L#8 | Petite balade

Je ne sors pas de la structure. Quand le temps le permet, parfois avec Cécile, on part marcher entre midi et deux, une petite balade avant de se remettre au travail, on sort et on remonte la rue, Chemin Noir, la dernière fois c’était quand, qu’il faisait grand soleil, et chaud, les poubelles au pied des logements des pompiers, ça sentait, un coup d’œil dans la boîte aux lettres de la structure, rien, et tes vacances tu pars quand déjà ? il y avait peut-être du vent, il y a toujours un peu de vent, c’est ce jour-là qu’il y avait un type sur le toit, en train d’installer une fenêtre triangulaire sous le toit, la camionnette dans la petite cour, la benne vide mordant sur le trottoir ? sinon une voiture, il y a toujours une voiture dans une cour, le petit pavillon avec les deux Mini, la rouge et la bleue, la porte de garage ouverte, la moto sous une nappe ou un rideau blanc à fleurs, le long de la murette ça cogne, on change de trottoir, à l’ombre de la caserne des pompiers, au fond de la cour un fourgon et une espèce de container rouge, CELLULE DÉVIDOIR AUTOMOBILE, eh là, doucement lui… on prend à gauche, pas la première mais la deuxième, celle qui remonte vers le centre, juste après la maison en forme de trapèze dans la patte d’oie, après le portail grillagé, rouillé, qui sépare les deux rues, la courette de cailloux blancs en friche, la lourde porte bleu marine, dégradée, le petit groupe de collégiens dans l’autre rue, des Basses Douves, le trottoir de pavés blancs, écrus, sales, tout le long de la rue Victor Hugo jusqu’au centre, des immeubles à un ou deux étages, Bourse de l’Immobilier/A VENDRE, et ça c’est l’ancienne Part des Anges, bizarre cette espèce de manoir en boîte de nuit, hein ? et plus d’ombre, elle revient après le parking, ses deux voitures côte à côte sous l’érable, EUROMASTER/CHARENTES PNEUS/Vous êtes entre de bonnes mains, le ralentisseur coussin rouge, les balises blanches, le portail en fer forgé blanc, ils l’ont bien retapé ce mur en pierres apparentes, la plaque en fonte qui claque, deux fois, le bâtiment de l’ancienne poste, la devanture rouge, Institut de Beauté/cap détente, et de part et d’autre de la vitrine une cage à oiseau en fer noir sur un trépied en bois taillé à la serpe renfermant un petit bouquet de fleurs synthétiques blanches, un grand vase en verre contenant des branches ornées de fleurs en papier crépon rose et blanc, de gros rideaux d’un rouge sombre en fond, ZOLI ZABI, lettres en vert rouge bleu jaune et jaune bleu rouge vert, les voitures et les utilitaires garés de l’autre côté, Bourse de l’Immobilier/A VENDRE, les petits panneaux d’interdiction de stationner sur la porte de garage, marquage au sol blanc, bleu, zébras aux lignes effacées, les plaques de goudron refait par endroit, la route fissurée, le central, en face ME signalétique, une sorte d’établi à l’abandon en vitrine, rien dessus, des rouleaux de papier dessous, des rouleaux de scotch, des tubes en carton et des feuilles au sol, un paquet, adhésif rouge, une affiche collée pour La fête de l’habitat, on ne croise personne, et tu m’attends j’vais retirer, rue du Minage, BOUCHERIE TRAITEUR, « NOS SPÉCIALITÉS CUISINÉS », oh la faute ! « SI PETIT QUASI INVISIBLE », Charente Libre, CALI en tournée, Espace B, le reflet de la croix lumineuse et clignotante verte, l’heure inversée, a y est… a fini… ÉCOUTER VOIR, avec sa vitrine allant du bleu au rouge, sa portée musicale courbe, repliée, sa clef de sol, des noires, une blanche, deux croches et une double, et du temps où je venais d’arriver dans la structure c’était la maison de la presse Plein Ciel, t’as un masque ou t’attends ? la boîte jaune paille et la boîte vert feuille, DÉPOSEZ VOS ORDONNANCES, la borne incendie et son capot rouge à base blanche, tout rond, qui lui donne l’air d’une bitte d’amarrage, la place de l’église pleine de voitures, les reflets du soleil sur les carrosseries, des voitures passent, et puis un type, veste et capuche noire ou bleu foncé, pantalon de jogging gris, bandes noires, relevé jusqu’aux mollets blancs, un sac noir sur le dos, avec une longue lanière d’un côté, plat, l’air vide, il allait d’où on venait, et sur la place les grands pavés carrés gris, quelques noirs ici ou là, mais ce sont peut-être des plaques de goudron, des pavés plus petits, des gris, des écrus, beiges, ocres, disséminés, pour former le chemin droit jusqu’au parvis de l’église, son entrée gothique en pointe noire, les portes vitrées à pousser ou tirer, le porche entre les contreforts, quatre frises simples, la plus grande quasiment arrondie, un vitrail tout simple au-dessus, tout fin, en forme d’ogive, et le fronton triangulaire, tympan vide et clocher décalé, lui de style roman, avec son ouverture arrondie très fine, une meurtrière à la limite, entre deux statues, ça y est, on y retourne ? on