentaires à propos de “#P6 | Pot-pourri”

      • Ce n’était pas un reproche, ni un regret. J’aime assez l’idée de me perdre dans un texte, d’être surpris par des registres qui se téléscopent. Cela me donne envie de davantage oser pour la suite.

  1. C’est passionnant… les paysages à traverser, et ceci “Sauf : la ligne d’horizon : sauf la crête du coteau, qui court d’une photo à l’autre. — C’est rien, c’est le hasard, dira-t-on. Peut-être, mais ça change la perspective. Sans quoi, je n’aurais rien écrit.” Et les coups de grisou de la révolte, bien tamisés mais ultra présents, on vous suit complètement.
    J’aime beaucoup ce qui est dit le premier “lundi”

  2. Merci Françoise. Je suis surpris, j’avoue que j’étais moins enthousiaste que vous au moment de l’écriture. Il n’y avait donc pas de raison, a priori. Sauf que j’aurais voulu parler d’autres choses, mais il faut savoir s’arrêter. — Désolé pour la réponse tardive (cause vacances déconnectées).

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