Le bic

1.

Plastique à encre plastique encré bic stylo stylo bille stylo à bille plume feutre bic bleu pourtant tout sauf bleu stylo sans délicieuse finition fine sans tache sur les mains stylo bille à bille sans la moindre bille plume déplumée de quel oiseau en plastique es-tu issue feutre de bien pâle étoffe bleu quel bleu de qui d’abord bleu quoi ensuite pointe dorée corps transparent à trois-quart vide sans capuchon mordillé sur le bout par quel bout le prendre bic bleu presque si peu bleu style bille à bille sans la moindre bille plume sans la moindre plume feutre sans étoffe ni gloire hormis celle d’andreï molodkin ancrant le plastique encré dans l’histoire de l’art de la bouteille à encre sans filtre calfeutré encapuchonné.

2.

Plastique manufacturé de sorte à le remplir d’encre comme retenue ou rétention rien qui dépasse du plastique à l’encre ancrée à l’intérieur que l’on nomme parfois dans l’inexactitude la plus totale bic stylo stylo bille stylo à bille plume feutre bic bleu ou peu importe. Celui-ci est pourtant tout sauf bleu et ne comporte pas du stylo cette exquise finition fine de la plume métallique délicate à son extrémité qui ne dispense pas d’éventuelle tache sur les mains sans savoir si cela vient du fait d’être gauche ou gaucher. Il n’est pas plus stylo bille à bille pas de trace de la moindre bille qui ramènerait à une cour de récréation fantasmée quelque part entre les osselets et les pogs. Quant à l’appeler plume rien ne pourrait être plus faux et on ne saurait nous faire croire avaler gober que la nature ait adjoint le moindre plastique dans la physiologie animale de sorte que se gausser d’avoir une belle plume ne veut strictement rien dire. Il serait à trois-quart vide bientôt fichu bientôt la quille la retraite l’oubli la poubelle lui ayant déjà réservé une place de choix parmi les feuilles raturées les épluchures de bananes les post-it devenus inutiles parce qu’au bureau on ne trie pas puisqu’on ne paie rien d’ailleurs qui payerait pour un bic objet des plus fréquemment volé avec le briquet larcin quasiment sans victime à la différence qu’on ne nous empêche pas encore d’écrire. Mais bientôt celui-ci n’écrira plus. On aura beau frotter la pointe frénétiquement dans la marge ou contre une semelle de godasse, bientôt il n’écrira plus et ce bout de plastique vidé de son encre deviendra un bic vide de tout sens finissant sa vie dans une poubelle tandis qu’on oubliera ses états de service comme on oublia les milliers de bics essorés par andreï molodkin dont l’encre est entre-temps devenue toile entre-temps devenue chef-d’œuvre.

3.

Plastique manufacturé de sorte à le remplir d’encre comme retenue ou rétention rien qui dépasse du plastique à l’encre ancrée à l’intérieur que l’on nomme parfois dans l’inexactitude la plus totale bic stylo stylo bille stylo à bille plume feutre bic bleu ou peu importe. Celui-ci est pourtant tout sauf bleu et ne comporte pas du stylo cette exquise finition fine de la plume métallique délicate à son extrémité qui ne dispense pas d’éventuelle tache sur les mains sans savoir si cela vient du fait d’être gauche ou gaucher. Il n’est pas plus stylo bille à bille pas de trace de la moindre bille qui ramènerait à une cour de récréation fantasmée quelque part entre les osselets et les pogs. Quant à l’appeler plume rien ne pourrait être plus faux et on ne saurait nous faire croire avaler gober que la nature ait adjoint le moindre plastique dans la physiologie animale de sorte que se gausser d’avoir une belle plume ne veut strictement rien dire. Et la quête du mot juste ne saurait aboutir qu’à l’arrêt du processus d’écriture. On n’a plus le temps d’attendre le mot juste. Les mots sont là. Écrivons-les tant que c’est encore permis de la plume la plus sale et visqueuse qui soit. Une belle plume n’est pas rapide ne se balade pas sur la corde raide ne donne ni envie de lire ni envie d’écrire. Une belle plume ne donne pas l’impulsion et ne permet tout au plus qu’une vague contemplation et des avis mitigés. Et la plume ne sera jamais plus acérée que dans sa forme la plus insignifiante : bout de plastique rempli d’encre communément appelé bic. Le nôtre serait à trois-quart vide bientôt fichu bientôt la quille la retraite l’oubli la poubelle lui ayant déjà réservé une place de choix parmi les feuilles raturées les épluchures de bananes les post-it devenus inutiles parce qu’au bureau on ne trie pas puisqu’on ne paie rien d’ailleurs qui payerait pour un bic objet des plus fréquemment volé avec le briquet larcin quasiment sans victime à la différence qu’on ne nous empêche pas encore d’écrire. Mais bientôt celui-ci n’écrira plus. On aura beau frotter la pointe frénétiquement dans la marge ou contre une semelle de godasse bientôt il n’écrira plus et ce bout de plastique vidé de son encre deviendra un bic vide de tout sens finissant sa vie dans une poubelle tandis qu’on oubliera ses états de service comme on oublia les milliers de bics essorés par andreï molodkin dont l’encre est entre-temps devenue toile entre-temps devenue chef-d’œuvre.

