#P12 | Angles-de-Temps

α Ce rire dans le Centre Ressources, puis dans la structure, ce rire communicatif, à gorge déployée, qui part comme ça, pour rien, presque rien, juste un mauvais jeu sur les mots, un jeu idiot à la limite, de ceux qui entretiennent les clichés sans les remettre en cause, sans retourner le gant du jeu avec la langue, de ceux avec lesquels on s’étouffe alors de rire pour les faire passer, pour oublier, faire comme si on n’avait rien entendu, politique de l’autruche, avec un rire sonore, qui éclate, qu’on se prend en pleine figure tellement ça colle pas avec le jeu de mots idiot qu’on vient de sortir, qui a échappé même et on en a presque honte, blague à la con sexiste, raciste, blague de Cassos sur lesquels on n’hésite pas à casser du sucre sur le dos, et on n’y va pas avec le dos de la cuiller, un rire énorme sorti d’un coffre insoupçonné, qui résonne dans tout le Centre Ressources, toute la structure, pour un peu ça ferait vibrer les fenêtres, ça tremblerait du sol au plafond, pour un peu ça écraserait tout ce qu’on se dirait, ici et là dans la structure, ça couperait court à toutes les conversations, nouées dans la queue de poisson d’un point d’interrogation énorme, et qu’est-ce qu’il y a de drôle comme ça ? mais rien, rien, c’est juste un mauvais jeu de mots, un jeu de mots énormes que son rire sonde du fond de son coffre, miroir, beau miroir au fond duquel se trouve, là, sous les mots trop gros qui avancent trop vite, échappés, irrattrapables, la boîte noire qui les contenaient, un coffret de Pandora Post-its, prêts à accoler ici et là, sur l’un sur l’autre, et alors ça décolle, le rire de la secrétaire, on déconne grave, elle détonne, dans le Centre Ressources, dans toute la structure. β Sur le mur, à côté de la porte, il y a cette bulle noire, comme dans les BD, sur laquelle on a écrit, à la craie blanche, Exprimez-vous ! Quelqu’un a répondu Pourquoi ? La bulle a tendance à se décoller. γ Il fait froid. Sur son vieux scooter rayé, les pneus aplatis, il roule sans gants. Ça lui fait les mains rouges. Les bois, la rase campagne. Le gel. L’entrée en ville se fait par le rond-point du collège. La roue arrière chasse. Réflexe, guidon à gauche, le scoot bascule à droite, vol plané sur le trottoir. Le jean et le blouson noirs déchirés. La main droite en sang. Rien de cassé ? — Le scoot j’crois bien. Il arrive à la structure à pied, en poussant le scoot. Il est en retard, tout le monde est rentré, personne ne l’entend arriver. La béquille. Il entre en faisant claquer la porte, comme d’habitude. Ah, ben alors ? vous arrivez d’où ? — Vous avez de l’alcool ? δ Bon sang mais qu’est-ce tu fous ?! — Ben j’finissais avec le… Quand la porte claque, on les voit encore en train de s’engueuler. Il lève la main droite, l’index dressé, j’te jure que… Un coup sur l’accélérateur, la voiturette hurle. Démarrage en trombe, par à-coups. Un nuage de poussière s’élève en tourbillonnant, vacille un instant, passe de l’autre côté de la murette, comme aspiré. La voiturette a disparu. Elle est déjà au bout de la rue, vire sec à droite, coule le stop, et alors qu’est-ce tu branles avec le… mais tu crois qu’ça m’amuse de… ah c’est pour ça qu’t’es attifée comme… — t’façon t’es qu’un petit… — t’façon t’es vraiment qu’une belle… non mais regardez-moi ça comment elle… mais tu crois quoi qu’il va… — mais arrête avec ton pot de yaourt qui… — et tu vas voir ça quand on sera… et l’autre j’parie qu’ça le… et j’parie qu’elle dirait pas… — et t’es vraiment qu’un beau petit… — non mais t’façon t’es qu’une grosse belle… ε Les vitres ont tremblé dans toute la structure quand les deux avions militaires sont passés au-dessus et trop bas dans un bruit assourdissant qui a fait se redresser toutes les têtes certaines en sursautant et d’autres avec un cri inaudible, l’œil bouche bée. ζ Dans une heure, le CA. Au Gambetta, près de la porte d’entrée, et la fenêtre qui donne sur la rue passagère, trois femmes et un homme, un demi chacun. Sur la table, les traces des verres. Des arcs de cercle qui se superposent, se recoupent. T’as juste à prendre les notes de ce qui se dit. — Et c’est à la fin qu’on