[La jeune personne et l’heure des pilules]

Beaucoup regardent par terre. Il n’y a ni terre au sol, ni jardin à regarder là, au bas du regard. C’est l’heure des pilules, des patients qui patientent devant le bureau des infirmières, gens qui attendent gentiment leur tour pour prendre le médicament, regardent par terre pour la plupart parce que c’est le plus simple, c’est le plus simple de regarder par terre quand on est fatigué par les pilules et par la vie, et qu’on attend pour en avoir d’autres. Regarder au bas, le plus simple, et attendre, constituent ce moment, l’heure des pilules. Regarder au bas, laisser les yeux se poser là où ils se posent, rien de plus, pas chercher du regard, éviter les autres yeux, laisser, regard au bas, laisser. Le plus simple, c’est le plus simple, parce qu’à cette heure de pilules, plus compliqué ils ne peuvent pas, plus compliqué n’est pas faisable, le plus simple oui, beaucoup peuvent le plus simple. Attendre, c’est le moment, c’est même le sens du moment précis, c’est un moment d’attente, une attente, une durée, une étendue lisse qui s’avance dans le temps, une glissade du temps qui s’écoule sur lui-même, c’est un moment comme sacré, consacré à le regarder passer, le temps. Les patients ont pour seule action, intention principale, de regarder les minutes du moment passer – c’est bête quand on y réfléchit, comment peut-on faire ça, comment peut-on faire autrement, dans la vie ensemble, que prévoir des moments pour collectivement attendre que passe un moment, attendre que soit faite une action pour une somme d’individus qui prend forme de tas, de ligne, de colonne, autrement dit de queue, c’est-à-dire attendre l’action révolue pour plusieurs personnes dans des moments proches, le temps d’après l’action révolue pour l’un, le temps de pendant l’action en train de se faire, qui est aussi le temps d’avant l’action à faire pour le suivant, le temps de l’après de chacun qui deviendra vite le temps de l’action déjà oubliée, l’action en train d’être faite pour celui d’après, l’action à venir pour l’autre et ainsi de suite, ainsi va l’attente dans un hôpital, comme une succession d’avant et de pendant et d’après, avec des actions individuelles entre, succession multipliée par un pluriel de patients, et des attendre, des regarder au bas et des le plus simple.

La jeune personne est là justement, derrière le patient en train de prendre son traitement. Le patient s’appelle Georges. Il est grand et maigre et roux, il est pâle et il est nerveux, il tremble souvent, parle vite et ses lèvres, ses lèvres continuent de parler en silence quand la phrase est finie. La jeune personne aime bien regarder le visage de Georges pour saisir le moment où ses lèvres continuent de parler toutes seules dans un vide de mots et de sens et de bruit. Vide de mots et de sens et de bruit, là dans l’instant dans l’attente qui précède l’action révolue de prendre les médicaments, la jeune personne se concentre, se concentre sur le moment à venir. C’est-à-dire qu’elle est debout sur le point très bref du présent qui s’écoule dans la pente, elle se tient au milieu de la pente à peu près et elle regarde en bas, dirons nous, elle regarde bien droit dans l’après de l’instant sur lequel elle se tient perchée, comme en équilibre. Dans cet après en équilibre elle voit qu’elle va prendre son traitement, elle voit en détail chacun des gestes de prendre les pilules, elle voit l’infirmière qui se tourne vers le cahier, vérifie l’ordonnance, la ligne écrite en face du nom, puis se retourne, avec sa blouse d’infirmière, vers l’autre plan de travail où sont posés les piluliers, elle voit le tissu vert de la blouse qui se plisse légèrement quand l’infirmière s’approche, s’appuie au plan de travail et se penche sur les piluliers, enfin elle trouve le sien – celui au nom de la jeune personne. La jeune personne voit le pas qu’il faudra faire en avant pour saisir le petit verre d’eau sur le plan dans le bureau des infirmières qui ressemble à un bocal carré, elle contemple les gestes qu’elle va faire dans un instant sans y penser, le déglutissement qui permet d’avaler les trois comprimés avec de l’eau, tout ce qu’il ne faut pas rater pour que ce ne soit pas un ratage complet, ce qu’il faut réussir pour ne pas être mal à l’aise plus que de raison. Déjà les regards de l’infirmier qui depuis le bureau des infirmières considère les patients qui font la queue c’est un peu trop, ce sont des regards de quelqu’un qui attend et qui pense que cette attente est faite d’une suite de petits riens minables, qui pense aux considérations minuscules dont on se dit qu’elles ne valent rien, qui tomberont dans les vides des têtes, dans les oublis des temps latents, qui tomberont sur les bords de l’attente, les pensées mineures, c’est cela que regardent les patients, au bas du regard c’est cela, les idées infimes des temps d’attente, celles qui sont sorties brièvement, ont montré leur museau et sont tombées là au moment où c’est le tour du patient, maigres chimères de cristal qui n’avaient pas encore pris forme au moment où l’infirmière a dit le prénom de la jeune personne à haute voix, alors tout ce qui était là s’est effacé sur l’instant. C’est le présent de l’action à faire qui s’amène maintenant avec ses grosses jambes, il prend toute la place, il est plein comme un œuf de paroles, de gestes, de ce qu’il ne faut pas rater, cahier, ordonnance, blouse, plan de travail, pilulier, petit verre d’eau, il est plein de mots pour les choses, non, il est plein des choses et des actions avec ces choses. Ce qui est plein des mots pour les choses, ce qui est plein des images pour les choses, ce qui est plein de l’imagination de la jeune personne qui se précipite au bas de la pente pour faire passer le temps, celui qui est plein de ces mouvements là qui vont vers l’après, c’est le temps d’avant, l’instant d’avant, le temps de l’attente de l’instant d’après, l’instant plein où l’on a oublié de regarder au bas les pensées posées sur le sol, où l’on a oublié même qu’elles ont existé et qu’on en avait eu.

