La Charnière (version finale)

La nuit. Ou la lune. C’était d’abord pour ça, la lune. Une de ces nuits où elle semble trouer le ciel sans étoiles et déposer sur la plaine une sorte de voile si clair qu’on pourrait compter, au milieu du champ infini, les ombres qui s’y aventureraient. C’est pour ce paysage de studio sous projecteur qu’il était allé se rendre sur le balcon de la voisine. Il n’y a que du haut de ce balcon qu’il pouvait contempler ça, par temps clair, sur cette maison située à flanc de coteau, presque au sommet, une route au pied de sa murette, qui va se perdre dans la grande plaine. Dès qu’il entendait, d’en face, le volet de la lucarne se refermer en couinant, il savait qu’il allait pouvoir se rendre sur le balcon, pour observer ce voile de clarté, écouter tout ce qui était susceptible de le moduler, de le modeler, une sorte de bourdonnement qui s’éloigne, un aboiement répercuté ici puis là, des battements d’ailes là-bas derrière, avec le froissement des feuilles, des feux balayant la plaine comme un phare la mer, un éclair de chaleur révélant la masse nuageuse informe, au fond, qui avance, insensiblement. Et si la rivière était en crue, i la plaine transformée en un petit lac renvoyant à chaque frémissement mille et une lunes d’argent… si le gel, sur la rambarde du balcon, étincelait telle la calcite sur les parois ravinées d’un gouffre… si « d’immenses cercles se traçaient dans l’infini, comme les orbes que forme l’eau troublée par la chute d’un corps », pouvait-il imaginer, ou quelque chose comme ça… La lune n’était peut-être pas pleine ce soir-là. Peut-être n’était-elle pas levée et il sera descendu juste pour regarder le ciel étoilé, distinguer quelques constellations géantes, se rappeler le nom des étoiles les plus brillantes, Arcturus, Véga, Altaïr la verticale, et celui qui reste sur le bout de la langue, quand il a senti la lumière dans son dos. Presque rien, comme un filet d’air sur le coin de l’œil. Et quand il s’est retourné, un cadre lumineux découpait le mur. On ne bouge plus. Acculé au métal de la rambarde, on écoute. Une ombre fait vaciller cette drôle d’embrasure. On écoute. Rien. Rien qu’un léger voile d’ombres. Il y a une faiblesse. Là, au niveau de la charnière, une brèche dans le bois rongé. Ça fait un petit puits de lumière. On y colle l’oreille. Ça se déplace, on s’affaire dans cette chambre qu’on connaît bien. Il y a un roulement. Des cliquetis. Un autre roulement. Des pas sourds. Et puis rien. Et puis ça dure. Le soleil, qui a cogné tout l’après-midi sur la façade, sur la joue c’est bon. De nouveaux pas. Trois. Ça grince. Et puis rien. Et ça dure. Rien mais c’est là, derrière, à deux pas, derrière ce rectangle de lumière jaune qui a faibli maintenant, que le rayon bleu cristallin de la lune, si elle était levée, effacerait. On jette un œil. C’est très étroit, ça ne passe pas bien. On a beau accommoder, plisser, froncer, c’est coincé. Et le petit doigt qu’on passe dans la brèche pour dégager le bois friable n’y fait presque rien. L’image est déformée, brouillée. D’autant que ça bouge sur le lit. Il y a bien là quelqu’un, mais dans quelle posture ? Ce n’est qu’un corps déformé. Et, dans cette déformation, ramené à l’enregistrement d’une apparence qui se dérobe. Un corps, peut-être plus. C’est une espèce d’amas sombre. Une pâte grise pétrie de l’intérieur. Parfois, la lumière de la lampe de chevet laisse échapper une main, un bout de pied, une tête ou quelque chose comme ça. Un chuchotement ? Un cri étouffé ? Non, ça ne passe pas. C’est la charnière. C’est elle qui coince. Pourtant on s’agite, ça fronce, ça écarquille, et la pierre et le bois pressent sur le front, la joue. L’ouverture de la brèche pourrait bien finir par s’y imprimer. Si jamais on parvient à s’en extraire. Mais le nœud des corps se desserre maintenant, la muette étreinte laisse enfin entendre un corps s’allonger, une silhouette se dessiner, la pâte blanche des jambes, des hanches, et les mains remontant ces seins qui, l’espace d’un instant, « pas encore mis en place mais déposés par deux dans de la ouate sur des rayons qui filent jusqu’au fond des magasins éclairés par des rampes de néons versicolores mais aux tons tendres qui font rutiler les yeux en série », et, « si ronds qu’ils avaient moins l’air de faire partie intégrante de son corps que d’y avoir mûri comme deux fruits » dont le parfum en pénétrant le verre envahissait par une aspiration soudaine toute la plaine et se mêlait à l’odeur des blés qu’on moissonnait encore (jusqu’à pas d’heure parfois, et jusqu’à ce que la moissonneuse n’en puisse plus : un jour j’en ai vu une en feu, en plein champ, et c’est fou comme ça peut flamber cette carcasse de métal, quand c’est gorgé de blé, et quand les pneus énormes se mettre à fondre, à