va te donner la parole. On va te demander si ça va, parce qu’ils sont plutôt sympas les gars du CA… — Ouais enfin, moi j’m’en méfie du trésorier. C’est celui qui parle le moins et qui note tout et j’me demande bien quoi. — Allez, vas pas lui mettre tes idées dans la tête, toi. L’écoute pas, elle peut pas l’encadrer le trésorier. Toi, tu prends tes notes… — Et tu notes tout ce qui se dit, hein ? le max, j’suis sûr qu’elle va s’lâcher l’autre ! — … t’attends gentiment, tu bois un coup d’eau si tu veux… — J’serais toi je commanderais une autre bière à emporter. — … et puis tu diras c’que t’auras à dire. La condensation perle sur les verres, s’écoule le long du pied. Et pour le compte-rendu ? Un gros type entre. On se retourne. La porte se referme doucement. On entend les voitures, un scoot. Il y a des passants. Salut salut… ! — Salut Fred ! C’est au fond. — OK ! — Un perroquet ? — Comme d’hab ! Au dernier moment, la porte grince, et claque. Oui alors surtout, on ne squeeze pas le n plus un. η Dans une cage d’escalier, la lumière. On entend quelqu’un descendre. Le pas est plutôt lent, un pied sur une marche, puis l’autre. Le pas est lourd, le second pied a toujours l’air de glisser, de chuter sur la marche. Marche après marche, on descend. La lumière s’éteint. Bordel de merde. O va pas l’faire. Marche après marche, pas à pas. L’escalier, dans l’ombre. De temps en temps, une pause. On entend souffler, reprendre son souffle. Bordel j’y vois d’reun. Et c’foutu jheneuil ! Le pied retombe, et puis un pas, et l’autre, marche après marche. Comme ça, coup après coup. O va pas l’faire anneut, va pas l’faire ! Jusqu’en bas, dans l’ombre, jusqu’à la lumière de la porte d’entrée, la porte vitrée. Il pleut. Oh l’temps d’chien. Il fouille dans sa poche, il fouine dans l’autre. Les bras écartés, la veste relevée, l’air empêtré, à pas pouvoir enlever ses mains. Il finit par sortir un téléphone à clapet. Il l’ouvre, tape sur les touches. Merde, toujours deux à la fois. O va pas l’faire là ! Il tape. Eh… faut r’commencer ! Il retape, colle le téléphone à l’oreille. À l’autre. Allô ? Allô… ? Oui, c’est Jack là. Bon pour anneut, o va pas l’faire. θ Et le panneau lumineux, quelqu’un a contacté la mairie ? Non parce que ça fait plusieurs fois qu’on en parle, que ça serait bien qu’on fasse aussi un peu de pub à la structure avec ça, mais moi, quand je passe devant, c’est encore la foire qu’est annoncée et ça fait bien un mois que c’est passé. Après, perso, c’est peut-être pas si grave ? Quand tu vois le panneau et les inscriptions à points orange, moi ça me fait penser tu sais à ce jeu vidéo sur les vieux ordis ? Fallait dégommer des bestioles venues de l’espace. Même que c’était sur un MO5, on avait ça à la ludothèque. ι Le petit parc et son parcours santé au bord de l’ancienne nationale. Un groupe d’une dizaine de personnes, des jeunes en formation, des moins jeunes, la formatrice. Il fait beau et doux. Eh ! y a autant d’étapes que pour le chemin de croix. On saute, on court, on tourne, on perd l’équilibre. On prend des photos. Oh ! tes photos elles commencent comme un film ! — Ouais, et faudra les finir comme un texte. Il y en a deux ou trois qui prennent des notes en observant autour. Le chemin blanc, les massifs de fleurs, les arbres, la haie. La route qui monte, sur trois voies, les voitures garées, celles qui passent. Des bancs. Des maisons à travers les arbres, la tête du château d’eau. Les jeunes qui se cherchent. Des oiseaux sur le bord de la poubelle. κ Avenue de l’Europe, allée des Hirondelles. On a rasé deux barres de H.L.M. à trois étages, petites fenêtres, quelques balcons de la largeur des fenêtres ne pouvant servir que d’étendoirs à linge. Elles formaient un L. On construit à la place trois paires de petits logements à deux niveaux et un toit, le pictogramme maison ressortant d’autant mieux que le toit s’avance au bout, en tranche argentée sur fond de ciel bleu et de mur blanc, et retombe de part et d’autre, protégeant le balcon, étendu sur toute la largeur du logement, au-dessus et de chaque côté, et il y a des arbres autour. En attendant, le lieu, derrière ce grand panneau, c’est