mot du jour – Une image

Une image

Il y avait donc à l’origine, comme dans un jeu de patience, des illustrations distribuées au hasard ? – Où chaque image, en sens inverse, donnait à lire quelques mots, peut-être des phrases. – C’était bien sûr une volonté de prolonger l’écriture en en bouleversant le cours. – Et aussi d’écrire un texte parallèle, d’image en image, et sans rien faire. – Mais cela ne fonctionne pas avec la seule photo qui ait été conservée, la Jeune fille à la fenêtre, pleinement illustrative. – Sauf que, en tête du texte consacré aux fenêtres en cinq fragments, et motif principal du dernier, la projection des détails de l’image par-dessus le texte fait de la photo l’élément moteur de l’écriture, non ? – Peut-être, encore faudrait-il qu’on retrouve la trace, et la circulation, de ces détails d’un fragment à l’autre. – Un peu comme si on les avait dispersés, glissés ici ou là, l’air de rien ? – Si on veut, mais avec cette légère transformation qui les aura rendus étrangers à eux-mêmes. – Et alors, ils agiraient comme… le membre fantôme d’un bras ou d’une jambe, ici de l’image initiale et là du texte à venir ? – Oui, ce sont des éléments mutants entre deux stades d’évolution, n’étant ni de l’un ni de l’autre, mais en ayant encore un peu et déjà en partie les caractéristiques. – Ou plutôt des caractères ?

Il y avait une autre image, où le procédé du texte-image fonctionnait à plein. C’était la photo de deux pages pleines d’un livre sur le héros de la résistance Pierre Ruibet. Leurs mots poursuivaient l’écriture et reliaient, sur le double mode et de la citation qui annonçait l’image (la « copie » du groupe « Alerte ») et de ce que son texte énonçait et représentait (la liste de tout ce que le tout jeune résistant va, dans le fil du récit, détruire, et qui est aussi tout ce qui a été, dans l’ordre de l’histoire, détruit, en y laissant sa peau), les deux bords du texte fendu en son corps. Malheureusement, les ayants droit du livre sur notre jeune héros, même pas vingt ans, ont fait valoir le droit à l’image. La photo a dû être retirée. Et au passage, contrecoup de la colère, elle a entraîné dans sa chute toutes les autres, qui donnaient autant à lire qu’à voir. Plus aucun mot n’est donc désormais visible. Et pourtant, ils l’étaient déjà à peine tant l’image de ce texte, de cette liste, était réduite et floue. Mais pour ne rien gâcher de la lisibilité de l’image censurée, on en lira ci-dessous la copie, texto :

350 trains de munitions dont voici le détail :

– 150 tonnes de poudres en plaquettes

– obus de 37 m/m DCA : en nombre indéfini

– obus de 75 m/m : 33 wagons

– obus de 88 m/m : 40 à 50 wagons

– obus de 105 m/m : 4000 à 5000

– obus de 150 m/m : indéfini

– obus de 155 m/m : indéfini

– obus de 220 m/m : 400 à 500

– obus de 240 m/m : 1500 à 200

– caisses de mélinites

– caisses de dynamite

– caisses de grenades

– caisses de mines terrestres et marines

—————

Protection du dépôt : elle était répartie en 4 blockhaus principaux dont voici l’armement respectif :

—————

Blockhaus 1 :

– 2 canons de 105

– 2 canons de 37

– 3 mitrailleuses anti-aériennes

– 3 caisses de grenades à manche

– 2 caisses de balles de fusil modèle 36

—————

Blockhaus 2 :

– 2 canons de 105

– 1 canon de 75

– 1 canon de 37

– 4 mitrailleuses anti-aériennes

– 2 caisses d’obus anti-aériens

—————

Blockhaus 3 :

– 2 canons de 105

– 1 canon de 75

– 2 canons de 37

– 6 mitrailleuses anti-aériennes

– 4 caisses de trente grenades à manche

—————

Blockhaus 4 :

– 2 canons de 105

– 1 canon de 75

– 7 mitrailleuses anti-aériennes

– 1 lance-flammes

– 10 chargeurs de 45 obus de 20 m/m pour mitrailleuses anti-aériennes

– 1 caisse de 30 grenades à manche

– 1 caisse de 30 grenades citron

– 5 caisses de chargeurs de fusils

—————

Bureau de grosses munitions :

– 6 mitrailleuses « HOTCHKISS » à refroidissement par eau

– 10 mitrailleuses

– 10 fusils mitrailleurs

—————

Le tout était protégé par un double réseau de fils de fer barbelés et par deux champs de mines.

Il y a encore une autre image. Elle n’apparaît pas et n’est mentionnée qu’une seule fois, je crois. Mais c’est pourtant l’image qui importe. Parce que c’est elle qui aurait dû hanter l’écriture. C’est elle qui aurait dû s’infiltrer dans chaque texte, comme un autre motif dans le tapis. C’est elle qui, patiemment, aurait attendu de trouver sa place, sa forme, dans un texte qui enfin lui serait totalement consacré, lui offrirait tout son espace, mais sans jamais s’y référer directement. Un texte qui déplierait l’image comme une carte froissée, et ne s’intéresserait qu’à ses plis, qu’à ses nervures sur son motif. Je me demande encore ce que ça pourrait donner, où ça emmènerait. Mais j’imagine qu’on retrouverait, d’une manière ou d’une autre, les trois personnages au pied d’un mur ; une fenêtre aux volets fermés à gauche, surmonté d’une croisée ; quelque chose comme une masse herbeuse ou terreuse dans laquelle leurs pieds, les jambes du plus petit même, semblent se dissoudre ; la mauvaise qualité de la photo en noir et blanc, piquée, et dont le grain semble faire du mur un espace cosmique, surtout si on l’observe en négatif ; et puis aussi, à droite, ce pied de vigne grimpant droit le long du mur, avant de repartir à l’horizontale de l’autre côté, sur la gauche, rejoindre la croisée de fer en serpentant comme un éclair, quelques rejetons dressés, mêlés, nus (mais peut-être une poignée de feuilles résistantes), recouvrant mal ici, en haut presque au milieu, une lucarne ovale semblable à celle qui se trouve dans le coin droit, œilleton à la rétine de métal aussi fine que celle d’un chat, parfaitement noir sous un soleil oblique pénétrant, le sol et le mur, juste à la base puis à droite du pied de vigne, fissurés par l’ombre projetée, cassée comme un bâton dans l’eau, peut-être d’un poteau, par-dessus l’épaule de celui, ou celle, qui tient l’objectif. Et puis, tout à droite, un renfoncement dans le mur, une étrange niche. Comme un tableau vide.