LE VIVANT

Le téléphone sonne, je décroche. Je mets un temps assez long avant de reconnaître la voix. Intérieurement je suis soulagé, je ne m’attendais plus à ce retour, elle est là. J’aurais dû m’enregistrer pour que vous puissiez entendre la façon dont je me suis décontenancé. Sa voix a remis en question la longueur d’onde sur laquelle j’évolue. Forcé bien évidemment, contraint à la fabrication d’une machination afin de paraître attiré par le monde extérieur greffé sur l’ADN du consommable. Je me suis retrouvé à penser, son raisonnement est parfait. Il est vrai et j’en suis éloigné. Dehors et dedans, pour elle c’est la totale liberté. Nous parlons de lieu distinct, le cadre m’empêtre de converser avec clarté. Au moment de prendre la communication, je suis chargé d’un sac à dos et j’avance. Aux premières intonations comprises, une seule chose m’anime, le laisser tomber sur le sol. Je ne me trouve pas en possession de bons objets, je suis aveugle. Cette scène auditive qui me parvient est réelle, me revoilà dans la vraie vie. La bonne façon est celle du sujet pleinement conscient de ce qu’il fait. Avec sa voix elle se trouve là-bas, si je veux m’élancer dans sa direction le dialogue ouvre un espace. Il ne manque pas grand chose, les deux tiers du corps se sont manifestés, il ne manque plus qu’un état. Les mots s’infiltrent, ils semblent révéler un monde compréhensible. Je retrouve la vérité, le dialogue revenu au sein de ma conscience me rappelle ce que je suis, un aveugle. Sur le sujet de la cécité, je pense à James Joyce. Il se rappelle à moi sous la forme d’un commentaire d’image. Assis sur une pierre il a mis sa tête entre ses mains, un bandeau lui dissimule un œil. Il y a un article d’accompagnement. Un auteur relate les difficultés intérieures de l’écrivain irlandais. Il lui faut du Purcell, un certain opéra, un passage sûrement. Moi je dirais une voix. Oui c’est cela une voix. Il se tient la tête. Tu vas me demander ce qu’il se passe. Cette scène vient se superposer à ma réflexion sur l’aveuglement, elle se surajoute et je m’écarte. Oui mais Ulysse erre dans la ville, il veut rentrer chez lui mais bon tu dis que c’est autre chose. Je pense plutôt à sa vue, je m’écarte et me perd, je me trouve ailleurs, il n’y a personne. Quoi qu’il en soit, le problème est de savoir comment retourner à son domicile en étant encore en deçà de la bonne adaptation au terrain. Parce que gagné par la cécité, toi tu dis, plus rien n’est possible ? C’est exactement la situation. De ton côté l’aveuglement progresse ? Non je le suis de naissance. Tant pis il faut concevoir avec. C’est justement ce que je fais depuis toujours. Finalement, j’ai l’impression de ne pas trop mal m’en sortir, seulement. Tu sais qu’il y a toujours un seulement. La mer est pleine de beauté là où se trouvent les falaises rocheuses abruptes. J’ai toujours eu un faible pour les falaises et le mot abrupt. Ça sonne très bien, l’aspect semble radical. Bon ce n’est plus une image, mais un son. Joyce a besoin de retrouver une information dans un de ses carnets. Son travail porte sur Finnegans wake, dépassement du langage. Et c’est dans ce temps de son histoire qu’il doit demander à son secrétaire d’aller voir dans un de ses carnets s’il peut lui ramener ce qu’il recherche. Je mélange tout et ne sais plus d’où cela vient, si je ne m’égare pas du sens subsistera. Il dit je perds un monde avec cet organe en train de foutre le camp, mais des millions d’autre s’ouvrent à moi. Ce monde engloutit laisse la place à des millions en devenir. Pour une vie ça donne de ces perspectives. Et il va les chercher ? Peut-être, je veux le croire. Aller autre part, sortir, la voix pourrait donner la clef. Les gens veulent des repères, il faut absolument que le parcourt soit jalonné. Tu ne te rends pas compte, s’il t’était révélé la durée du trajet et sa difficulté, jamais tu ne t’engagerais. Non jamais, je sais.

