P#10-#11 | Dernière formation

La scène se passerait à la maison, quelque part dans la grande pièce à vivre où les enfants feraient leurs devoirs, tourneraient les pages des livres, des cahiers, trafiqueraient dans la trousse, et ça pourrait gratter sur une feuille, ou alors ils seraient en train de goûter, de couper une tranche de pain, deux, Pas trois quand même ! le papier d’emballage qui feurlasserait, la porte du frigo qui s’ouvrirait, les bouteilles qui tinteraient, et vlan ! je rentre mais pas tout à fait, et l’un d’eux est installé dans le canapé, occupé à jouer sur son smartphone ou sur la tablette, jingles, grognements, explosions, Mais non ! l’autre est sorti sur la terrasse manger au soleil sa barre de chocolat au lait entre deux tranches de pain de mie dorées au grille-pain, et il ou elle va dans le jardin, les rebonds du ballon, les coups sur le mur, Et la passe, la passe, et ME, attablée avec les enfants, consulte sa messagerie, tape sur le clavier, entourée de livres et de feuilles volantes, il y en a une qui tombe, à moins qu’elle soit sur la terrasse pour épingler le linge sur l’étendoir tordu, même si le ciel gris gronde au loin, même si le vent se lève, Fais gaffe avec ton ballon… et il manque encore une chaussette, quelque chose de la structure a pu entrer en même temps, ou bien elle est déjà en cuisine et ça fricasse, ça coupe, ça claque, ça pisse dru, ça fume, c’est hotte à fond, mains grasses dans le récipient triturant la chair et la mie de pain et le lait salé poivré et les épices Rabelais.

Alors, cette dernière formation, c’était comment ?

Un petit oiseau.

Quoi ?

Il y avait un petit oiseau qui sifflait.

Comment ça, un petit oiseau qui sifflait ?

Oui, oui, on a beaucoup parlé pendant deux jours, j’ai fini par décrocher, mais vers la fin, pendant la visio, il y avait un petit oiseau qui sifflait. On le voyait pas, on l’entendait. Ça venait de chez l’une des deux intervenantes. Elles nous parlaient, elle s’arrêtaient plus de parler toutes les deux, à trois avec notre directrice, à répéter, se répéter, nous répéter que, et que, et il y avait cet oiseau. Juste un sifflement comme ça, de temps en temps, régulièrement. Un sifflement qui entrecoupait la parole, la discussion. Et c’était étrange. Parfois, c’était comme dans je ne sais quel film asiatique. On parle, on s’arrête. Et il y a quand même ce petit oiseau pour relever le silence. Ou c’est comme un relais de la parole, mais pour dire son silence. Son silence fondamental.

Et c’est ça qui te reste de ces deux jours de formation ?

Oui, et il y avait un Indien aussi.

Ah, le petit Indien dans la ville, j’imagine, sorti de sa forêt primaire, tout à fait candide, à qui il va arriver toutes les péripéties du monde avant de devenir, enfin, un bon petit Citoyen ?

Non, non. C’est Odette. Au tout début de la formation on a fait un tour de table pour écrire ce que nous évoquait l’expression d’Apprenant Agile, en quelques mots comme ça, jetés sur un bout de papier…

Et t’as noté quoi, toi ?

J’sais plus, j’ai jeté le papier. Mais c’était pas intéressant. Si, j’ai commencé avec flexion, extension et Lapin Agile, un resto à Paris paraît-il. Après j’sais plus. Mais Odette, elle, elle avait écrit une petite histoire, l’histoire d’un petit Indien, dans un petit village, qui veut construire sa petite maison, et qui part dans la grande forêt chercher de quoi la fabriquer, et de quoi fabriquer ses propres outils. C’était joli. Et j’ai pensé que c’était ça, qu’elle avait tout compris Odette.

Pourquoi ? C’était une petite histoire, elle a seulement affabulé le concept.

C’est pas un concept. Mais oui, elle a affabulé. Et c’est ça justement qui fait qu’elle a tout compris, justement. Et justement parce qu’elle a pas fait que ça. Son histoire, c’était aussi une façon de commenter, ou d’interpréter, l’expression. Une façon de la définir, j’crois. Et alors, ça me fait à cette petite expérience, quand on demandait à une classe d’enfants de réagir au mot hutte, que certains la définissaient en disant que c’était une petite cabane, et les autres inventaient une histoire parce qu’elle avait brûlé.

Oui, mais pourquoi ton Lapin Agile aurait moins de valeur que l’histoire du petit Indien ?

Oh j’sais pas. Lapin Agile, c’était comme ça. C’est venu après flexion extension, j’ai pensé au lapin, à un animal comme ça très agile, très alerte.

