Les Réminiscences d’un temps passé.

Chère Lanterne,  

Il est désormais temps, mais je ne peux le faire sans vous l’écrire, vous, qui me donnez votre lumière pour voir. Loin du monde des écrans, le Monde Médian a pris fin. Il y avait un bazar sans nom. Seule la croix en bronze, solidement clouée sur la porte, était une chose simpliste dans ce capharnaüm. Rien qu’en entrant, le papier peint bleu délavé avec ses motifs de cygnes et de grues autour de leurs roseaux aurait pu vous charmer. Hélas ! Je fus confrontée à cette immense armoire, une qui grinçait lorsque l’on ouvrait les portes. Sans surprise, derrière les battants, se pendaient des manteaux. Le tiroir du bas, en revanche, était rempli de bouts de tissus plus ou moins grand, plus ou moins simple. Des verts à pois blanc, des brocards, de ravissant motifs fleuris, de la tulle et de la mousseline et rajoutez à cela un peu de taffetas lilas. Dans un coin, derrière cet imposant morceau de bois, se cachait un mannequin, sans tête, sans bras, sans jambes. Son corps, fait en coton, semblait moelleux, mais, détrompez-vous Lanterne, le rembourrage fut fort bien tassé à tel point que les aiguilles ont du mal à en être retirées. En vous tenant ce propos, il y avait, sur un petit guéridon sous la fenêtre centrale, une étrange fleur dont les épines ne se tenaient guère sur la tige, mais bien sur les pétales. Un support de verre se trouvait là, à ses côtés, maintenant droit une demi-douzaine de paires de ciseaux. Sur l’étage inférieur de ce remarquable meuble, il y avait une panière en osier, contenant des rouleaux solidement noués qu’il me reste encore à étudier. Tous les tiroirs de la commode débordaient d’écharpes, en point de croix ou de riz, des torsades et des longs morceaux rose, blanc, vert, quelques-unes partaient du bleu pour se dégrader vers du blanc, encore. Dans des chapelières, des multitudes de paquets mal fermés se reposaient ; d’adorables trousseaux pour bébés “pour Delphine, à l’attention d’Elena et Enzo”, des  couvertures doublées en velours “pour Josepha” étaient rangées, une nouvelle paire de gants verts pour “Erina”, de nouvelles chaussettes “pour Antoine”, un nouveau châle turquoise fait au crochet “pour Apollonia”. Il reste encore une dizaine de chapelières que je n’ai point encore ouverte. Cela n’était sûrement pas le bon endroit, mais tout cela était bien là. Dans un autre carton, l’euphorie était à la découverte de notes manuscrites sur les tricots. Comment faire un pull, comment monter des mailles, comme faire des torsades, comment tricoter un bonnet avec un énorme pompon sur le dessus, comment faire une écharpe frou-frou… Quelques inscriptions étaient indéchiffrables : “p.rz”, “50m.i.” et d’autres que je ne saurais lire. Lanterne, vous auriez pris peur face à cette écriture de mouche, sûrement une gauchère contrariée par des maîtres d’école de l’ancien temps.  

Par l’une des fenêtres de ce curieux endroit, un lac s’étendait dans les jardins. Loin de la berge s’éloignait un ponton en bois et des bancs se perdaient, çà et là, dans la nature. Les nombreux massifs et divers parterres étaient simplement remplis de terre et de mauvaises herbes. Les rosiers ne fleurissent plus. Cet endroit avait assurément été magnifique quelques années auparavant. Sur une jolie table faite de chêne, repose un napperon aux contours les plus doux qui avait pris la poussière, servant de support à une machine à coudre. Quelle grande joie de découvrir une Singer !  Au-dessus de cette machine, se trouvait la seconde fenêtre non loin de laquelle les bourgeons ne s’épanouissaient plus. Si vous aviez vu les fleurs qui avaient fané ! Cela devait être des lys, bien que la sécheresse les ait déformés. À l’autre bout de la pièce, il y avait des anémones, celles qui sont venues des larmes face à la mort, celles qui hurlent dans le blizzard “ne m’abandonnez pas”. Finalement, il y a encore deux autres vases, près de la fenêtre, dont l’un reflète la lumière par son cristal et l’autre, fait de verre teinté d’un bleu ciel et de feuilles d’or, qui s’illumine sans en faire cadeau à son tour.    

Par chance, vous n’étiez point avec nous ce jour funeste, vous auriez pris peur si vous aviez aperçu le Pierrot en porcelaine, d’une remarquable manufacture, qui se trouvait sur le mur de droite, assis sur son escarpolette, qui ne demandait qu’à être consolé. Même le vieux divan était couvert de napperons et autres chefs-d’œuvres faits au crochet, comme ses chapeaux qui servaient usuellement de décorations murales et que l’on rigidifiait à l’aide d’eau sucrée. Derrière cette porte qui ne se ferme plus et par laquelle je suis entrée, des boîtes remplies de dés en porcelaines étaient rangées. Allant du musée du Louvre jusqu’aux reproductions de paysages de la Chine, de Sainte-Victoire qui s’érigeait naturellement à Aix-en-Provence, Schönbrunn en Autriche, la chapelle Sixtine, la cathédrale de Saint-Guy à Prague, les calanques allant de Cassis à Marseille, les gondoles de Venise, le château de Saint-Cloud ou encore Vaux-le-Vicomte, cela était éclipsé par la grandeur de celui du Palais de Versailles.  

Je vous informerai des prochaines trouvailles que j’aurais la chance de faire dans une prochaine missive, pour l’heure, je vous laisse vous délecter de cet étrange tableau. 

Adieu, Lanterne.

Pierrot en Porcelaine.

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