Le sac est bien tombé sur le sol. Finalement, avec le temps je doute de l’intérêt de son contenu. Te souviens-tu des tableaux de la première heure. Le début de cette aventure possédait pas mal de qualité. Puis la progression a laissé des éléments polluer le cadre en train de se constituer. L’ouverture est rempli de spontanéité, avec une association de traits libérés du superflu. À travers cet œil se tient potentiellement l’authenticité des mots situées sur le seuil de la conversation. Je suis un animal qui évolue à la bordure de la forêt, j’ai senti des odeurs. Je m’approche de la route. Ça pourrait mal se passer avec l’agitation constante de l’autre côté. Le fonctionnement à deux cerveaux sera de nouveau déficitaire devant la rationalité moderne. Des choses ne fonctionnent pas, j’ouvre le sac et cherche. Tu m’as rappelé qu’il fallait poursuivre, mais en suivant un itinéraire précis. Je ne possède pas de raison. J’appréhende le monde en utilisant les couches inférieures comme outils. Elles manifestent l’énergie, tintant le quotidien de leurs couleurs. Muni de son cerveau de mammifère et de reptilien, l’animal en bordure est de l’espèce des canidés. Je ne me vois pas différemment, j’évolue à la manière des bêtes. Je veux toujours te parler, seulement l’animal est démuni. Le problème se résoudra en trouvant le passage du carnet. Comme l’irlandais je possède le mien. Je range tout dans une des alvéoles de mon cerveau, en dessous. Je voudrais gravir l’édifice de roche et me présenter face à l’océan. Tu me dis que je fais bien de questionner le livre. Il n’est pas encore fermé, ou il se réouvre. Tu me demandes des détails sur la page en court, s’il ne faut pas relancer les dès. J’entends les bruits de l’animal à la lisière.

Pour tout te dire, je me regarde de l’extérieur, hésitant comme paralysé devant un fossé. Je me vois diriger sur la route, mes pattes de canidé. De temps en temps je m’observe comme ça, pas suffisamment. Je ne ressens pas de culpabilité mais quand même je n’accepte plus ce corps inutilement attiré vers des relations fausses. C’est drôle de dire espèce de canidés, comme on dirait issu d’une ligné spécifique. Très tristement l’animal démuni de l’outil langagier, erre. Dommage de ne pas résider sur son territoire avec les mots, alors que l’on dit la nécessité de trouvais l’être des choses et que le langage en est une expression. Il arrive que nous soyons obligé de redécouvrir la nature de chaque chose. Tu n’as pas un point de vue similaire ; parfois l’on parvient à remettre de la vitalité dans le quotidien ? Bien sûr, si nous évoluons dehors c’est pour faire de la spéculation, nous sommes passionnés par des projections, alors que finalement c’est mort. J’aimerai poursuivre avec toi cette discussion et te dire, la rationalité de l’ère moderne est une technique sans âme. Elle est seule, toujours seule, elle ne sait rien. Surtout elle ne veut rien savoir. Nous ne sommes pas présents, dehors nous n’avons nullement le souhait de l’être. Pourquoi nous envisager comme l’espèce unique en train d’évoluer. Tout est interrompu, il n’y a plus l’idée d’un possible inconnu. J’accueille un nid de pigeon sur mon balcon depuis deux jours, moi qui ne les aime pas. Trop proche et sans gêne, je ne les apprécie pas. Cette fois à voir ces deux petits œufs, je perçois la vie. Ils vont éclore devant mes yeux, je le souhaite. Ces deux petits feront leurs premiers déplacement aux portes de ma conscience, ouverte. Je pourrais découvrir la façon dont ils s’y prennent pour prendre leurs envole, confronté à l’obstacle. Tu conçois le saut qu’il faut tenter à celui désireux de vivre de l’autre côté du mur. Les faux désirs sont légions, celui-là questionne ce qu’il est. J’ai l’impression de me trouver dehors, pour une fois confronté à une relation, il se passe quelque chose. L’énergie vitale se présente, propose de me convier, suggère un dialogue, rappelle les multiples portes, montre qu’il y a à tout moment lorsque l’espace est déblayé, la possibilité de voir surgir une conversation inattendue. L’animal cherche une voie, il ne possède pas les qualités de la main préhensile. Dans l’évolution la divergence vient de là. L’espèce des primates différencie correctement les couleurs, saisit des objets, grimpe aux arbres, cueille des fruits. Il semblerait qu’il y aurait une origine à la formation de notre cerveau rationnel.

