#P10 | La quiche

"Quand nous parlons à haute voix, la parole intérieure n'est pas pour cela absente. Elle ne se tait qu'à demi et par intervalles. Quand nous reprenons haleine, quand nous marquons par de courts silences les points et les virgules de nos phrases, nous l'entendons. Elle nous rappelle la trame de notre discours, elle nous dicte les mots qui vont suivre, elle sert de guide ou pour mieux dire de souffleur à la parole extérieure. Elle souffle de même, quand nous écoutons autrui l'orateur intimidé ou balbutiant. Elle complète ses mots, s'il est édenté ou enroué. Elle corrige ses lapsus, s'il lui en échappe. Seul un orateur abondant, rapide, qui articule nettement pourra imposer silence à la parole intérieure. Elle ne se repose entièrement que si nous écoutons une parole ininterrompue ou parfaitement correcte ou bien un morceau de musique écouté sans fausse note." Victor Egger, la Parole intérieure

Elles paraissent inoffensives. Elles sont parfois plus dangereuses. Non? Qu’un corps. Non ? Quoi ? Les voix intérieures. Paraissent inoffensives mais… Plus troublantes tu sais. Elle dit. Elle dit et elle parle dans sa tête. Plus troublantes non? Elle dit. Sous la paupière les pupilles qui s’agitent. Et puis les mains. Avec les doigts fins osseux. Qui tressautent et sur surfaces lisses, sur surface rugueuses, qui pianotent, qui passent comme ça la main sur la surface, qui pianotent, qui. Qui auscultent ? Tu crois ? Elle dit, elle voudrait dire, je n’entends rien. Plus troublantes pourtant, plus troublantes que les voix réelles. Tu crois dis? Elle ne m’entend pas. Elle ne répond pas. Elle et son corps gracile et son œil qui ne dit rien. Son longs corps qui se tait, son long corps qui regarde. Son long corps peut-être… Qui. Murmure ? Non… Les voix intérieures sont. Têtues. Têtues, pénétrantes, enveloppantes, chaudes, intrusives, légères, facétieuses, tactiles, dures, froides, sarcastiques, avec des modulations. Non ? Elle hoche la tête. Elle ouvre les yeux. Elle ne m’entend pas? Pourtant… Dis, elle te trouble ? Cette voix-là ? Des modulations, si, tu les entends ? D’autant plus impossibles et infinies qu’elles sont sans forme, sans frontière et sans son. Des voix intérieures… Des dialogues intérieurs. Monologuer, à l’infini. Et un jour… Elle entend ? Dis ? Oui. Quelle était déjà cette recette de quiche, si bonne que nous avons mangée tantôt ? Mais… Elle ne répond pas à la voix intérieure… Elle n’a pas entendu alors? Tu sais ? Avec des champignons ? Des shitake je crois. C’était bon. J’ai faim. Ce jour-là tu sais. J’avais longuement marché. J’avais faim aussi. Alors oui. Cette recette. Elle ne m’entend pas. Elle ne m’a jamais écouté? Troublantes, langoureuses, brûlantes, tu sais les voix intérieures. Langoureuses, si langoureuses. Tu m’entends ? Elle pianote, c’est nerveux. Les pupilles, toujours, toujours si agitées. Les paupières qui s’entrouvrent, et ce regard, ce regard humide, l’œil tout mouillé. Je souris. Elles sont troublantes tu sais, troublantes les voix intérieures. Elles se choquent. Elles se rencontrent ? Je ne sais pas. Une étincelle. Ça s’éteint. Ça s’engueule. La quiche… La recette de quiche… Parfois, à l’écoute de ce qui vibre, s’écouter soi-même, projeter sur l’autre silencieux et flasque, une densité, une intériorité absentes. Dans le silence, projeter, projeter des mondes, des horizons, des nuées… des… Mais ? Une recette de quiche ? Une putain de recette de quiche ? La voix intérieure parle de quiche ? de recette de quiche ? Projeter sur l’autre silencieux et flasque, une densité, une intériorité absentes. Mais ? Pourtant tout le monde a un intérieur… Moi aussi j’en ai un. Avec une quiche à l’intérieur ?… Et oui… Ce n’est pas qu’il n’y en a pas, pas d’intérieur. Mais, ils émettent un son différent, très différent de celui que j’attends. Je crois marcher pied nu sur de la moquette. Je suis en chaussette sur le carrelage. En chausson devant une quiche ? En charentaise… Ce n’est pas ce qu’elle attend, ce qu’elle entend, quand les voix se croisent, à l’intérieur. Elle ne dit rien, elle s’agite. Elle a l’air colère. Elle attend quelque chose. Mais quoi ? Moi j’ai faim. Elle dit. Elle s’efforce ? J’essaie… Un pas, un mot, une pensée, vers elle… J’essaie. Seul l’extérieur te sera accessible. Mais moi, je voudrais aller dedans. Je suis dedans. Ça sonne, ça claque, ça vibre. Avant d’avoir accès au langage articulé, pendant longtemps, l’enfant parle à l’intérieur. Seul l’extérieur te reste accessible tu sais. Je pense de la moquette, du velours, c’est doux et soyeux. Mais, c’est du carrelage ? Pour émettre un son, un intérieur doit-il avoir de l’air à l’intérieur ? C’est, une vibration, une résonance… Il faut être de fer alors à l’intérieur? Ou d’eau… D’eau ? Et avec de la bière ? Ça parle avant la parole. Une personne parlant plusieurs langues, utilise une langue ou une autre dans sa tête. Il y a des mots dans notre tête. Des signes aussi, lorsqu’on est sourd. Mais est-on une vibration ? Un mot, un geste, alors, une vibration ? Je ne sais pas. La parole intérieure est sonore. Victor Egger