4.

Plastique manufacturé de sorte à le remplir d’encre comme une sorte de retenue ou de rétention afin que rien ne dépasse du plastique manufacturé à l’encre ancrée à l’intérieur que l’on nomme parfois dans l’inexactitude la plus totale bic stylo stylo bille stylo à bille plume feutre bic bleu ou dérivé. Celui-ci est pourtant tout sauf bleu et ne comporte pas du stylo cette exquise finition fine de la plume métallique caractéristique et si délicate à son extrémité qui ne dispense pas d’éventuelle tache sur les mains sans savoir si cela vient du fait d’être gauche ou gaucher. Il n’est pas plus stylo bille ou à bille pas de trace de la moindre bille qui ramènerait à une cour de récréation fantasmée quelque part entre les osselets et les pogs. Quant à l’appeler plume rien ne pourrait être plus faux et on ne saurait nous faire croire avaler gober que la nature ait toléré le moindre plastique dans la physiologie animale de sorte que se gausser d’avoir une belle plume ne veut strictement rien dire. Et la quête du mot juste ne saurait aboutir qu’à l’arrêt du processus d’écriture. On n’a plus le temps d’attendre le mot juste. Les mots sont là. Écrivons-les tant que c’est encore permis de la plume la plus sale élastique et visqueuse qui soit. Une belle plume n’est pas rapide ne se balade pas sur la corde raide ne donne ni envie de lire ni envie d’écrire. Une belle plume ne donne pas l’impulsion et ne permet tout au plus qu’une vague contemplation et des avis mitigés. Et la plume ne sera jamais plus acérée que dans sa forme la plus insignifiante : bout de plastique rempli d’encre communément appelé bic. Celui qui nous occupe serait à trois-quart vide et donc bientôt fichu bientôt la quille la retraite l’oubli la poubelle lui ayant déjà réservé une place de choix parmi les feuilles raturées les épluchures de bananes les post-it devenus inutiles parce qu’au bureau on ne trie pas puisqu’on ne paie rien d’ailleurs qui payerait pour un bic cet objet des plus fréquemment volé avec le briquet larcin quasiment sans victime à la différence qu’on ne nous empêche pas encore d’écrire. Mais bientôt celui-ci n’écrira plus. On aura beau frotter la pointe frénétiquement dans la marge ou contre une semelle de godasse bientôt il n’écrira plus et ce bout de plastique vidé de son encre deviendra un bic vide de tout sens finissant sa vie dans une poubelle vulgaire bout de plastique inutile tandis qu’on oubliera ses états de service comme on oublia les milliers de bics essorés par andreï molodkin dont l’encre est entre-temps devenue toile entre-temps devenue chef-d’œuvre.

5.