L’art de la conversation n’a pas pu apparaître en dehors de la cité, là où la communauté n’est pas, quel que soit son terrain de fondation. C’est dommage de dépenser des milliards dans un projet de station internationale, afin de conquérir l’espace, si rien ne va plus dans nos notions communes. Une assemblée générale à laquelle il nous est demandé de nous rallier continue son travail de conditionnement. Fondement, action, utilisation de l’énergie à l’établissement du système. De fines gouttelettes sont aspergées sur chacun de nous afin de nous conditionner à la vision du scénario fondé sur un certain imaginaire, avec ses butes et ses codes, ses objectifs remplis d’arbitraire. Où vas-tu ? Je ne sais pas, ce n’est pas tenable les lisières, alors j’approche. Je regarde le spectre lumineux qui m’est proposé. Sa notion détermine l’avenir, l’espace, les manifestations, tout aspect incarné vient des éléments à l‘origine. C’est beau les fois où ça se décline. Les ramifications, la situation d’une idée première, comme un creusé de potentiel. Ulysse apparaît sous les traits de l’homme rusé. Je ne suis pas bien sûr mais il me semble qu’il prépare l’autre âge. Il ne peut pas le dire, seulement rentrer dans l’action, nous ne pouvons plus continuer à nous combattre comme nous le faisons, nos histoires ne sont pas uniquement des rapports de force, une nécessité relevant de la brutalité pour nous en sortir. Alors nous allons parler. Nous allons construire quelque chose, mais quoi. Regarde nous sommes des mortels et ce n’est pas pire que d’être né. Quelle naissance, parce que Lautréamont dit, je ne connaît pas d‘autre grâce que celle d’être né. Oui, je devrais dire, ce n’est pas pire que de ne pas être né. Il faut naître pour mourir et mourir pour naître. Naître et ne pas être, reste le véritable désastre. Seulement là où croit le péril, croit aussi ce qui sauve. Derrière la cité illusoire, il t’attend des quantités d’autres expériences. Sur le balcon l’œuf est arrivé. Je voulais lui imposer mon point de vue concernant l’espace, la présence ou la non présence de la vie suivant mes idées. Mon erreur est total alors que je crie, ne me parlez pas, ne vous montrez pas. La question restera la même, elle ne cesse de se poursuivre, nous sommes séparés. Avec mon cerveau de mammifère, je ne sais pas définir ma constitution. L’oiseau, lui c’est engagé sur un embranchement spécifique, du reptile il a évolué sous la forme de huit espèces. Les canidés eux aussi viennent du monde sauvage, ils sont composés d’un cerveau reptilien comme tout un chacun et d’un cerveau mammifère, ce que ne possède pas les animaux à sang froid. Les chiens se sont rapprochés des êtres humains et cohabitent dans leurs environnements. Ce sont des animaux socialisés. Ce qui n’est pas le cas du chimpanzé. Il n’est pas devenu un animal social. Il a plutôt développé des compétences à travers un nouveau cerveaux, le cortex pour ouvrir la voie à l’hominidé. Ne serait-ce pas le devenir indépendant qui donnerait la possibilité d’une évolution.

Le chien possède 78 chromosomes : 38 paires plus un X et un Y, comme le loup, le coyote et le chacal. Les seuls animaux en mesures de se reproduire ensemble sont ceux possédant le même nombre de chromosomes. Le loup est farouche et réservé. Sa structure sociale ressemble à notre cellule familiale. À l’époque du paléolithique, le loup c’est vu domestiquer. Dans la limite du possible bien entendu, son instinct sauvage ne disparaît jamais. L’animal s’utilisait à la chasse. Le coyote lui est doté d’un hurlement caractéristique. Sont système de communication est moins complexe que celui du loup. Au sein d’un groupe, le nombre de coyote est en nombre plus restreint. Le chacal vit en petit nombre ou en couple. Le renard, le chien sauvage africain, le dhole, le loup à crinière, le chien du bush, avec un aspect et un comportement différent, sont apparentés au chien. Ces informations succinctes mais passionnantes, ouvrent de possible exploration.

La domestication des chiens par les communautés humaines de chasseurs cueilleurs, se serait faite par la sélection de caractéristiques. Par exemple : au préalable c’est encore un loup, il évolue à l’état sauvage. Seulement voilà qu’il tourne autour des groupements humains, il chaparde, devient aussi une sentinelle contre une intrusion ennemie. Louveteau ou bien adulte il se fait capturer. L’objectif va être de réformer son côté prédateur. L’animal qui devait repérer sa proie, la traquer, puis l’attraper à la gorge, afin de lui ôter la vie, sera habitué à mettre en place certaines techniques utiles au chasseur cueilleur, sans conclure lui même l’acte pour lequel l’action est engagée, la laissant à celui qui l’a asservit.