note au dix-neuvième siècle que l’ensemble des caractéristique du son se retrouve dans la parole intérieure. La bière est souple et dorée, la bière pétille, ondoie, la bière glisse, la bière colle aussi parfois, une vibration âpre, maltée, quel est, quel serait le son alors de la bière dans laquelle vibre la parole intérieure ? Elle s’agite. Elle n’aime pas non, n’aime pas cette idée, de bière. La voix intérieure, noyée, noyée dans le liquide ambré. Non. Noyée dans la mousse. La voix intérieure, la voix qui mousse. Je ne suis pas une bonbonne de bière… Mais… Une bonbonne de bière ? Cette image est étrange…La dissolution du corps, des frontières, des organes. Pas tant que ça. Il faut être mort pour ça. Mort, non. Être paisible. Peut-on être en soi une vibration, sinon pour un autre ? On peut chanter sans chanter pour. On peut chanter, mais à soi seul on ne peut être chant? La parole c’est dans un milieu, la parole c’est toujours adressé… Qui sait ? Elle a ouvert les yeux. Elle se tourne. Elle imagine, elle, que l’on peut être chant, pure vibration, un corps qui vibre en soi, une corde… Lui se dit : non. Elle pense elle : ça vibre, c’est harmonieux, évident, sans fausse note. Les soufis tu sais… On peut être un chant. L’écoute intérieure active le gyrus temporal supérieur gauche autrement dit les aires auditives du cerveau. La parole intérieure fait des lapsus. Une conversation imaginaire active les aires auditives. A l’intérieur aussi, le sacheur chassant sacher chait sacher chans son sien de chasse… Des voix intérieures. Troublantes ? Derrière les mots, un fond organique, obscur, ou ambré, lumineux ? Je ne suis pas une bonbonne de bière… Il dit. Il pourrait dire peut-être : le réel est sain, brutal, plein de frontières, d’altérité, irréductible, d’objet et de matière. Dans le réel, il y a : la recette de la quiche ? La recette de la quiche. Elle ouvre les yeux. Elle est fâchée. Une parole sans fausse note. Et le silence alors à l’intérieur. Une parole abondante, une parole lisse, liquide, ondoyante et sans fausse note. Alors le silence à l’intérieur. Elle ouvre les yeux. Je souris. Ça n’existe pas. Alors le vacarme à l’intérieur. Toujours le vacarme. Et ? La recette de la quiche. Elle ouvre les yeux. J’entends le petit bourdonnement. Le petit bourdonnement. Ça bafouille, ça titube, ça oublie, ça se trompe à l’intérieur. Troublantes, troublantes les voix intérieures. J’ouvre les yeux. Le monde est clair et elle s’est tue, elle. Elle ouvre les yeux. Ça bourdonne, c’est heurté. Je souris et je souffle. Je souffle la réplique. Et ça ne dit rien. Ça vibre et ça bourdonne. On parle de quiche vosgienne lorsque la garniture est complétée de fromage. On parle de quiche alsacienne si c’est avec des oignons. J’ai dit, j’ai formulé. C’est une recette de cuisine. Sous la main, la texture du bois, c’est le revêtement de la table. C’est vrai. Par endroit, c’est chaud. C’est doux comme une peau. C’est vrai. Elle ferme les yeux. A nouveau. Oui elle a souri. Tu sais ? Avec des champignons ? Le froncement des sourcils. Ça ne parle pas. Une fausse note. Alors le vacarme. Elles sont troublantes, dis, elles sont troublantes les voix intérieures. Elle et son corps transparent, pas articulé, si fin, qu’on pourrait le casser, si fin, si grand, désarticulé ? Non. Son long corps. Comme un tentacule. Son long corps blanc presque aquatique. Et ce visage. Et ces yeux, toujours. Toujours perpétuellement fermés. Je parle à voix haute. Dis : je peux ? Mais. Le vacarme, parce que, ça ne cadre pas, ça ne se rencontre pas. Ça ne répond pas à sa parole intérieure. Ça grince. Ai-je le droit, moi, ai-je le droit de parler d’une quiche ? Pas assez aérien. Sous la main, le revêtement de la table. Elle est furieuse. La vague immense des mots. Le frissonnement des coquillages et du sable. Vague qui râpe, qui gratte : le sable, les coquillages et le sel. Une parole qui sonne faux. Sa parole à lui. Sa pensée. A l’intérieur, elle corrige, elle reprend, elle corrige toutes les paroles, les unes après les autres. Elle reprend. Le tentacule, qui s’enroule, tout autour de son corps à lui. Qui s’enroule et qui serre. Il est pantelant. C’est comme ça qu’on désigne un corps parfois, un corps comme une étoffe, pantelant. L’un face à l’autre. A peine. Non l’un de biais. Assis. Des regards diagonales, des fils qui ne se croisent pas. Ou : des fils en pelote. Un écheveau. Des fausses notes. Un fil plus épais, plus tendu, qui peut faire craquer l’autre. Des fils, une tension. Le silence. Et les voix intérieures. Et l’une qui serre qui serre qui serre. Je ne veux rien savoir de cette quiche. Elle ouvre les yeux. Elle le regarde. Il ne parle pas. Il ne parlera plus ? Peut-être. Ni à l’intérieur, ni à l’extérieur ? Peut-être. Pourtant… Ce n’était qu’une quiche. Elle est un chant. Elles paraissent inoffensives. Elles sont parfois plus dangereuses. Non? Qu’un corps. Non ? Quoi ? Les voix intérieures. Paraissent inoffensives mais… Plus troublantes tu sais.

A propos de Marion T.

Après tout : et pourquoi pas ?

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