Mme Z

Quand elle arriva, on était derrière l’écran en train de lire les caractéristiques d’une machine qui semblait valoir le coup. J’avais bien entendu comme le ronronnement d’un moteur, dehors, mais c’est sa tête, ou son ombre dans le coin de mon œil, en glissant sur le rebord de la fenêtre, qui m’a fait redresser la mienne. A. se dépêche d’aller l’accueillir. Je reste en plan devant l’écran, sans plus savoir quoi faire des nombreuses pages ouvertes, mais sachant bien qu’on n’aurait plus le temps d’y revenir. Je mets en veille.

Mme Z ? – Oui, bonjour. – Bonsoir, A. B. Et voici mon collègue, donc…

Mme Z, une petite dame d’un certain âge, des vêtements trop grands, un foulard trop serré, elle avait l’air de boiter. Elle arrivait du lycée et espérait qu’elle trouverait encore ses mots parce que la séance lui avait demandé beaucoup d’énergie.

On va aller dans le lieu ressource, donc… mais vous voulez peut-être un verre d’eau ? On a de l’eau dans le frigo. Ah, on a même du jus de fruits. – Ah, alors va pour le petit jus. Et votre organisme, alors, ça consiste en quoi ? – Alors notre structure, donc… c’est un APP, et ça veut dire, donc

On s’installe à la table hexagonale, dans la salle où j’avais donné dans la journée des cours de français langue étrangère et de remise à niveau, ou plutôt montée en compétence, pour s’en tenir aux directives d’on ne sait plus quel organe du monde de la formation, et du meilleur des mondes, donc… Et je me retrouve du côté du pied plus court, qui ne cesse de claquer chaque fois que je repose mes bras sur la table pour prendre quelques notes. A. explique quels rôles diaboliques nous jouons au sein de l’association… parle des fantômes qui la traversent, demandeurs d’emploi, jeunes déscolarisés, gens du voyage, des étrangers d’Angleterre, de Croatie, de Biélorussie, d’Ukraine, d’Italie, du Pays de Galles, et un migrant… évoque leurs châtiments – elle est comme ça A., elle utilise de drôles d’images quand elle parle de son travail –, comme s’apprendre à apprendre… à se motiver… à s’organiser… à se former… se qualifier… se cultiver… se réinventer, donc… et les instruments, les techniques, les méthodes, les programmes, les devoirs, devoir-faire et devoir-être… et aussi l’apprenant agile, donc… Et Mme Z écoute A., avec ses yeux en amande assez fins et très clairs.

– Et c’est là que j’interviens, alors. Donc, moi, en ce moment, je travaille sur l’animalité. C’est quelque chose d’assez récent qui se met en place. Après avoir passé des années sur les grands plateaux, j’ai eu envie d’aller au contact du public dans les plus petites salles. Et même là où ne les attend pas, comme les salles de cours justement. Et pour cela, il me fallait… j’allais dire un thème… peut-être, mais il me semble que c’est autre chose… peut-être quelque chose comme une situation… vous savez, du genre de celle qui rendrait, dit-on, impossible tout retour en arrière… En tout cas, l’animalité, l’animal qu’on a en soi, c’est ça que j’explore avec les autres.

Et avec cette façon de laisser sa voix se poser et son regard partir, elle nous explique comment elle part de quelques phrases, qu’elle lit, et qu’elle demande qu’on poursuive, à part soi, avant de demander à chacun ce que suscitent ou évoquent en lui les mots qu’il a ajoutés au fragment original.

– Et pas question de revenir dessus. Ce qui m’intéresse, c’est l’espèce de cadavre exquis en train de prendre forme dans le tissage des voix. Parce que, après, on va reprendre chaque association d’idées, on va les écrire sur une feuille, et cette feuille avec sa formule de base, va tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre… et celui qui reçoit la feuille va ajouter quelque chose à la suite de ce qu’il vient de lire en pensant à un animal qu’il ne doit jamais nommer… jusqu’à ce que sa feuille lui revienne, avec la formule magique du texte qu’il n’a pas écrit et dont il est pourtant à l’origine…

À la suite de quoi elle demande à chacun s’il est capable de dresser la liste des animaux auxquels il a pensé, et, à partir de ce que peut évoquer ce qui reste de cette liste, d’ajouter un ultime fragment au texte, sans jamais nommer un seul animal.

– Ce qui compte, c’est la situation. C’est ça… la situation, grosse d’une vie possible. C’est ça… une vie sauvage et c’est quelque part par là qu’il est peut-être caché, l’animal. – Mais…Et qu’est-ce que vousc’est pas troputilisez pourcomcom plimenquécer ? Les phrases que vous lisez, ça vient de La Fontaine, par exemple ?