rentre, aller, retour, vingt minutes de marche, on parle, on respire, on coupe, avant l’arrivée de Cécile c’était en voiture, en deux minutes sur un parking, le petit du cabinet dentaire, au pied de grands sapins et d’un saule pleureur, tu sors ta gamelle, t’allumes l’autoradio, t’ouvres la portière ou tu montes le chauffage, et le son du coup, avec rien d’autre à voir que les branches se balancer, les feuilles trembler, un oiseau ou deux passer, ou le plus souvent, les premiers temps, le parking du Leclerc, pas du côté de l’entrée principale du magasin où il y a toujours un peu de monde, mais au fond, à l’autre entrée, avec deux ou trois autres véhicules dispersés, et le gars dedans, des fois c’est la, en train de manger un sandwich ou de finir sa gamelle, on est entre soi à se regarder de loin, vaguement, à observer les caddies passer au lieu des oiseaux, avant d’aller t’acheter une barquette de chaussons aux pommes quand y a moins que t’aurais cru dans la gamelle, et c’est bien aussi pour le goûter des petits et le petit-déjeuner demain matin, et puis un petit tour aussi dans les rayons de l’Espace culturel juste à côté, et désert, entre les disques et les livres, caché derrière les offres et les titres phares en tête de gondole ou le rayon des MEILLEURES VENTES, la tête dans le bac à fouiller d’un doigt preste, aguerri par celui des INDÉS à la FNAC du centre de Bordeaux, pas celle de la rue Sainte Catherine aujourd’hui, mais avant, près de la cathédrale durant les années d’étude, aujourd’hui un Monoprix, ça fait un bail, à la recherche d’un groupe d’électro ou de rock que tu ne dénicheras pas ici, maintenant, forcément, dans cet Espace cultural étriqué, ou d’un classique contemporain qu’on ne réédite plus, mais tu peux quand même trouver ton bonheur côté histoire et sciences, la dernière fois c’était Dans la peau des bêtes, mais pas sûr que ça fasse une coupure, à chaque fois on veut sortir de la structure, on veut une pause, on veut souffler, couper, stop, temps mort, mais chaque fois on y revient, chaque fois c’est pour mieux y retourner, y rentrer, plus profond parce que t’en es même jamais sorti, parce que c’était rien ces petites sorties, ça fait partie du jeu, de la structure, c’est ça, et c’est l’jeu ma pauv’ Sylvette hein ? on soufflera plus tard, plus tard on s’en coupera de la structure, peut-être, et pas sûr, parce que y a des fois, alors qu’il est tard et que t’es chez toi depuis longtemps, à la maison, tranquille, apparemment, quand tout le monde est couché, à ton bureau devant l’écran et le clavier, et pas un bruit, ou un fond musical, le groupe que tu cherchais retrouvé sur la toile, y a des fois, la structure, ça te rattrape, même quand t’as fini, qu’il est temps d’aller se coucher, et avant tu vas faire un tour dehors, marcher un peu, pour souffler, te couper du travail sur la machine, de sa lumière bleue au fond yeux comme en plein jour, en plein été, et ce tour, l’air de rien, ce tour dehors, cette petite marche, parfois c’est pas le tien c’est aussi celui de la structure, du travail de demain, qui arrive, et on y est déjà, qui te mines, ça arrive, et ça arrive à d’autres aussi, mais eux ils tournent peut-être pas en rond, comme ça, dehors, quand ils marchent la nuit pour une coupure comme en plein jour, changer d’air ou d’idée, les oublier vu l’heure pour aller se coucher, eux ils emmènent sûrement pas la ménagerie de la structure avec eux, autour de la maison, la lune pour seul éclairage, et quand on se déplace parfois c’est comme on le sent, parce que la lune elle est pas là, et c’est couvert le ciel, c’est pas clair, y a pas une ourse là-haut, et les arbres en face dans le jardin du voisin c’est une masse noire, elle absorbe les phares de la voiture qui passe et que t’entends pas, et la maison de l’autre côté, elle a grossi avec la nuit, et elle reste tapie là, aux aguets, la respiration calme au rythme du changement de couleur des lampes solaires en suspension, et quand je veux m’approcher pour aller pisser, avec Cécile, et son médicament pour son vieux cancer, la pauv’ Sylvette, le petit oiseau tombé du ciel, la petite Annabelle qu’a rien demandé, et Stéphane et Patricia tiens, habillés comme des sacs, mais c’était peut-être Hervé, avec le type de l’église, mes chaussons aux pommes dans son sac noir plat, flasque, la barquette en compote, et alors quand on veut s’approcher près de la clôture c’est lentement, les yeux fixés sur ceux d’en face, virant au rouge en décalé, et sans regarder derrière la façade, la plus haute de la maison, parce qu’on se retrouve dans son ombre, gigantesque, toujours plus noire, pleine du ciel sans étoiles, la tête du toit dressée sur son ogive, l’œil en grille de défense, et si on se retournait elle pourrait s’abattre sur nos têtes comme un gros bourdon, nous éclater à la nuit et on se ferait dessus.