des langues blanches au sol. Et au fond, le petit terrain sur lequel des enfants jouent, qu’on n’apercevait pas avant. λ Mais, vous l’prenez pas l’taxi ? — Ah non, on m’a dit qu’c’était l’autre. — Mais… y en a pas d’autres ! Le minibus s’arrête avant de sortir de la structure, au niveau du portail. Vous vous appelez Marie-Pierre ? — Oui… — Ah ben si alors, montez, je m’suis trompé. — Ah ! La vieille dame aux cheveux bouclés, argentés, monte à l’arrière, tout au fond. Heureusement qu’j’ai ma fenêtre d’ouverte, sans ça… La sortie brasse tout le monde. Le minibus grince dans les virages, les pneus crissent dans les ronds-points. Ça secoue sur les dos d’âne. Par la fenêtre, les véhicules, les passants sur le trottoir, les haies, les arbres, les façades, défilent, vibrent, tremblent. Et les bâtiments, les hangars, les engins de la zone de Plaisance, le terrain vague de ceux qu’on a démolis, la plateforme béton et sa drôle de structure métal qui tient elle se demande comment. La rase campagne, enfin. Le temps de chien qu’on va avoir. Eh faudrait voir à pas traîner, j’voudrais pas rater l’épicier moi, ou sinon allez m’faire mes courses ! μ Un bureau, une plaque de verre sur des tréteaux chromés, un écran noir sur un pied réglable, coulissant, le clavier devant, à droite un pot à lait blanc faisant office de pot à crayons, un stylo bleu et un critérium dedans, à gauche, un téléphone sans fil et sa base, le reflet tête en bas de celle qui s’affaire sur le bureau d’en face, le même, mais encombré de dossiers qui s’étalent, ouverts, s’entassent, mêlés. Allô… ? oui… ah, oui… salut… oui… non, non ça va mieux, c’était pas grand-chose, un petit coup de mou mais ça va, faut bien s’y remettre un moment donné… oui, oui merci… oui dis-moi… oui, alors elle… c’est la petite aux cheveux bleu turquoise c’est bien ça… ? oui, attends qu’je retrouve… attends quitte pas… Elle jette le téléphone sur les dossiers, pivote sur sa chaise, ouvre l’armoire aux portes coulissantes, se baisse pour attraper un dossier en bas qu’elle range aussitôt, Non mais n’importe quoi moi, j’ai pas besoin de ça…, se redresse, se retourne et pousse un grand cri devant l’ombre qui se dresse. Oh… m’avez fait peur, j’vous ai pas entendu entrer. — Ah ! Euh… — J’suis au téléphone, juste deux secondes et j’suis à vous. Ah vous m’avez fait peur quand même ! — Ah ! — Oui… oui, non c’est rien, c’est rien… quelqu’un qu’j’ai pas entendu arriver… oui alors, la petite, elle sera pas là elle est en EMT pour un temps… oui… oui oui… non mais j’lui dirai d’te rappeler… ça marche… allez je dois t’laisser… oui… oui ça marche… on s’fera ça… allez à… oui à plus… ν Déshabillez-vous, allongez-vous. Il s’exécute. En caleçon et chaussettes sur le divan et le drap d’examen. La tension habituellement ? Le stéthoscope glisse sur la poitrine, le cœur. C’est froid sur le ventre, il sursaute. Votre dernier souci de santé ? Les doigts sous le menton, au niveau des ganglions. Elle appuie trop fort. Sur le ventre, ça chatouille, impossible de réprimer le rictus. Au travail avec vos… stagiaires, ça va ? Respirez fort. Il y a toujours cette impression que l’air passe mal, que la cloison nasale est trop étroite. Au plafond, dans le coin, une toile d’araignée flotte. Asseyez-vous. Et l’ambiance avec les collègues et la direction ? Elle prend le marteau à réflexes posé sur son bureau et donne un petit coup au-dessus de la rotule. Le pied s’élève. L’autre aussi. Allez, la vue. C’était pas trop ça j’crois avec le kératocône ? L’échelle optométrique semble avoir jauni. Il lit les quatre premières lignes sans erreur. Dehors, le gravier craque. L’ombre du véhicule qui arrive traverse la salle. Bon pas de problème particulier, ça a pas bougé. Vous pouvez vous rhabiller et y retourner, vous êtes apte. Elle s’installe à son bureau, sort le certificat, le tamponne, signe. On entend la sonnette, la porte qui s’ouvre et se referme. Elle reprend mon dossier, le feuillette, lit quelque chose, écrit. Sinon les acouphènes, ça résonne toujours les voix ? ξ Rue Robert Boisnier. En face des anciens chais abandonnés d’une maison de cognac, où les beaux jours un couvreur-zingueur