Georges aime bien l’infirmière et la couleur de sa blouse, il aime qu’elle ait une mèche brune qui retombe parfois sur son visage pendant qu’elle regarde dans le cahier. Elle est concentrée et elle a des joues lisses et qui semblent molles. Georges avait comme ça une amoureuse au lycée qui avait les joues molles. Il disait à tout le monde, Ophélie a les joues molles, et il prenait entre ses doigts la peau des joues de l’interlocuteur en disant : tu vois, toi, non, mais Ophélie, elle, a les joues molles. Il se demande si l’infirmière a les joues molles mais jamais n’oserait les toucher. Pendant l’attente il la regarde et il attend que ce soit son tour en pensant aux joues, molles ou peut-être pas, de l’infirmière. Et quand vient le moment d’entrer dans le bureau, il est content, il regarde les joues, la mèche qui va tomber, il ne sort pas de l’instant, ou alors seulement avec un coup de pied. On ne sort pas facilement de l’instant.

Ils sont arrivés lentement. Ils sont arrivés lentement. Avec modestie. Un est sorti de sa chambre. Une est arrivée par le couloir. Deux sont sortis de l’ascenseur. Ils et elles se sont dirigés. Se sont avancés serait beaucoup dire, ce ne sont pas des gens qui s’avancent. Ils ont glissé, avec une humilité de chausson, vers le bocal vitré cube des infirmières. Celui qui porte des lunettes est toujours le premier. Il aime être le premier ça le soulage de quelque chose. D’autres sont arrivés. Ils et elles se sont dirigés. Ils arrivaient des deux couloirs et de l’ascenseur, certains fermaient la porte de leur chambre, d’autres vérifiaient qu’ils avaient la carte magnétique, autour du cou, dans la poche. Ils ont traîné des pantalons las sur le sol bien propre. Elles ont traîné des semelles usées sur le lino bien lisse. Regarder au bas, le plus simple, et attendre, c’était les choses d’après. Il fallait déjà venir. Une cohorte, une colonne une caravane, ils et elles sont venus comme les autres jours, à l’heure de fin de journée pour les médicaments, comme une horde douce, prendre les pilules pour dormir bien sages et ne pas trop rêver, petite légion d’individus pour le cachet qui calme et celui qui soulage, en troupe lente et bancale, ils sont venus.

Elle est debout dans un coin Mireille, elle est immobile et les regarde. Cortège boiteux, elle pense. Pas si longtemps qu’elle n’était pas bien droite, pas si longtemps que la jeune personne était venue la voir, allongée dans son corset, dans l’immobilité des mois. L’hôpital psychiatrique c’est un phalanstère pour ceux qui ne travaillent pas, une troupe un clan une faction, à l’heure des pilules c’est comme une armée en campagne, un peu défaite, un peu grise, fatiguée par les pilules et par la vie, et qui attend pour en avoir d’autres. Elle attend, Mireille et regarde les gens qui attendent. Elle devine au loin la silhouette de la jeune personne. Elle attend et regarde ceux qui attendent, celui qui roule une cigarette pour après, celle qui fixe droit devant le jeune homme grand et maigre et roux, celle qui farfouille continuellement dans ses poches, qui a l’air de marcher sur la lande au regard lointain, celle qui demande à l’autre quelque chose qu’on n’entend pas, celle qui refuse d’un hochement silencieux, celui qui regarde au bas, celui qui fait au plus simple, celui qui attend, qui attend, qui attend.

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

4 commentaires à propos de “[La jeune personne et l’heure des pilules]”

  1. Pour moi, c’est un très grand texte ! Il explore l’attente de toutes les façons imaginables depuis une vue philosophique, materielle, précise, fouillée, approfondies. Et l’attente après confinement et distanciation on a eu le temps d’expérimenter et on lit et tout y est, ça coule, ça enchaîne, regarder en bas(fabuleux), et tout à coup c’est l’attente de lui ou elle, de l’ensemble. J’en parle mal, mais j’ai trouvé neuf et réussi. Merci

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