#L7 – Formica

Lire avant : Deux heures

L’homme se souvient. Il s’assied à une table, dans la chambre d’une maison de campagne, devant le formica de la cuisine. Il s’installe un petit coin d’écriture près d’une fenêtre sur la mer. Il s’achète un ordinateur, télécharge un traitement de texte, pose un dictionnaire à droite de l’écran. Il tape le titre en lettres capitales. MA VIE. Il hésite à ajouter « mon œuvre », trouve cela pompeux. Un sous-titre ? « Comment j’ai traversé le siècle », « Les leçons de l’expérience », « Ce que j’ai appris », puis son nom. Page suivante. L’homme veut laisser une trace. C’est pour ses enfants, pour ses proches. Il a surmonté des épreuves, il a vécu des choses, il a côtoyé des personnalités méconnues, et ce serait dommage de laisser tout cela se perdre. Bien troussée, son existence ferait un bon roman. Au moins une autobiographie décente. L’homme a vécu des aventures, il a des anecdotes à raconter. Il décide d’écrire dans l’ordre dans lequel les choses se sont passées les épisodes les plus étonnants de son parcours, et dans le même temps, ces pages seront le témoignage d’une époque révolue : on vivait sans les objets modernes dont personne ne semble plus pouvoir se passer, et pourtant on était heureux, au moins on s’en sortait. C’était le bon temps, il regrette un peu l’odeur des troènes en fleur qui annonçaient les grandes vacances. Est-ce qu’on peut faire un livre avec l’odeur des troènes en fleur qui bordent la cour de l’école et qui seront coupés le jour où un élève s’empoisonnera en en suçotant les feuilles ? L’homme est arrivé quelque part, il y a pris de nouvelles habitudes, il a rompu avec d’anciennes. C’est une vie toute entière de renoncements, de choix, d’opportunités. Une vie de potentialités explorées, de voies empruntées, de chemins de traverse et d’impasses. Une vie d’abandons et de surprises. Une vie à coucher sur le papier et à faire lire. Une vie à laquelle les paragraphes et les chapitres donneront une cohérence indiscutable. Un enchaînement d’épisodes inéluctables. Une vie comme un destin pris en main, des obstacles franchis, une réussite arrachée aux contrariétés du quotidien, à l’enlisement bureaucratique, aux chausse-trapes de l’habitude. De quoi être fier, vraiment. Et l’on n’avait encore rien vu : l’homme dirait aussi ses ambitions pour l’avenir, ses projets, ses souhaits pour ses proches et les grandes vérités universelles lui ayant permis d’en arriver là en partant d’où l’on savait ; et ce n’était pas gagné d’avance cette histoire : l’homme allait tout expliquer, montrer la voie, éclaircir, en un mot, l’horizon parfois trouble, ou flou, ou indécis face auquel chacun se retrouve comme paralysé, trop peu sûr de ses choix, incertain, indécis. Ce serait le livre de sa vie et un modèle à suivre, il n’avait qu’à raconter comment il s’y était pris dans l’épreuve, et sa capacité à ne pas se disperser, la justesse de ses actions. Les lecteurs allaient s’y plonger avec gourmandise. L’homme cherche sa première phrase.

Lire après : Point final

A propos de Sébastien Bailly

Auteur de nombreux livres à compte d'éditeur (d'abord pratiques, puis sur la langue et les jeux de mots), mon premier roman, Mum Poher, est sorti en septembre 2019 après l'autoédition d'un roman jeunesse sur Amazon. Je donne des cours de techniques rédactionnelles (orientés professionnels, journalistes, communicants), et fais deux trois trucs sur Internet depuis un quart de siècle. A l'origine des formations en ligne à l'écriture www.ecrireclair.net

12 commentaires à propos de “#L7 – Formica”

  1. Top ce texte. Et j’ai adoré ” Est-ce qu’on peut faire un livre avec l’odeur des troènes en fleur qui bordent la cour de l’école et qui seront coupés le jour où un élève s’empoisonnera en en suçotant les feuilles ?”
    Je n’ai pas encore vu la vidéo L7. Je me demande de quoi il s’agit… 👌🏽🌞

  2. Bonjour Sébastien

    Je me permets de vous écrire car je viens de lire votre PDF sur l’homme et je voulais vous remercier pour cette lecture passionnante. Très touchée par ce portrait d’homme, dont on ne connait pas tout mais dont on devine beaucoup. De très belles images précises, détaillées, j’ai aimé qu’il garde ses agendas, j’ai aimé la retenue de ses sentiments, de ses gestes exprimés, le regard que les autres posent sur lui et en même temps, la violence contenue, la vie intérieure et lucide.

    J’espère être claire dans mes propos.
    Merci et au plaisir de vous suivre.

  3. Rétroliens : L8 – Point final – Tiers Livre, explorations écriture

Laisser un commentaire