Et à un terrier aussi, j’imagine. En tout cas, Lapin Agile, ça pourrait un joli petit nom pour le petit Indien d’Odette. Bon, quoi d’autre ? Un petit oiseau siffleur, un Iceberg, un petit Indien sans domicile, au fond de la forêt. Drôle de décor pour une formation.

Iceberg ? J’ai pas parlé d’Iceberg.

Ah non ? Eh ben alors c’est que tu vas le faire.

Et pourquoi j’ferais ça ?

Parce qu’il y en avait un. Tu parles d’Apprenant Agile, alors j’me doute que tu vas parler de l’iceberg qu’on trouve. J’me souviens du slogan de la chose : « Rendre visible l’invisible. » L’invisible qu’on porte en soi. La part cachée, énorme. L’autre vie, enfouie, terrée, dont on mesure pas le fond.

Oui, sauf qu’un iceberg, ça flotte. J’te rappelle que c’est un morceau détaché du continent de glace, immobile, ou en suspension parce qu’on l’entend bouger, grincer, à cause du réchauffement et des failles qu’il provoque en périphérie. Ça flotte et ça fond, et ça peut se retourner. À la dérive, l’iceberg, la chaleur, les failles, insensiblement, le gagnent. Et quand il se divise, il peut se retourner. Cul par-dessus tête, l’iceberg. La face cachée de la lune en plein jour. Pas sûr que ce soit une bonne idée. Qu’on la sonde, c’est une chose, qu’on la retourne, c’en est une autre aussi désirable que l’ennemi plus fort que moi né spontanément des décombres de la vie, de tout ce qu’on délaisse et abandonne, d’idées, d’émotions, de sensations, sciemment ou non, de paroles en l’air et de mots sur le bout de la langue, à chaque instant, à tout moment, dans les grands comme dans les plus insignifiants. Et comme tu m’en fais parler, il y avait donc bien un iceberg.

Oui, oui, j’te le confirme. Il se trouvait même en illustration sur un document Powerpoint que tu vas recevoir.

Genially.

Quoi ?

C’était pas un document Powerpoint, c’était Genially. C’est comme un Powerpoint, sauf que là tu peux le consulter partout où tu trouves vu que c’est en ligne.

Moyennant une connexion et le code.

***

La scène se passe près de la place du château. Une belle place ronde, faites de grands pavés écrus, qui est un parking où quelques voitures tournent et parfois une camionnette obligée de faire demi-tour, mais aussi, en son centre, une grande fontaine envoyant à tour de rôle, sans ordre apparent, cinq jets d’eau retombant en claquements et clapotis. On se trouve en fait devant l’aile XIXe s. du château, sur la petite volée de trois marches grises. En face, de l’autre côté, la belle et grande aile XVe s. des anciennes écuries dans lesquelles loge désormais un petit théâtre moderne flambant neuf. Vous retournez pas ! — Quoi ? — Y a Coco ! — La stagiaire ? — Où ? — Oh non, moi j’rentre… — Attends-moi ! — Vous allez où ? Eh ? Un temps. Bonjour. Il dit bonjour. Ah ça alors, ça tombe bien, c’est que j’voulais vous voir… Il se demande si c’est Coco, ce qu’elle fait là, si elle est en balade ? Ah non, c’est que c’est l’heure de la pause, mais j’suis en formation informatique là-haut sinon, avec l’ENSC et… Il s’étonne que ce soit encore l’informatique, et demande si elle lui a pas suffi, la formation à l’APP ? Ah non mais, c’est pas la même chose, c’est pas pareil, là c’est que j’me forme pour la rédaction et la mise en page, là c’est parce que j’ai un projet de journalisme, vous savez mon projet, vous en souvenez, quand j’travaille avec le journaliste de la Charente Libre, j’lui fais des petits textes comme ça, mais c’est pas simple, c’est pas simple hein ? et ça tombe bien que j’vous vois, ça tombe bien… Il répond que c’est pas vraiment l’informatique, que c’est plutôt du français sa formation, alors ? C’était pas suffisant avec lui ? Les portes de la salle de réunion s’ouvrent. Les collègues vont et viennent à l’intérieur. Ça sent le café et il reste des mini beignets framboise et pomme dans une assiette en carton. On parle, ça résonne. Des éclats de rire. Ah non mais si ! au contraire, c’est juste que c’est pas la même chose, c’est un peu différent, là c’est pour de la rédaction et de la mise en page, vous savez avec mon projet de journaliste, à la Charente Libre, le français c’est pas simple, non c’est pas simple, toujours pas, mais bon, ça tombe bien quand même que j’vous vois là, ça tombe bien que vous soyez là, et pourquoi d’ailleurs, hein ? c’est pour quoi que vous, là, vous êtes là mais… Il dit : Ben comme vous, j’suis en formation. En formation de formateurs. Enfin, en formation… faut le dire vite. En fait la formatrice est pas là, elle est malade. Du coup, on improvise en autoformation, mais ça ressemble plutôt à une réunion continue. Hier, on a parlé toute la journée. Aujourd’hui, pareil, mais en visio. Ah ça alors, et du coup vous êtes là en même temps que moi, c’est l’heure de la pause, de ma formation rédaction et mise en page, vous savez avec mon projet journalistique, pour des petits textes, mais c’est pas simple, pas si simple vous savez, mais c’est bien que vous soyez là, ça tombe bien j’voulais vous voir, parce que vous vous souvenez ? de mes textes, avec vous, vous vous en souvenez ? avec la photo découpée là, de Coney ? Kiney… ? Il demande : Ah ! vous parlez des images faites avec plusieurs photos ? Oui, c’est ça. Il dit : C’est David Hockney. Oui, c’est ça ! et ben ça tombe bien que j’vous revois, c’est pour ça que j’voulais vous voir, j’voulais savoir si vous l’avez encore, l’image des photos, j’voulais savoir si j’pouvais repasser la chercher, avec mon petit texte, comme ça j’pourrais leur montrer, mon petit texte, ce que j’ai fait avec les images découpées, le petit texte… Il affirme que oui, oui, elle peut passer, et demande : Vous connaissez mes jours et mes heures ?