dégager un nuage de fumée plus noire que la nuit et qu’il embrase d’un coup) et à celle du goudron sur la route brûlée par le soleil de la journée, ont retombé comme un soufflé, glissé sous un drap bleu ciel, dans le noir. La porte-fenêtre de lumière découpée dans la pierre venait de se refermer. On pousse alors l’œil enivré et déjà sevré, paumé dans la caverne, avec l’oreille. Avec l’une, avec l’autre. Mais rien. On n’y voit plus. Rien d’autre, peut-être, que le gravier craquant sous la roue d’un véhicule ronflant, là-haut, pendant que passe et repasse, sur les parois noires de la brèche vide, ce premier plan-séquence brouillé, rush d’une minute à peine, qui ne cessera de passer et repasser encore les nuits suivantes lors des nouvelles prises, de les hanter comme la trame nécessaire mais insuffisante d’un scénario défiguré à force de rejouer la même scène sous un angle qui ne doit ses petites variations qu’à l’élargissement de la brèche, avec le temps et l’acharnement de l’index, à l’effacement progressif du bruit dans l’image, et à l’amplification possible de ce qui se trame derrière, dans la chambre, toujours un peu plus net, plus à nu – l’amplitude la plus large ayant eu lieu ce jour où, surpris par cette chemise de nuit qui n’en finissait pas de tomber, une fois, deux fois, et encore, avec ce froissement léger sur le sol inaudible mais bien réel, en fixant chaque fois impassible la porte-fenêtre ou quelque chose au-delà, juste derrière, il fallut bien fermer l’œil, mais ce fut comme une autre porte-fenêtre close par où filtraient, de la fente des paupières, les ombres électriques de la chambre flottante, et la réverbération géante du tissu sur le sol, répétée à l’envi comme ces animations fugitives qui vont et viennent, à l’envers à l’endroit, ou ne cessent de revenir à l’image de départ en coupant l’action dans son élan. Et l’on ne bouge pas. On reste là, aussi sûrement plaqué contre la façade blanche que l’ombre des barreaux projetée sur le sol, retenu, maintenu dans l’œilleton de la chambre noire. Et quand la charnière a lâché prise, il est revenu s’appuyer contre la rambarde, les coudes sur le métal chaud. Le décor demeurait bien en place. Si ce n’est que les lampadaires se seront peut-être éteints. Les trois ombres, dans la plaine, écartées de la route. Ou quelque chose, dans l’air, à peine plus voilé. Oui. À peine. Mais au bout de la route… qu’est-ce qu’il y a bout de la route ? Une autre route, peut-être, il faut bien bifurquer à un moment donné. Mais c’est toujours la même route, au fond. C’est la direction qui change, mais pas la route. Elle ne fait que sinuer, serpenter, la route. Même si elle rétrécit, même quand elle s’élargit, c’est la même, la route, elle ne s’arrête pas, jamais. Un peu comme la nationale 10 va, dit-on, « de l’autre côté de l’Atlantique, au-delà de l’Iguaçu et jusqu’au rio Paraná », peut-être en passant au pied de ce château d’eau en forme d’entonnoir illuminé, la nuit, d’un bleu très pur, tout bleu. Et les ombres qui s’en éloignent ne tarderont pas à retomber dessus. Elles repartiront alors ailleurs. Et c’est partout pareil. Combien d’ombres, comme ça, se croyant perdus dans des champs immenses de jungles, de déserts, de montagnes, errent d’un bras de cette route à un autre, guidées par l’éclat de constellations dont elles ne savent rien ? Combien pour découvrir, un jour, au bout de cette route tendue, réticulée à l’infini, le bouge asymptotique du repos ? Combien pour s’asseoir au pied du mur, au bord de cette route qui ne fait que passer, en virage relevé, et contempler enfin la gravitation des astres en jouant aux cartes ? Combien autour d’un feu, en boule au fond du lit de guingois, grinçant et balançant, navire à l’ancre plein des vertiges de leur voyage ? Combien sous un drap mité, nus et enlacés évidemment – y a-t-il plus nu qu’une ombre à la lumière vacillante du feu ? –, pour réchauffer leurs vieilles eaux ? Combien à se raconter enfin, comment c’était cette traversée ? Combien pour refaire le monde, chacune prenant la main à l’autre, piochant dans le talon en espérant tirer une bonne figure, bien qu’on sache comment tout ça finit par finir, parce que c’est toujours la même histoire, toujours des mots plus hauts les uns que les autres ? Combien pour savoir qu’en attendant il faut refaire le monde ? Combien pour oser dire, alors, peut-être : « d’incolores idées vertes dorment furieusement », ou « la transhumance des icebergs à ces berges charmantes du Nil », « la petite brise la glace », « Pavane s’effeuille, Panade s’étale et Pivoine exulte », ou encore « femme rousse comme le sang comme les mangues formées », « fracasser a la hauteur silencieuse du basalte », « le caveau du chat noir le noceur avait chaud », « la substance trouble leur nuit »…