  • Depuis des années, f a beau rappeler que chacun écrit à son rythme, et même on n’écrit pas si on ne le sent pas, si ça ne vient vraiment pas, pour moi il n’y a rien à faire : je dois le faire, il faut suivre le rythme des exercices proposés chaque semaine ; mais je sais aussi qu’il faut suivre un peu cette consigne, comme un exercice parallèle à part entière, relâcher un peu l’écriture et les consignes pour écrire à vue, en solitaire ou du moins s’y croire — et alors avec le temps, on peut le devenir ?
  • On est peut-être en retard par rapport au rythme des propositions d’écriture, qui est le rythme d’écriture de f, mais est-on en retard dans son écriture à soi ? comment peut-on avoir du retard dans le livre à venir ?
  • Un déplacement : ce ne sont pas les propositions que je me suis données avec l’exercice précédent qui manquent. Et maintenant, quelle est la bonne voie ?
  • Dans mon carnet de voyage (où j’ai pris du retard : manquent les derniers jours de vacances — heureusement, il y a les photos), j’ai noté à propos du déplacement diverses réflexions : que le mouvement, physique, pourrait être une plongée dans l’imaginaire ou la mémoire ; que la séance de théâtre en dehors de la structure, sur le thème de l’animal qui est en nous, pourrait en fournir une bonne scène ; que ce qui devrait se déplacer aussi, c’est l’énonciation, d’un personnage à l’autre (mais ça ne correspond plus avec la dimension lyrique, donc je, attendue — je crois).
  • « Une tonalité neuve et libre pour l’écriture, rendue possible par l’accumulation suffisante de matière, qui peut aussi bien s’y ajouter comme îlot supplémentaire, ou bien tirer à elle, reprise, amplification, l’ensemble de ce qui est écrit pour y ajouter cette harmonique », écrit f dans le résumé de l’exercice à propos de la reprise lyrique : je retiens surtout l’îlot.
  • Quand je lis Jean-Paul Goux, je me dis qu’il va m’être impossible d’aller aussi loin dans la précision et la masse de détails, que c’est une utopie, une folie peut-être, la langue par l’écriture, de singer ce que l’image par la caméra (à l’épaule) ne dirait que bien mieux et sans mots — sauf que c’est ça justement qu’elle cherche, à suivre le mouvement du sans mots, à pister le sans voix, moins d’ailleurs pour le contrecarrer, comme s’il s’agissait d’un défaut à pallier, que pour comprendre cet état de fait commun, très courant, et paradoxal puisque le flux de la pensée ne cesse a priori pas — sauf que c’est impossible quand même, à moins d’utiliser la béquille Géoportail ou Google Earth (en street view) — ou mieux : laisser la mémoire faire ses choix, faire ses coupes ; la laisser dans ses approximations et ses doutes ; laisser l’oubli jouer avec elle, la pénétrer, et l’imagination prendre le relais. Sus à l’objectivité qui ne dit pas son nom !
  • Puisque j’en suis à me plaindre, parfois — la dernière fois, sous la douche —, je me dis que c’est pas possible, que c’est trop difficile, que j’y arriverais pas, que c’est trop ceci, ou trop cela, ou passez… et que je suis vraiment… patati et patata, Ni tonton ! dirait Théa. — Non, mais comment ils les trouvent les exercices, les autres ? Et la jeune Annabelle, qui en est restée à ce qu’on peut savoir de l’écriture en école primaire, est-ce qu’elle va se plaindre ?
  • Tout ce que je peux avoir dans la tête avant de m’endormir, du texte, des notes, l’un dans l’autre de l’écriture, remise à demain.
  • Je n’ai pas vraiment envie de décrire les choses, j’ai envie de les lire, directement, un peu comme Matt Siber retire les mots visibles sur la photo d’un lieu, rue ou centre commercial, et les inscrits sur la page d’à côté, même police, même dimension, même place que s’ils se trouvaient dans la rue ou ce centre. Comment rendre aux mots leur place initiale ? Ou plutôt comment rendre, saisir le milieu dans lequel ils s’inscrivent, les mille et une choses qui les supportent quand on les aligne seulement les uns après les autres ? — La méthode d’Éric Sadin dans 7 au carré, « qui utilise à fond toutes les techniques de captation et de transcription » (Pierre Ménard, Comment écrire au quotidien ?) ?
  • Si l’écriture ne parvient pas à entamer une troisième page, je reste un peu sur ma faim.
  • Voilà : un déplacement qui se déplace lui-même, en trois temps, à pied, en voiture, la nuit ; avec une énonciation instable dans le dernier mouvement ; la nuit ouvrant, pour finir, les portes de l’imaginaire. Oui, mais voilà aussi : on n’est pas allé bien loin, on tourne même plutôt en rond, en gravitation dans le champ magnétique de la structure de travail.