***

La scène se passe dans la salle de réunion. On est assis sur des chaises en demi-cercle au milieu des tables en U. En face, une petite table, des fils qui pendent derrière, dessus une caméra grand-angle et un ordinateur. Sur l’écran, l’image qu’on regarde sur le grand écran accroché au mur, au-dessus de la table. On entend aussi le souffle discret que fait l’image au-dessus de nos têtes, depuis le projecteur. Et ça change rien, tout ce qu’on vous dit vous le faites déjà. — (Bas) Tu crois qu’on peut s’en aller alors ? — Laure, tu partages le Genially. — Ça marche. On lit en plein écran apprenant agile – rendre visible l’invisible – open badges. On voit un iceberg. Du texte, des listes. La gaufre des visages se retrouve sur la droite, trois vignettes réduites en colonne. On se trouve au milieu, tous ensemble, tout petits, visages quasi invisibles. Aurélie prend une photo de l’écran. Ça bogue pour celle du dessous. L’image est saccadée. L’expression du visage ne suit pas celle des mots. Visio mode roman-photo. Momo prend une photo de la salle depuis l’écran. Le micro scratche régulièrement, le son est coupé. Ce qu’il faut surtout, c’est penser à constituer un recueil de preuves. Et ça, ça peut se faire avec tout. Ça peut être des textes, des récits oraux qu’on aura enregistrés, des photos d’ouvrages réalisés, le journal Kaïros ou un extrait, ou alors la kaïroulette si on est pas à l’aise avec l’écriture… — C’est tout ce qui est numérisable quoi ? — (Bas) Mon psy il en a une kaïroulette, c’est pas c’que j’préfère… — Voilà. — Et ce que vous appelez “les endossements”, ça peut en faire partie ? — Oui bien sûr, le fait que les autres témoignent, c’est primordial. — Mais moi ce qui me gêne un peu, c’est le fait qu’on fasse feu de tout bois pour évaluer les gens, j’ai l’impression qu’on peut les évaluer tout le temps et que ça peut vite devenir lourd. Et puis la question des badges, si ça gadgétise pas la formation, et j’en doute un peu mais on verra à l’usage… — (Bas) À l’usure… — … j’me demande quand même si ça peut pas être source de petites jalousies si y en a un qui obtient son badge bâtisseur alors que l’autre on lui explique qu’il doit encore rester explorateur. À droite de la gaufre des visages en plein écran, le volet des discussions quand on cherchait à installer le son. On lit je vous entends / nous on s’entend avec Isa / donc ça vient de chez vous — Oui — : ) / ok / oui / et on vous voit très bien On entend un petit oiseau. Aurélie se lève, va voir à la fenêtre et retourne s’assoir en faisant non de la tête. On entend toujours le petit oiseau. Et les collègues qui finissent par griffonner, dessiner, jouer avec le crayon et le rouleau de scotch, sa chute au sol, ouvrir et fermer le volet de protection du smartphone, coude sur la table et poing sous le menton, faire tourner dans un sens et puis dans l’autre, autour du pouce, un stylo, sa chute au sol, et la trousse qu’on trifouille, la règle qui claque, les voitures qui passent et le scooter qui pétarade, quelqu’un qui gueule. Et toujours le petit oiseau invisible. De toute façon, dans les appels d’offre, on intègre de plus en plus les soft skills, on a pas le choix. — (Bas) Tu l’entends vraiment toi le s entre les deux, dans soft kills et hard kills ?

