[La jeune personne est appelée par une voix]

Le Docteur a dit lorsqu’ils sont sortis du cabinet il a dit vaut mieux y aller vous même je vais les prévenir de votre arrivée ; elle s’est demandé où on va comme ça mais trop préoccupée par la peur au dedans elle n’a pas cherché longtemps elle est montée dans la voiture, elle regardait encore derrière par le rétroviseur pendant que le Père manœuvrait en silence pour sortir du parking, elle a vu sans les voir ses grosses mains sur le volant, c’était comme si elle était ici dans la voiture et puis encore ailleurs à mener l’enquête, des jours qu’elle mène l’enquête pour comprendre d’où vient la voix, qu’elle cherche en vain les caméras dans les pièces de la maison et les micros dissimulés, des jours qu’elle écoute les propos de son frère et de son père avec les oreilles de ceux qui les espionnent – vu tout ce qu’ils disent à haute voix, bien sûr qu’ils sont en danger, les autres ont toutes les infos qu’il faut, l’école, le travail le lieu pour les courses – quand ils veulent ils viennent les cueillir ! bien sûr que ça va mal finir, à force de ce sale pressentiment et de cette angoisse qui pousse à l’enquête, fatigante l’enquête, on ne peut pas dormir quand on est surveillé comme ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre et que les autres ne sont pas au courant… la voix est arrivée en rentrant d’en ville, le jour du spectacle sur la place, elle a cru entendre une voix de femme qui disait fais attention, fais gaffe, elle avait cru que c’était la voix de la vieille femme maigre, celle qui ressemblait un peu à Mireille I., elle s’était demandé si c’était pas sa mère, si ça pouvait être sa mère en voyant les jambes maigres et le maquillage un peu vulgaire, et puis non, peut-être pas, la femme n’avait rien dit mais la voix est restée et ça fait du temps maintenant, la voiture roule sur l’autoroute et il ne pleut pas, le père ne parle pas, il ne demande pas si ça va, il s’accroche à la route avec un regard fixe et la mâchoire crispée, elle se sent mal qu’est-ce qu’on se sent mal quand on a peur bordel, on est serré à l’intérieur de soi, c’est très serré et quand la voix s’amène ça fait une sorte de vortex plongeant qui te tire vers le fond, un vertige comme un cauchemar dont tu voudrais te réveiller, ça pince au creux dans les intérieurs et ça ne s’arrête pas même si tu voudrais, elle avise dans le rétroviseur le gros véhicule noir vitre teintées, ah les vitres teintées c’est bien leur marque de fabrique, ils ont toujours un véhicule de ce genre pour suivre, ils restent tranquillement derrière mais elle voit bien qu’ils se rapprochent et les lunettes de l’homme en noir qui conduit, elle devine son menton rasé de frais, l’odeur de l’after-shave et le complice un peu gras sur le siège passager, elle voit d’ici le gilet pare-balle dissimulé sous la veste, le holster et le pistolet silencieux – ils vont les prendre en chasse n’auront aucun mal à mettre le père sur le bas-côté, l’abattront froidement et sans un bruit avant de la ligoter elle, la jeter dans le coffre et l’assommer d’un rapide coup de matraque avant de repartir – elle fixe le véhicule dans le rétroviseur, elle a les mains qui tremblent et se demande comment sera sa cellule, l’endroit où ils retiennent les gens, il paraît que c’est sordide, on arrive bientôt ne t’inquiète pas dit le Père, elle ne répond pas qu’il faut faire attention, à quoi ça sert de le prévenir de toute façon, ils sont faits comme des rats, la voiture se rapproche, le Père met son clignotant et prend la bretelle à droite, le panneau avec une croix rouge, évidemment le véhicule derrière clignote aussi, s’approche, on entend une ambulance, le bruit de la sirène se rapproche, de plus en plus près comme le danger, ça fait des interférences avec la voix qui dit attention, attention derrière, ça y est elle ne voit plus le véhicule noir, ils sont passés où bordel, c’est encore plus flippant, le père descend sa vitre pour entrer sur un parking, il ne pleut pas, pourquoi on est à l’hôpital ? elle s’entend de loin dire : pourquoi on est à l’hôpital ? depuis le lieu de l’enquête elle entend sa propre voix qui demande : pourquoi on est à l’hôpital ? le Père ne répond pas il se gare coupe le moteur et dit allez viens suis-moi il faut qu’on fasse comme a dit le Docteur – on les voit descendre, elle jette des regards effarés partout, il la regarde, l’air épuisé soudain – le véhicule, dit la voix, il a disparu ! ils se sont cachés autre part, méfie-toi – le Père la regarde encore avec des yeux muets, des yeux qui n’y comprennent rien, c’était ça alors qui se tramait dans cette manie de fouiller la maison sans arrêt, deux semaines qu’elle tourne et ressasse, comment il n’a pas vu plus tôt, que c’était pas normal, et qu’est-ce qu’il aurait pu faire hein, quoi, quand les gens perdent les pédales c’est pas de les rassurer qui… il a une pensée pour le petit, resté tout seul à la maison devant une série, le petit qui disait depuis des jours, elle est bizarre ma sœur c’est pas normal cette façon de regarder partout, il se demande aujourd’hui comment il a pu ne rien voir, comment il a pu trouver les prétextes et les histoires qui servaient juste à n rien voir, excuser sa façon de chercher toujours, toujours s’inquiéter d’une chose invisible, et là elle y est en plein, sur le parking de l’hôpital elle fouille avec ses yeux vides et pleins d’effroi, comment il n’a pas voulu comprendre ni voir que sa fille perdait les pédales, t’as de la merde dans les yeux qu’il se dit, enfin maintenant sur le parking alors qu’elle lui lance un regard déserté à travers le pare-brise il se dit enfin, t’as enfin mis les essuie-glace là tu vois clair il faut l’emmener dans le service, psychiatrie a dit le Docteur, faut suivre les flèches maintenant, elle n’oppose pas vraiment de résistance, c’est peut-être le plus triste elle est toute molle, comme un somnambule ou quelqu’un qui s’est trompé d’histoire, elle est là sans être là, c’est comme de la transparence debout, une poupée de chiffon qui marche sans colonne, un épouvantail creux, c’est pas joli comme image il se dit, mais pendant ce temps-là elle continue de jeter des coups d’œils furtifs derrière, elle n’est pas vraiment là, mais là où elle est ça a l’air de foutre vraiment la trouille, il ne voit pas comment la rejoindre, elle se demande soudain mais pourquoi il me tient comme ça par le bras lui, la pensée fugace la traverse que tout le monde est de mèche, le Père tourne son visage vers elle, viens, viens ne t’inquiète pas ça va aller, elle pense ils sont malins, avec vos proches vous ne pouvez pas résister, c’est sans violence, elle suit parce qu’elle sait qu’il n’y a rien d’autre à faire, c’est toujours serré au dedans, ça pince fort le creux, même pas une once de curiosité pour l’endroit où on va, comment ça va finir, comment il va se débrouiller le Père pour qu’elle comprenne pas quel rôle il joue dans cette mafia, qu’elle voie pas qu’il est en train de l’amener dans la gueule du loup, et comment ils ont fait pour le recruter au fait ?

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

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