Pourquoi l’hominidé est-il le seul à posséder un empilement de trois cerveaux, le cortex qui le mène à raisonner, au dessus du reptilien et du mammifère ? La question serait de savoir s’il utilise les trois. La partie reptilienne ne sait plus agir efficacement dans ce monde sécurisé, où aucun danger ne lui demande une réaction direct, sans temps de réflexion, sous l’impulsion d’une nécessité de survie. Le cerveau mammifère apparu chronologiquement à la suite de celui des animaux au sang froid, véhicule des caractéristiques spécifiques. Il a des émotions, mais aussi une mémoire à long terme. Je trouve ces fonctions sous utilisées. Par exemple, dans le règne de la négation, le nihiliste s’en dispense. C’est-à-dire qu’il empêche l’expression de ses émotions, en les réduisant à une part nulle. En réalité l’être humain n’utilise qu’un cerveau sur les trois en sa possession, faute d’une structure en mesure de combiner : raisonnement, sentiment et énergie. Entre reptile mammifère et hominidés, ce n’est pour chacun qu’un niveau de compétence spécifique se valant. Une observation des proportions élabore en pourcentage le rapport des éléments constituant le sujet. Quelle quantité de sentiment chez ce scientifique, en dehors du sentiment de soi. Ici laissons nous entraîner par Hubert Reeves, assis dans son jardin devant ses plantes qu’il regarde croître, ça nous sauve. Une porte tout aussi spacieuse que sont savoir sur la voie lactée. Quelle valeur rationnelle possède ce croyant, porté à donner sa vie pour l’amour de dieu. Regardons le père Charles de Foucauld dans le désert du hoggar, mort assassiné alors qu’il écrivait un dictionnaire touareg-français. Cela aussi sauve.

Le mouvement des formes voiles la face, il serait rendre ahuri si on n’y prenait pas garde. Simplement s’asseoir comme le fait l’astrophysicien et observer le développement de son jardin. Abandonner le monde épicurien dans un geste similaire à celui du trappiste. L’image se révèle fausse, puisque l’objet à attraper sur la route appartient au registre des connaissances. Pourquoi la voix se perd-elle ? Le personnage en marche veut rentrer chez lui, il ne trouve pas son chemin. Il se retrouve exilé. Sur sa route se dresse un mur. Une voix falsificatrice s’emploie à se mettre à la place de la vraie présence. Pourquoi cette illusion. Tu ne laisses pas vivre ton corps pour qu’il te parle. Oh le yogi, celui-là possède un corps, c’est vrai. Mais un corps comme le sien n’est-il pas éloigné d’une forme de compréhension, un monde comme celui sur lequel la société est construit ? Pourquoi une société du calcule et une mise en gestion. Une fonction de reproduction de l’image, avec ses mots : je suis celle en possession du sens. Une manifestation gorgée de faux, qui donne à croire le contraire. C’est un mensonge et tu ne dois pas explorer ce territoire aussi non tu perdras ta langue et tes membres, tes yeux seront perforés, tes cotes enlevées de ton torse, on te privera d’un poumon. Brûlé il faudra sentir l’odeur avant de perdre la moitié du second organe à la recherche du peu d’oxygène qu’il est en mesure de recevoir. J’ai ouvert un livre d’art sur la peinture de Francis Bacon. Ce n’est pas Bacon en toutes lettres, issu de sa dernière exposition au musée d’art moderne. Quelque chose d’Eschyle, Bataille, Nietzsche parcourt la peau à la seule évocation de son travail. Saisissante expérience entre ces pages, je lis : si on peut le dire, alors pourquoi s’embêter à le peindre. Comme les impressionnistes à l’apparition de l’appareil photographique vont s’en aller en extérieur pour mettre sur la toile ce que la technique ne serait rendre, la peinture aborde des sujets impossibles à rendre en mots. Corps animal de conscience. Corps de la toile, expression du livre dans la toile. Les mots pour dire la table suspendue, la table du peintre venue se transposée sur la page. Ils sont à la porte, toujours à la porte du sentiment totalement libéré.

Enfin, comme une conscience, un regard. Un recule observant une pointe de déchirement taillant le rideau, parfois rouge, mais de plus en plus soulevé par un bleu plénitude, océan relevé. Vert aussi tiré de la roche, dissimulé à mon observation et qui paraît sous la forme d’une histoire naturelle. Passé de l’autre côté il y a…

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

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