vient de temps en temps garer son camion devant le portail en fer forgé rouillé et s’asseoir sur une espèce de trottoir pour manger son sandwich, il y a un petit pré et deux petites chèvres qui viennent voir l’ouvrier lorsqu’il s’approche et leur lance des morceaux de pain. L’une plutôt beige, l’autre plutôt marron, et toutes deux avec une marque noire sur toute la longueur du dos, la tête, le cou, comme un trait qu’on aurait tiré avec un gros pinceau, et quelques traces sur le bas des pattes et la queue. Et la radio dans le fond, les infos dans le camion, la voix étouffée. ο Le matin, en ouvrant, elle découvre que tout est recouvert d’un voile de poussière blanc. Une fine pellicule, sur le sol, les tables, les chaises, les étagères, les dossiers, les plantes, les livres. En faisant le tour de la salle, elle laisse des traces de pas. π Un jour c’est : Moi j’les aime bien les petites machines à vendanger, c’est vrai que sur la route ça peut faire ralentir mais on la sait, on le sait on est en campagne, et pour eux c’est aussi une fête cette période, c’est la récolte, c’est l’aboutissement du travail de l’année, et en plus il a pas été facile cette année avec l’été pourri qu’on a eu, alors moi j’les aime bien et j’voudrais bien qu’on les considère un peu plus ces petites machines à vendanger. Un autre jour : Ce serait moi, peine de mort. Et les allers et les retours dehors, au téléphone, avec de grands gestes du bras gauche, un arrêt de temps en temps, à l’ombre sous un arbre, et les gestes encore plus grands, et deux ou trois mots plus hauts que les autres. ρ Alors, aujourd’hui, c’était comment ? — Ça va. (Un temps) T’as fait quoi ? — Des maths. — Des maths ? (Un temps) Ça change des textes. (Un temps) Et… quel genre de maths ? — Genre chiant mais ça va. Elle essaie de se concentrer sur la route. Une rafale à la sortie de la ville, peu avant le rond-point, déporte un peu la voiture. Lui reste plongé dans son téléphone, le cou cassé, jouant du pouce pour faire avancer et voltiger, sur des lignes brisées et des courbes lumineuses, son véhicule virtuel, un trait bleu monté sur points blancs (fond noir). Le bruit du moteur et du chauffage couvre en partie la musique électronique, les jingles en série, les crashs. C’est la fin de la ville. Elle essaie de se concentrer sur la route. σ Eh regarde ! non mais t’as vu tout ça ? Derrière le grillage rouillé, une rangée de pommiers et de poiriers. De nombreux fruits sont au sol, beaucoup pourris. Ah j’ai bien envie de passer par-dessus… non mais regarde tout ce qui se perd ? alors que ça nous ferait notre dessert ! y a personne là ? Une voiture arrive, file. Plus loin dans la rue, quelqu’un arrive. Ils ne bougent pas, observent le jardin, la brouette, l’arrosoir dedans. Et regarde-moi ces coings là-bas ! t’as vu les bêtes ? et eux ils laissent tout par terre ! ah ben le petit portail ! vas-y essaie. Le portail s’ouvre, grince. Elle entre. τ Au château, l’aile XIXe, à l’étage, salle de droite en haut de l’escalier. La salle neuve aux murs blancs. La forte odeur de peinture. Deux Russes, trois Marocaines, une Algérienne, un Anglais et un Gallois autour d’une rangée de tables. Chacun, chacune une feuille devant soi. Tous penchés dessus, stylo en main. Certains, certaines avec une grammaire ouverte, ou d’autres feuilles dispersées. Il passe de l’un à l’autre, de l’une à l’autre. Explique autrement, articule mieux, lentement. En anglais un peu, just a little. Retourne à son bureau, une table près de la fenêtre, l’ordinateur portable, un dossier plein de feuilles volantes, une trousse éventrée, les stylos, les crayons dispersés. Il fait chaud. Il ouvre la fenêtre. Sur la place qu’on refait, le bruit des engins, les raclements, les martèlements, ça pique, ça crie, éclate. De la poussière blanche vole. υ La radio. La radio avant de se coucher, toute la nuit. Depuis longtemps. Depuis toujours. C’est son père, le soir, qui l’écoutait. Les infos, la musique. Et lui aussi, derrière la porte de sa chambre. La voix, toute en modulations nasillardes. Les mélodies sourdes de la vieille TSF. Son vieux radioréveil maintenant. Ses chiffres rouges dans