Les eaux coupantes

pas d’éclairage nuit dans cette rue étroite et peu passante les volets rouges diffusent pourtant une vague lueur car à travers les persiennes luit l’éclat orangé d’une lampe il reste posté devant il sait qu’elle est de l’autre côté lovée dans sa couverture bleue sur ce vieux canapé cramoisi qu’elle a acquis dans une brocante rue de l’Étrangloir à Morlaix il n’attend plus rien du moins le pense-t-il néanmoins il ne peut se soustraire à l’appel magnétique de cette fenêtre enclose dans sa nuit et il songe au grincement sourd des gonds que produisent les volets quand on les ouvre et maintenant les volets sont ouverts il est midi les mouettes déchirent le ciel de leur allégresse tapageuse il a pris place sur le canapé de velours râpé et il est seul de l’autre côté de la fenêtre la colline déploie ses courbes tapissées par le vent la grange en face bouche un morceau de l’horizon un escalier de pierres y mène une porte massive en forme le passage la vitre qui occupe la moitié supérieure de la porte reflète en retour le châssis de la fenêtre et sa surface liquide et c’est un jeu de miroirs où se blottir et se perdre il sait qu’elle ne reviendra pas il est une cavité qui sonne creux il est tout endolori et contenu dans cette torpeur sans but un peu plus tard un éclat vient retentir contre la vitre et le fait sursauter il distingue une pie noire c’est elle qui est venue heurter au carreau comme une furie et il tressaille car il n’a pas oublié le glapissement de peur qui étranglait la voix de sa Mamgoz quand elle associait la visite d’une pie noire à l’annonce d’un grand malheur mais qu’y a t il à conjurer désormais et il s’égare dans le dédale des souvenirs astringents prisonniers de cette couverture bleue toujours enfoui dans les replis du vieux canapé qui couine un peu il n’ y a plus rien que la colline et son profil de bête endormie retournée sur son silence et que de soupirs les volets sont clos plus rien ne devrait advenir et pourtant des sursauts agitent la fenêtre elle est si fine pas de double vitrage rien qui forme opacité ou protection face au dehors une trépidante mesure résonne un moteur s’éteint les portières claquent ça vient retentir dans cette pièce tournée sur la rue et la colline n’absorbe pas de tels bruits l’abri n’est pas sauf comment se prémunir du dehors il faut bien se tourner vers cette fenêtre qu’a-t-elle à lui apprendre la violence du monde pénètre à travers les volets clos lui voudrait se dissoudre et rejoindre la surface lisse de cette fenêtre qui pourrait ramener celle qu’il attend en dépit de sa lucide connaissance de ce qui fut et de ce qui est d’ailleurs il se trompe cette surface n’est pas lisse mais légèrement bosselée et quand on regarde au travers on voit bien que quelque chose cloche les contours ne sont pas nets ça bouge et ça oscille c’est un peu comme un miroir de sorcière par endroits ça grossit certaines formes ça dilate ou ça contracte mais vrai tout ça n’est pas bien réel et peut être que si on passe la main au travers on pourra attraper de l’autre côté la vérité des choses c’est ainsi qu’il réfléchit alors que les franges de la couverture bleue viennent frôler sa jambe repliée et qu’il est niché dans cette alcôve de velours couleur de sang séché mais alors inutile d’ouvrir les volets car il n’y aura pas de demain