hors-série #2 | Collection

Au commencement il y a le collectionneur monomaniaque passionné. Il écume les enchères et les vide-greniers, parfois les brocantes à la recherche de la perle rare. Livres, bibelots, antiquités, bijoux, tableaux, gravures, voitures, manuscrits, pièces de monnaie, photographies, vinyles, bandes dessinées, pierres, coquillages, capsules de champagne, fèves, couronnes de rois, les collections sont des plus variées et affaire de goût et de sensibilité. On songe à l’enfant qui collectionne avec ravissement les timbres, pendant un temps, à la recherche de ceux qui lui semblent les plus rares et les plus exotiques.

Parfois l’objet de collection naît d’un malentendu : il est issu de l’héritage familial. Il incarne alors l’aboutissement tangible de la passion d’un autre que soi. L’objet trône désormais dans la bibliothèque un peu oublié et quelque peu négligé.

Il ne s’agit pas, dans l’exemple retenu ici, de chinoiserie mais d’un véritable objet de collection. Il est sans doute rare mais n’a jamais été véritablement estimé. En argent massif et calligraphié, il est destiné à fumer l’opium. Cet objet a été rapporté après la guerre des Boxers en 1900 par un soldat, faisant partie de l’expédition internationale. L’objet a été rapporté en souvenir dans ses bagages. Nul n’en connait véritablement l’origine. Il s’agit d’une pipe à opium. Celle-ci est au cœur d’un rituel bien connu et établi distinguant les initiés qui préparent la pipe pour les amateurs de fumée car tous les fumeurs ne sont pas en mesure de se préparer leur pipe eux -mêmes. Celle-ci exigeait une certaine dextérité. Elle est alors au centre d’une pratique sociale courante au XIXe siècle en Chine. Le recherche de vertiges est présente en France à la même période. Le « mangeur d’opium » de Thomas de Quincy jusqu’aux Paradis artificiels décrits par Baudelaire témoignent de cet attrait pour une consommation à visée davantage esthétique et sensuelle que thérapeutique. Les effets en sont repris par Théophile Gautier, suscitant des « effluves magnétiques » et un état de somnambulisme. Le corps y est arraché à ses repères habituels. 

Sous nos yeux, l’objet révèle en partie ses secrets. La pipe à opium mesure près de trente-huit centimètres de hauteur. Son allure est raffinée. Elle comporte un dispositif complexe indiquant un savoir- faire certain. S’y dévoile un compartiment dans lequel se trouve une longue aiguille d’une vingtaine de centimètres destinée sans doute à prélever l’opium qui doit être préalablement modelé et façonné en boulette. La pipe en elle-même est haute et sa base constituée d’un réservoir gravé. Sa forme élégante nous plonge dans des mondes lointains et disparus et des rêves perdus.  Je la vois alors entourée de volutes. L’inhalation des vapeurs bleutés l’enveloppe d’une douce rêverie proche de la torpeur qui sollicite les imaginaires. Fumer l’opium a un métaphore poétique repris dans les légendes c’est comme « aspirer les nuages » et « recracher le brouillard ».  Sa parure d’argent d’un autre âge est calligraphiée. On y lit un poème dédié à l’amour et à ses voluptés.

A propos de Sylvie Roques

J'ai publié surtout des essais et des articles. Depuis un an, j'expérimente d'autres formats de textes et participe à des scènes ouvertes.

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