Codicille

  • Ça reste quand même difficile quand on ne sait pas. On ne sait pas ce qu’on veut dire, on ne sait où l’on va, on ne sait pas jusqu’où, on ne sait pas s’il y a une fin, on ne sait pas si ça vaut le coup, on ne sait pas pourquoi. On sait juste qu’on en a le désir. Et va écrire, rien qu’avec ça !
  • Duras écrit aussi, dans Le Ravissement de Lol V. Stein : « J’écoute sa mémoire se mettre en marche, s’appréhender des formes creuses qu’elle juxtapose les unes aux autres comme dans un jeu aux règles perdues. »
  • Submergé.
  • J’essaie de construire un dialogue à partir d’une récente formation — qui n’en était pas vraiment une, la formatrice était absente, cause maladie — où l’on a beaucoup parlé durant deux jours. J’essaie de construire un dialogue à partir de quelques images, de ce qui reste et qui porte en soi quelque chose du dialogue, de ce que peut ou doit être un dialogue — qui m’a semblé faire défaut, mais ce n’est là qu’un point de vue sans intérêt —, quelque chose sinon du discours, quand il se double, du moins de la voix.
  • L’image de l’iceberg, je croyais vraiment l’avoir utilisée après celle du petit oiseau. En m’apercevant que ce n’était pas le cas, je n’ai pas cherché à la glisser en douce à sa place. Je l’ai prise comme elle venait.
  • N’empêche, j’ai beau rester ouvert pour saisir d’abord des bribes de ces deux journées de formation denses, je reste plus fermé que j’en ai l’air. Il y a un certain refus de la linéarité chronologique et de la dimension réaliste — ce qui ne veut pas dire que je ne cherche pas une certaine réalité, un peu de vérité. Et je suis peut-être d’autant plus fermé, dans “madite” ouverture, que je me raccroche en une page à trois références majeures — univers des arts et des lettres dont je vais devoir me détacher : Akira Kurosawa, pour le petit oiseau siffleur, Roman Jakobson pour la hutte d’Indien et Henri Michaux pour l’ennemi du sous-sol glacé.
  • Avant les dialogues, j’ai eu envie d’intégrer une sorte de didascalie en son et lumière, disons.
  • Le l’alternance du discours direct et des réponses en mode indirect, ou précédé des incises (généralement placées dans le corps du texte ou en fin de phrase), pour mettre en jeu la distance de l’un vis-à-vis de l’autre. — De la même manière, la perte du tiret, pour la mise à distance du dialogue vis-à-vis du récit, qui le reprend en partie en charge.
  • Le troisième volet du texte me résiste. J’appréhende de commencer. Je crois que c’est à cause du cahier, de mes notes. — Quoi, j’ai écrit tout ça et il faut recommencer !
  • Je pense en avoir terminé. Mais un texte pour deux consignes en trois fragments, je me demande finalement pourquoi.
  • Je relis le texte. Je m’aperçois qu’entre le deuxième et le troisième fragment, j’ai inversé, sans y penser, l’usage de l’italique, passé de la narration au dialogue. — Le conditionnel au début du premier fragment est-il utile, dans ce début qui multiplie le possible des retours à la maison ? Il est chassé par l’interjection, le courant d’air frais, ou froid, et celui qui arrive — tiens, tiens — et qui va déployer son dialogue imaginaire (à une voix, sans tirets). Le conditionnel le déploie cette dimension avant. Alors, de la phrase au personnage, un relais ?
  • Les fragments n’ont pas vraiment de fin. Je les situe plus ou moins pour commencer, mais je me demande encore comment ils s’arrêtent. À y regarder de plus près, il semble toujours être question de paires, de couples, concernant l’image et (de ?) l’écriture, le temps, la langue dans son inquiétante étrangeté. — « Deux fois. Il faut faire très attention deux fois, une fois et puis deux fois. C’est très bien comme ça », écrit Gertrude Stein dans Le Livre de lecture.
  • J’ai l’air de jouer avec ce texte en trois temps, lacunaire. Pourtant, j’essaie de saisir une réalité qui m’échappe d’autant plus que je n’ai pas voulu l’attaquer de front. Oui, attaquer, le mot n’est pas trop fort, et c’est même cette force, vindicative, dont je me méfie, que j’ai voulu chasser. Pour autant, n’attaquant pas de front, je le fais en prenant des détours. Et la tonalité d’ensemble, ludique, n’est donc jamais que la manifestation peut-être plus sournoise de l’attaque ? Qu’elle atteigne son but, c’est vraiment une autre histoire.
  • J’avais d’abord inscrit des numéros, un, deux, trois aux fragments, j’ai préféré entre eux deux séries de trois petites étoiles.

Laisser un commentaire