Je n’ai jamais acheté un bic de ma vie. Enfant, ma grand-mère m’avait offert un stylo pour gaucher mais peut-être étais-je juste gauche car j’avais toujours plein d’encre sur les doigts à la fin de la journée. Je me souviens que je collectionnais les billes des cartouches d’encre vides. Il fallait inciser la cartouche pour récupérer la bille. Plus tard, à l’entrée de l’adolescence, j’ai laissé tomber le stylo pour le bic. Ce qui est intéressant avec cet objet c’est qu’il est le cadeau publicitaire par excellence de la part des assurances, des entreprises de tout poil voire même de certaines administrations. Il peut même devenir un témoin historique retraçant les fusions du secteur marchand : j’avais par exemple un bic CGER devenue ensuite Fortis puis BNP Paribas Fortis. Ceux à pointes rétractables avaient ma préférence ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Apparemment, je suis devenu un adepte du bic de plastique transparent à capuchon. Ce changement de cap radical est sans doute du au fait que ce modèle est celui privilégié par mon employeur à qui, consciemment ou non, je vole plusieurs exemplaires par mois dans l’open-space, perpétuant la tradition séculaire du vol de bic. Soyons clair, je n’utilise jamais le bic jusqu’à la dernière goutte d’encre, sans doute parce qu’on me le pique à mon tour. Ainsi, j’en suis venu à penser que le vol de bic est le ciment sur lequel repose la civilisation occidentale. Et puis, parfois, je me demande si des paramètres comme la couleur de l’encre, la prise en main de l’objet — le grip, comme disent les américains — sa forme ou son mécanisme sont en partie responsables de la teneur des textes que je produis. Poussant plus loin la rêverie, je suis parfois quasiment persuadé que je ne suis qu’un individu tenant un bic au-dessus d’une feuille de papier ou un carnet de notes, réalisant les desseins d’un bout de plastique rempli d’encre doué, lui, de poétique. Plus loin encore, je me demande souvent qui du bic ou de l’encre qu’il contient possède ces vertus littéraires. Peut-être que certains bics sont portés sur l’écriture tandis que d’autres, comme ceux utilisés par andreï molodkin, auraient des prédispositions pour l’art plastique. D’autres posséderaient un don pour les affaires — ceux de donald trump notamment — alors que certains ne seraient doués d’aucun talent particulier. La vie ne serait dès lors qu’un voyage compliqué à la recherche du bon open-space ou de la bonne banque pour y voler le bic qui nous est destiné.

Postface

J’ai écrit au bic une première version de ces cinq textes dans un carnet acheté à Paris lors du Marché de la Poésie en juin dernier. Ensuite, je les ai recopiés dans le logiciel de traitement de texte de mon ordinateur en enlevant quelques mots par ci et en en rajoutant d’autres par là. Je me demande si le carnet, le logiciel et l’ordinateur possèdent, eux aussi, une volonté propre ou des aspirations littéraires. Je m’interroge sur ma part de responsabilité dans tout ceci. Je ne sais plus si andreï molodkin est un génie ou un charlatan. Je me demande ce que serait ma vie si je volais un bic appartenant à donald trump.

Andreï Molodkin – Dessin de la série “Rue du Louvre” 2011 – stylo à bille sur papier.

A propos de Jérémie Tholomé

Poète belge, Jérémie Tholomé écrit principalement des textes pour l’oralité, tous publiés chez maelstrÖm reEvolution.

4 commentaires à propos de “Le bic”

  1. Superbe idée le Bic, superbe texte en droit fil de Ponge et des consignes de François. J’aime toujours votre manière de placer les mots dans une phrase, j’aime a les entendre dits, le phrasé le fraisé aussi. Au sens mécanique, il me semble à la fin que je vois au travers. Mais j’avoue que j’attendais le cinquième texte pour l’histoire qui devait venir. Mais j’avoue aussi que je regrette alors le rythme du premier : est-il toujours aussi difficile de relier paroles et musique ? Vous qui connaissez la chanson, merci de votre impression.

  2. J’ai “entendu” le 1, ça sonne tout de suite, rythmé, et me suis demandée quel accompagnement vous mettriez dessous (au cas où), bien apprécié le 3, la surprise du 5 qui me touche plus car incarné davantage, et la chute, et le dessin!! J’aime l’engagement qui transpire du texte.

  3. yes ! ça le fait, ce truc ! bon sang ! et puis les retournements à la fin, la glissade, qui te fait passer de l’objet bic à l’enfance puis aux considérations sur le bic, l’outil bic, et les autres outils, et trump ! haha ! j’aime j’aime, oui ! (et c’est pas de la pommade familiale, ici non plus ! haha !). merci pour ce texte, oui !

  4. “On n’a plus le temps d’attendre le mot juste. Les mots sont là. Écrivons-les tant que c’est encore permis de la plume la plus sale élastique et visqueuse qui soit. ” Merci pour votre texte qui roule (sans les billes ? ) et pour cette phrase en particulier, qui m’atteint.