Le premier sol, c’est le sol domestique.

Le sol, ça va de soi, on n’y pense pas, le sol c’est une donnée stable, ce qui nous soutient, un soutènement évident, une surface opaque et innocente, à moins que ne s’y glissent d’indésirables moutons, logés sous les meubles qui recouvrent ce sol, des moutons fraîchement expulsés par un coup de vent furtif, ou bien encore des bris de verre rebondissant sur le sol carrelé, dans un fracas de colère, venant se loger traîtreusement dans les joints, et là, on est obligé d’y penser, au sol, on n’a pas le choix, on doit le regarder, car il s’est fait menaçant, un coup de couteau qui jaillit dans notre dos; peut-être aussi peut-on songer aux taches qui viennent nous rappeler un certain relâchement ménager, les taches un peu brunes, insupportables évidemment s’il s’agit d’un carrelage blanc, mais des taches brunes sur un carrelage brun dérangent également, et nous obligent à ployer l’échine, à nous tenir à hauteur de sol, afin de régler ce problème dérisoire, néanmoins entêtant, à moins que l’on décide de tenir la tête haute et de ne jamais détourner le regard vers les soubassements de notre être qui vont de pair avec ceux de notre habitat; en fait, ce qu’on attend d’un sol, c’est qu’il se taise, se fasse discret et conciliant,

c’est une question d’équilibre, on y va, on le traverse,

le pas timide ou impavide,

glisser, un menuet, fouler, sauvage et conquérant, sautiller ou rebondir, quand le démon de la danse vous saisit, mais composer, unilatéralement, parce que le sol, lui, ne vous fera pas de cadeau, il peut vous terrasser, le sol,

et alors,

il vous engloutit, et, à proprement parler, il se dérobe sous vos pieds,

surtout quand il vient vous surprendre traîtreusement, alors que vous l’usiez en toute confiance,

et d’un coup jaillit,

à travers l’oeilleton,

alors que vous êtes à l’horizontale, tête bêche sur le lit, et que vous vous arcboutez légèrement, de manière à plonger vers ce trou offert dans le bois,

alors que vous est venue la fantaisie de vous pencher vers lui, d’arrimer votre oeil à cette ouverture qui fut un noeud dans le bois, un noeud qui s’est dissocié de son enveloppe fibreuse, et a chu,

et donc, à travers ce trou somme toute très amusant qui vous permet de plonger vers le rez-de-chaussée,

dans cette planche rustique qui domine la cuisine, cette planche grossière, mais belle, et puissante, savamment rattachée aux autres, de planches, afin de composer le plancher sonore de cette chambre rustique, vous vous penchez,

et alors surgit,

une verge haut dressée,

qui défie ce sol qui du coup est devenu un plafond, ce n’est qu’une question de point de vue, et cette vision renverse toutes les perspectives, et annule la quiétude du plancher, atrophie la plénitude d’une traversée songeuse et détachée de ce sol,

cette vision rappelle que les sols sont aussi des sources de danger, et que parfois, ça vous explose à la gueule, un sol.

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