On n’enferme pas la foule

On n’enferme pas des enfants ! Ils remontent l’avenue principale le soleil dans la gueule. L’ancien journaliste à la veste au col élimé. Sa femme abuse d’auto-bronzant et de beurre de karité. Le community manager d’une grande enseigne sportive, les oreilles toujours bien dégagées, comme son père lui a appris. Le professeur de physique de l’enseignement catholique, intarissable sur la constante de Planck mais infoutu de marier sa chemise avec son veston. L’ergothérapeute en vêtements vintage et amples qui vient d’augmenter sa dose d’un cacheton. On n’enferme pas des enfants ! Le sourire des flics. Le sans-papier et sa casquette de l’Atlético. Celle, bras en l’air et pancarte levée, les yeux rivés sur son smartphone. Sa gamine gazouillant qu’elle n’avait jamais vu autant de gens. Les deux potes, la vingtaine, venus pour mater les meufs venues sauver le monde.  Ceux qui font un passage éclair pour alimenter les réseaux sociaux. Hashtag not in my name. Celle au visage sombre, de toutes les manifestations, de toute façon quoiqu’il se passe, elle est contre. C’est le système qu’il faut changer. C’est le capitalisme. C’est l’argent appelle l’argent. On n’enferme pas des enfants ! L’hébergeur de migrants de 65 balais qu’on peut bien mettre en taule, il n’en a plus rien à foutre. Les travailleurs sociaux qui n’arrivent pas à décrocher de leur taf, même le week-end, même si ça fait mal, même si ça sert à rien. On frappe dans les mains. On essaie de ne pas penser. On frappe dans les mains. On se sourit nerveusement. Les photographes de presse jouent des coudes pour le bon angle. On pense à ceux de 49, ceux de 56, ceux de 68. On pense à ce qu’on n’a pas connu. On pense qu’on pense. On fait comme  la dame au béret et celle à la chemise à carreau. On dit  non. On croit  à nos propres fantasmes. Ensemble, tenter de devenir flot. Ensemble, tenter de devenir flow. On n’enferme pas des enfants ! Les touristes asiatiques n’en perdent pas une miette. What is it? It’s a demonstration, mate. Against the government. Alors ça mitraille sec à coup de 7D. Quelqu’un prend la parole. Militant d’une association, il défend son bilan. Explique qu’il faut se mobiliser. Qu’ils finiront par plier. Alors le professeur de physique hoche la tête. L’ergothérapeute aussi, les yeux dans le vide. Les deux potes crient wééé pour se faire bien voir de deux militantes visiblement  à leur goût flanquées de t-shirts moulants à slogans et tout le toutim. Même les travailleurs sociaux acquiescent. L’hébergeur de migrants marmonne dans sa barbe que tout ça c’est de conneries. Le community manager fait une photo pour Instagram. L’ex-journaliste reste de marbre. Sa femme pense aux vacances. La manifestante revenue de tout sait qu’au fond c’est à cause du capitalisme. Le militant achève sa prise de parole. On n’enferme pas des enfants ! Un flic regarde sa montre. Quelqu’un a amené une peluche. C’est un panda de 25 centimètres. L’histoire ne dit pas s’il est made in China.

Bruxelles, 15 août 2018 – manifestation contre l’enfermement d’enfants en centres fermés.

A propos de Jérémie Tholomé

Né en 1986, Jérémie Tholomé est un poète de lutte et un travailleur social habitant à quelques encablures de Charleroi. Depuis 2016, il anime des ateliers d’écriture et participe aux scènes slam belges sous le blaze “L’Harmonica”. Il fait partie des finalistes de l’édition 2019 des Prix Paroles Urbaines. Son premier recueil, “Rouge charbon” est paru aux éditions maelstrÖm reEvolution - disponible en commande à la Librairie Wallonie-Bruxelles (http://www.librairiewb.com).