mot du jour – Un conte

Un conte

Connaissez-vous cette petite histoire, qu’on raconte au port de La Rochelle ? « Parti du port de Riga dans la Baltique sous le nom de La Sœur Anna Martina, le Solide, en route pour Bordeaux, s’échoue sur les récifs de la côte sud de l’île de Ré en novembre 1786. Contre l’avis de son capitaine et malgré son mauvais état, le navire est renfloué et mis en vente. En février 1787 l’armateur Jacques Carayon l’achète pour 12 200 livres, et monte une expédition à la traite (la dernière des 8 opérations de traite menées par ce fils et petit-fils d’armateur) en s’associant avec deux négociants de Saint-Domingue, les frères Raboteau. Le Solide mesure 32,50 m de long et 7,60 m au plus large. Le certificat de jauge le donne pour 818 tonneaux, ce qui le place dans la moyenne supérieure des négriers rochelais de cette période et permet à l’armateur de recevoir une gratification de 32 720 livres. Son équipage est constitué de 7 officiers (dont le chirurgien), 3 pilotins (élèves officiers), 9 spécialistes dont les compétences sont particulièrement nécessaires sur un navire négrier, avec notamment : le maître d’équipage et son second, le maître charpentier (pour la construction des installations nécessaires à l’accueil de la cargaison d’esclaves, le maître tonnelier et son second (la question de l’approvisionnement en eau est essentielle), le cuisinier qui fait également office de boulanger, 13 matelots, 5 novices, 5 mousses (qui ont entre 10 et 12 ans).

Le récit du voyage consigné dans le livre de bord du Solide commence ainsi : Départ de La Rochelle pour la Côte d’Or le vingt-neuf août 1787 sur le navire le Solide commandé par M. Escubard […] À trois heures ce matin, les vents étant de la partie du nord-est, nous avons appareillé, ayant Maître Joussemet pour pilote qui nous a fait débouquer par le pertuis d’Antioche ; à sept heures, il nous a quittés, nous avons gouverné au ouest, nord-ouest jusqu’à midi, autant que les vents, qui ont beaucoup varié du nord-est au nord, nous l’ont permis, la mer et le temps très beaux. Le rédacteur ne trouve guère de qualités au Solide qui marche mal. Le 13 octobre il écrit : notre chienne de galiotte, raillerie à part, fait autant de chemin en travers qu’elle n’en fait en avant. Celui qui a conseillé à notre armateur d’envoyer ce navire cy à la Côte est à coup sûr un grand sot […] Voilà comme des gens, qui ont la fureur de donner des projets, trompent souvent des armateurs aveuglés par l’intérêt et par la belle perspective qu’ils croient avoir. Du 10 au 28 septembre, le navire fait une escale à Lisbonne pour acheter du tabac, marchandise très utile pour échanger contre des esclaves, après avoir attendu au large de passer un « examen de santé ». Ce sera la seule escale avant les lieux de traite sur la côte africaine.

Les anecdotes racontées dans le livre de bord avant l’arrivée sur les côtes africaines donnent une idée de l’ambiance sur le navire avant l’embarquement des esclaves. Dès l’arrivée sur les lieux de traite, le journal ne donne plus ce type d’indications. Le rédacteur semble parfois s’ennuyer à bord et trouve le voyage beaucoup trop lent. Il y a souvent peu de vent, mais il reproche au capitaine de trop réduire la toile au moindre orage. En plus de consigner des observations de navigation et de météorologie, il raconte en détail tout événement : par exemple les incidents liés à la folie subite d’un novice qu’il faut enchaîner sur le pont la nuit pour que l’équipage puisse dormir, les saignées qu’on lui fait, etc. Le désœuvrement des hommes les conduit à pêcher, ce qui améliore leur ordinaire. Le narrateur raconte également, donnant ainsi un aperçu des distractions des officiers, l’entorse qu’il s’est fait en dansant. Il décrit même la venue d’oiseaux à bord et consigne toujours la rencontre avec d’autres navires, de plus en plus nombreux à l’approche des côtes d’Afrique, souvent des négriers anglais et hollandais. On trouve également à la fin du livre, hors des notes journalières, une prière de marin, des sentences morales, une prescription médicale, des citations d’auteurs latins et une chanson galante. »

Sacré Jack ! une chanson galante ! Quand on a été autorisé à parcourir les mers à la recherche des navires battant pavillon ennemi, par une lettre de marque qui n’a jamais eu d’autre sceau que celui d’une imagination reine n’ayant d’égal qu’une passion absolue pour la boisson, O captain ! My captain ! sa galanterie on voit d’ici quelle forme tortueuse elle pourrait avoir, comme un bitord autour du cou ! Mais je sais, moi, pour l’avoir vue cette chanson, qu’il s’agit du portrait de ses fils et de sa fille que la bonne maman Lulu, un jour et ça remonte maintenant, avait tiré, et qu’il conserve dans une enveloppe jaunie, avec je ne sais quelles babioles au fond d’une boîte enfouie, dans une case de la bibliothèque, sous un tas de journaux et de magazines musicaux qu’il refuse de jeter – et quand je lui dis que c’est du passé et que c’est démodé, pour le chatouiller un peu, ça marche toujours et il me renvoie toujours le même pavé : « Mais c’est toute ma jeunesse, John ! aux chiottes ! » C’estvraic’estvrai ! Mais bref ! sa chanson galante, c’est cette famille au fond d’un carton qu’il ne ressort jamais sans verser sa larme, sacré Jack ! avant d’en parler en s’écoutant tellement qu’il y croit à mort, aux récits de ses souvenirs qu’il n’a pourtant jamais vécus. La fois je où je lui ai fait comprendre que, non, Jack, tout ça c’est du vent, et qu’il me menait encore en bateau, et lui avec, mal m’en a pris : il s’est dressé d’un bond, s’est mis à danser la gigue en éclatant de rire, me faisant comprendre par gestes, d’une main, que j’étais, moi, déjà mort, pendu, tandis que de l’autre main il écrasait ferment l’image, qu’il a alors jeté par la fenêtre en gueulant. Merde ! Je suis allé la chercher pour lui redonner. Et c’est moi qui me suis mis à chialer en la défroissant. Je n’avais pas compris que l’important, dans certains cas, ce n’est tant pas la réalité avérée des faits qu’un homme peut inventer, mais l’effet de réel que produit d’autant mieux son invention qu’elle peut le maintenir aussi bien en vie, sinon mieux, que la boisson. Oui. C’était un peu ça, la petite famille de papier qui le faisait chanter, au fond, Jack, dans ses souvenirs imaginaires : comme une bonne rasade de fine, avec ce feu méridien qui descend au cœur des poitrines, au cœur des terres, et tombe, comme il dirait de sa voix brisée et d’un ton grandiloquent, « dans un univers immédiat, dépouillé des portes mêmes du Temps. » Ah, sacré Jack !

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