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme un vaisseau fantôme).

3 commentaires à propos de “L#8 | Petite balade”

  1. Le mot ouvrant le récit, « la structure » donne à toute la suite une étrangeté tout à fait captivante. En lisant je vois bien que tout renvoie à du quotidien, mais dans le même temps un léger… décalage persiste, insiste qui attrape, oui, captive, force à poursuivre plutôt qu’invite. Le glissement vers le parking, le supermarché ne l’affaiblit pas. Et quand arrive la scène de nuit, j’ai eu envie de dire « Ah ah, je le savais bien », de manière un peu ridicule, emphatique, comme un personnage dans Twin Peaks que je regarde en ce moment et qui apporte sa contribution à mon regard sur ce texte. Je pourrais facilement développer un syndrome de Stockholm, sans compter qu’il y a aussi le codicille, qui est un journal d’écriture tel que je voudrais pouvoir m’en approcher. Il est très dégagé. La forme choisie sur le site de gris clair sur fond blanc bleuté, Dieu merci n’est pas conservé sur ma liseuse, sinon, il m’aurait été illisible. C’est peut-être parce qu’il est si bien caché qu’il a l’air si libre… le choix du f seul pour FB ou François Bon en fait un forte musical. Et les nombreux questionnements soulagent d’avoir à les formuler, quant aussi nettement, on n’arrive pas.
    Merci

    • Voilà une lecture riche, qui a pris en compte toutes les dimensions du texte et de sa mise en ligne. — “Structure” : j’avoue que ce mot me fascine. — La nuit : je me rends compte à te relire qu’on n’écrit pas sur la nuit comme ça, ou qu’on devrait faire plus attention, ce que je n’ai pas fait, et tant mieux ça évite de la surjouer (sauf à la toute fin peut-être, j’ai écrit “nuit” à la place de “gueule”). En même temps, la nuit est là dès le premier texte, ou en puissance. Elle arrive, elle aussi, avec le personnage. — Quel est le personnage de Twin Peaks ? De quelle saison ? Ce n’est pas l’agent Cooper dans la 3 (ou alors vers la fin), ni son double ? J’aime assez l’épisode 8, à la dérive. — Quant au codicille, impossible de m’en défaire depuis l’année dernière, et il prend beaucoup de place dans tous les sens possibles. Il ressemble à un journal, mais je me demande si ce n’est pas un texte parallèle capable de tenir sans celui pour lequel je sue parfois sang et eau : et alors l’un dans l’autre, ça fait des “twin texts” ? — Merci.

  2. Rétroliens : Écrire l’été V – Tiers Livre, explorations écriture