J’ai dû lui couper l’herbe sous le pied. Sans ça, A., comme à son habitude, aurait demandé si tout le monde arrivait à suivre la démarche de Mme Z, et poursuivi avec des exemples où, elle, A., se souvenait de… donc, qui ne comprenait pas que… et refusait alors, donc, de… et on aurait totalement oublié la question initiale qu’elle posait. Tant pis si ses gros yeux noirs ont roulé, et si ses lèvres charnues se sont avancées, pincées, tordues, en une moue qui a fait virer le bout de son nez d’un côté. Mme Z ne s’appuie plus sur les mots des livres. Elle a commencé comme ça, au départ, pour se lancer. Mais elle s’est vite aperçue que ça ne collait pas. Il y avait toujours quelqu’un pour dire qu’il voudrait être un lion – « parce que c’est le plus fort ! », dit-elle en prenant une voix plus grave, l’index dressé –, ou une vache – « à cause de « la Noiraude à l’appareil » », lui confia lors de sa toute première séance animalière une grand-mère.

– Elle venait de perdre son petit-fils, qui ne manquait jamais un épisode du dessin animé de l’émission Croque-vacances. Alors non, pas de livres, pas de phrases où il est directement question d’animaux.

Depuis quelque temps, elle utilise le travail qu’elle a réalisé avec la cinquantaine de tableaux d’animaux qu’elle a rapportés d’un village en Afrique. Des peintures d’un trait naïf en apparence, colorées, sur des tons pastel assez doux. Et qui font une grande place au vide, au blanc autour. Peut-être pour mieux laisser s’exprimer la bavure et la tache, de temps en temps.

– Comme des esquisses en somme. Je me suis mise à écrire quelque chose sur chacun de ces drôles de portraits sauvages, en repensant à ce travail où Agnès Varda, à partir de certaines photos de famille, imagine, et filme, la tranche de vie qui a précédé, et préparé, le désir ou la pulsion photographique. Et moi, j’ai essayé de capter ça, avec mes mots. Qu’est-ce qu’a bien pu voir, ou imaginer, ou rêver, ou halluciner, mon peintre qui a mis en branle le désir graphique, les traits sans véritable style, la mêlée des couleurs, le grain bizarre du papier qu’elles n’effacent pas, et rehaussent parfois d’une bavure ou d’une tache, le tout presque minuscule au milieu, ou bien dans un coin, d’une grande feuille de papier d’imprimerie pour je ne sais quelle publicité d’un blanc cassé ? C’est ça que j’ai essayé de saisir en une ou deux pages, parfois trois, mais pas plus, et pas mal de blancs.

Mais le pire, c’est quand au fil des textes, ce sont eux qui ont pris le relais des tableaux. Ce qu’elle pouvait dire à partir de ce qu’elle pouvait voir lui a semblé, à un moment donné, commencer à décrire ce qu’elle avait déjà écrit, et comment ça s’était écrit, et comment ça s’écrivait. Si bien qu’elle a pu tirer pas seulement une cinquantaine, mais plus d’une centaine de portraits ! Un sacré carnaval des animaux ! Et c’est sûrement là, qu’aura surgi et que se sera même imposée à elle cette vie sauvage si… insaisissable, cette vie fantôme qu’elle recherche aujourd’hui avec les autres… avec de l’autre.

– Et de l’autre, justement, ça se transmet d’abord oralement ! L’écriture, ça vient toujours après, non ? Après la parole, après le dessin ?

Alors d’abord, elle lit. Elle donne à entendre. Elle met en voix. À pro-fu-sion. Et elle siffle d’un trait le jus de fruits qu’elle n’avait fait que siroter jusqu’à présent en deux ou trois gorgées. Et l’autre, ce qu’il vient d’écouter, il va le rapporter, mais seulement après se l’être raconté tout le long du chemin de mots ou de fragments qui forment la première association d’idées, comme dans les rêves. Et puis dans les pistes multiples qui prolongent secrètement, avec les petits exercices cadavériques et exquis, le conteur qui s’ignore ajoutant chaque fois un peu mieux, par ici et par là, des détails de son cru, selon ce qu’il comprend et ce qu’il ressent de ce qu’il a écouté, répété, amplifié, déformé et, elle espère, oublié. Et je me demande, maintenant, quelles têtes elle a bien pu voir, Mme Z, quand on s’est regardés avec A., les yeux grands comme ça.

Et, donc… comment ça s’est écrit, donc… ? – Ah… pour ça, il va falloir qu’on s’entende sur la date de la séance à laquelle vous allez participer. Parce que tout ça n’a pas de sens sans la salle de représentation, sans le plateau théâtral, même s’il faut l’imaginer quelque part dans un coin d’une salle de cours. Il faut garder en perspective un lieu pour jouer, pressentir, si vous voulez, une certaine présence scénographique.

Et c’est là, ajoute-t-elle en se servant un autre grand verre de jus de fruits – je n’en aurai pas eu, tant pis –, le signe que chacun s’approprie l’espace de jeu, sauvage, inscrit dans ses propres paroles. Problème : ni moi ni A. n’avions pensé à un autre lieu que le lieu ressources où nous nous trouvions, et il est bien difficile d’imaginer un endroit qui puisse loger une scène, dans ces vieux murs ajourés de préfabriqué mal agencé, avec des portes et des fenêtres qui grincent, qui coincent, les stores déglingués, des angles jamais d’équerre, des peintures écaillées, le linoléum sale et fendu, les plaques éventrées du plafond, les néons clignotants, balbutiants.

Et si on allait au château ? – Mais non. Gardons la singularité de ce bas-fond idéal pour les animaux que nous sommes. Et rendez-vous au début de l’été. Ça marche ?