mot du jour – Cricris

Cricris

Ces petits insectes sauteurs, aux ailes droites (on les dit donc orthoptères), aux antennes longues et fines (ce sont alors des ensifères), aux pattes arrière écartées et à l’extrémité du corps se terminant par deux espèces de queues (des cerques) le prolongeant comme une langue fourchue, se sont glissés dans un texte interstitiel plutôt consacré à la photo. Ils ne sont pas directement mentionnés, mais ils sont là, dans et par le bruit qu’ils font – mêlé à d’autres bruits d’insectes volants, et aux sons comme la nuit seule peut en offrir à celui qu’elle attire à elle, parfois, un peu comme un phalène fasciné par ces soleils blafards, là-bas, qui viennent de l’intérieur, où leurs ailes crépiteront –, ce grésillement (ou grésillonnement) auquel ils doivent leur nom familier, et dont il ne connaît rien d’autre. Un nom comme exacte doublure du son de l’animal invisible.

Pourtant, mamie Lulu savait s’y prendre, elle, pour les faire sortir de leur cachette souterraine. Avec un fétu de paille qu’elle fichait dans le petit trou, presque imperceptible, du terrier. Agacé, la petite chose noire, forcée de sortir en plein jour, courait bouder sous la motte du voisin. Zut ! il avait pas bien vu qu’est-ce que c’était !

Il n’en a jamais vu d’autre. La seule chose qu’il peut voir d’eux, c’est la nuit. Un cricri, c’est la nuit. La nuit qui point, la nuit qui tombe, la nuit avancée, la nuit orageuse, la nuit noire et les nuits claires. Oui. Surtout par temps clair, et avec une petite brise. Quand le grésillement semble s’accorder aux scintillations des étoiles, ou au vague souvenir qu’il en garde car sa vue n’est plus ce qu’elle était. Quand le croissant de lune se dédouble, se démultiplie. Quand il se décolle de lui-même, se copie et se colle autour d’un axe invisible, et même fuyant. Quand elle crépite, cette lune qui va comme elle peut maintenant, avec ses propres spectres, comme avec ceux des lunes d’hier, pourtant si nettes, et qui reviendront demain, car le phalène revient toujours se brûler les ailes. Et ce serait ça alors, sous ces mille et une lunes, dans l’incessant cri orthoptère, qu’il voit… ? ça, comme un horizon cosmique, quelque chose du rayonnement fossile, « image en direct des premiers temps de l’univers », en fusion… ? et là, du côté de la constellation des Trois Géants aux pieds d’argile, fondus dans je ne sais quelle nébuleuse… trois mutants en fait, parfaitement encadrés par cette ligne aussi tortueuse et lumineuse, stricte, que la foudre… un grand, un moyen et un tout petit, au milieu, que Ptolémée aurait aperçus s’il avait configuré autrement le ciel, avec pour contrepoint le chant du cricri.

4 commentaires à propos de “mot du jour – Cricris”

  1. ça commence les pieds sur terre, avec Mamie Lulu, un petit spectateur invisible et des phalènes boudeurs, s’achève dans une vision cosmique avec toujours en bande son le chant du cricri… j’ai beaucoup aimé ce glissement le long de cette constante et ces images périphériques pour l’accompagner !

    • Merci. Je crois que je ne me suis même pas aperçu qu’en glissant la chute s’effectuait de la terre vers le ciel, tellement j’étais absorbé par ces images.

  2. La projection hallucinée des invisibles cricris dans le ciel nocturne … j’adore ! C’est un texte de conteur … Merci Will

    • Merci. Ça me rassure un peu, parce qu’à la relecture je me suis demandé effectivement si je n’en faisais pas trop. Qu’on aperçoive de nouvelles constellations dans le ciel étoilé, passe encore, mais s’attaquer au père de l’astronomie et de la géographie… c’est tout un pan de la science moderne qui est renversé. Alors oui, on hallucine !