#L8 | Le temps file, le temps file

Le temps file, le temps file. Les trains tentent pourtant de le rattraper. D’avaler les terres, les espaces. D’aller gober le temps, pleine bouche. Goulument. Le temps file, le temps file. Comme un coureur cycliste qui arrive à se soustraire des contrôles anti-dopage et qui entraine avec lui le monde. Dans quelques heures, la locomotive fera son entrée triomphante en gare, étape charnière dans la poursuite du clochard. Le temps file, le temps file. Tu te revois sur des bateaux, un verre à la main, de la musique lounge artificielle sortant des enceintes chinoises. Tu te revois dans tout un tas d’abribus gothiques allumant la même cigarette, l’exacte même cigarette que tu pourras acheter une fois descendue du wagon. Tu ne poursuis même pas le clochard : tu poursuis le souvenir du clochard. Tu te poursuis toi-même dans ce que tu étais il y a cinq, dix ou vingt ans. Le temps file, le temps file. Et ça chauffe. On dit des chats qu’ils s’éloignent pour mourir, toi tu t’éloignes pour vivre. Les yeux, eux, se défilent. Les yeux, eux, fatiguent. Trop de paysages identiques, trop de gens qui disent la même chose. Les yeux fatiguent à force de chercher à distinguer le vivant déjà mort des morts pourtant bien vivants. Quelque chose comme ça, peut-être que tu comprends et puis, dans le fond, ce ne sont que des mots. Ça fait longtemps qu’ils n’ont plus d’importance. Bonjour, bonjour. Le temps file, le temps file. On a le désamour des mots comme on a le désamour des trains en retard. On hausse les épaules ou on soupire. Quelle différence ? Peut-être que demain le train sera à l’heure. Et puis avant c’était pire. Et puis quelqu’un sur le quai dira sans doute, pleine bouche, qu’avant c’était mieux. Les épaules se haussent peut-être et la bouche soupire sans doute. On embarquera quand même. On recherche tous notre propre clochard. Le tien est à Prague, le mien à Manille et la Lucky Strike est la même à peu de choses près. Un exhausteur en plus, un composant en moins. Quelle différence ? Le temps file, le temps file. Et ça chauffe. Et le Coca-Cola est moins cher que l’eau. Goulument. Et pour beaucoup, après le train, c’est train-train. Bonjour, bonjour. Ça va ? — Oui, et toi ? Le même café. Deux sucres. La pile de papiers ou la pile d’étiquettes ou le tas de vis dans un rac. Le temps file, le temps file. On s’élance dans la quête du vendredi, de l’été, dans celle de la retraite hypothétique, dans celle de la mort certaine que les publicitaires auront eu la malice d’appeler la vie. Celle qu’il faut prendre pleine bouche. Celle qu’il faut croquer pleines dents. Celle pour laquelle il existe tout un tas d’assurances épatantes sur papier glacé. Le temps file, le temps file. Et ça se réchauffe. Goulument. 

“LE TEMPS FILE, LE TEMPS FILE” EST UNE PAROLE ATTRIBUÉE À NEAL CASSADY PAR JACK KEROUAC DANS “SUR LA ROUTE”. JE L’AI REPRISE ICI POUR EN FAIRE LE POINT DE DÉPART DE CETTE CONTRIBUTION.

A propos de Jérémie Tholomé

Poète belge, Jérémie Tholomé écrit principalement des textes pour l’oralité, tous publiés chez maelstrÖm reEvolution.

2 commentaires à propos de “#L8 | Le temps file, le temps file”

  1. J’aime. Pas lu ce qui précède, pas de façon continue, mais bien envie de le faire. Envie de poursuivre le souvenir du clochard.

  2. ” toi tu t’éloignes pour vivre.”, on entend le défilement du temps , m’intéresse bien de suivre comment le maintenant de notre réalité s’inscrit, va s’inscrire dans votre texte, c’est l’un de mes questionnements