la chambre faiblement éclairée par le lampadaire jaune à travers le rideau. La rue vide. Un bourdonnement, ça vient de loin. La voix feutrée, trop basse. Les bribes du discours. Le chat qui traverse la rue, passe sous le grillage, file vers la masse ombreuse d’un hangar abandonné. Il tousse. Il pleut. Le chat a disparu. Il retourne se coucher, se lover. La tête sous le drap, la couette. La voix, le feutre dans la tête. φ … et elle se campe là, au milieu des étals et des clients qui vont et viennent sur la place de l’église, et commence à demander si quelqu’un a un oiseau à lui donner, une tête d’oiseau pour le petit oiseau qu’on a retrouvé à la structure, un petit oiseau qu’a plus de tête, plus de tête tellement il est raide, tellement qu’on l’a mis à la poubelle, mais il lui faudrait une tête, poubelle ou pas il lui faut une tête, alors il lui, à elle, un oiseau, si quelqu’un a un oiseau à lui donner, ou juste la tête, à lui prêter, une tête qu’elle pourra donner au petit oiseau raide, au petit oiseau dans la poubelle, une tête à jeter dans la poubelle et après, voilà, merci, elle la rendra, ou alors il faudra venir la récupérer dans la poubelle, c’est la poubelle de la structure, la grosse poubelle noire dans les toilettes de la structure, il y a le petit oiseau dedans, le petit oiseau raide qu’a plus de tête et qu’il lui en faut, elle veut lui en donner une, si quelqu’un en a une… Madame, ça vous irait du poisson volant ? χ On ne connaissait pas le petit jardin derrière la mairie. Les beaux oliviers au fond, la grande terrasse blanche, les arches qui la soutiennent. Le souterrain imaginaire, traversant la colline pour ressortir au milieu de nulle part. On poursuit plus loin la promenade dans le centre, les rues basses. Jusqu’à cette maison réduite à une entrée, volets clos, et une fenêtre à l’étage, devenue mur de parpaings, entre deux portes de garage. Les volets sont fissurés, troués. On jette un œil, chacun son tour. Une pièce sombre, vide. Un escalier en ciment à gauche, d’où la lumière du jour descend. Au fond de la pièce, une espèce de grande ombre, ou une grande tache arrondie. Comme si le mur était décrépi. Et le long du mur de droite, les lignes noires et fuyantes de quatre étagères. Et, plus près de nous, comme un casier avec des tiroirs de différentes dimensions, bancales et il en manque. Et dessus, comme un volant, une roue à manivelle, une machine rotative. Là juste derrière. Qu’est-ce qu’on rangeait dans ces tiroirs de toutes tailles ? Qu’est-ce qu’on faisait tourner, ou rouler ? ψ Dans la médiathèque, l’ancienne gare, une fois par semaine a lieu un jeu de piste qui fait aller et venir dans les salles et les rayons plusieurs groupes de deux ou trois. Il s’agit de répondre à des questions dont les réponses se trouvent dans les livres, les films ou les disques. Chaque bonne réponse délivre en même temps une lettre. Lorsqu’on a répondu à toutes les réponses, l’ensemble des lettres doit permettre de reconstituer un mot. Chaque semaine, le jour du jeu change, le mot change, les livres, films et disques changent. Pas les questions de base. Et chaque fois, quelqu’un s’assied dans un fauteuil et reprend le livre à la page où il en était resté la semaine précédente. Vous ne voulez toujours pas participer ? — Non, merci, je préfère attendre le train. ω En sortant dans la rue elle a pris à droite et presque aussitôt le Chemin Noir, descendu tout droit, les pavillons, la caserne, la structure à gauche où elle jette un œil, descend tout en bas jusqu’à la grande maison au beau jardin, enfile tout droit, la chicane de barrières, court jusqu’au bout de la route qui se rétrécit, se lézarde, gagnée par des touffes d’herbe, accélère en traversant l’avenue de l’Europe, saute presque sur le trottoir, s’engage dans la petite route en face, entre quelques jardins, quelques maisons, poursuit dans le chemin de terre, une grande parcelle de vigne d’un côté, un champ labouré de l’autre, elle court, un arbre effeuillé, des cabanes de tôle ondulée et rouillée, des piquets entassés, du grillage enroulé, et le chemin continue droit, court au milieu des champs, des vignes, un bois au loin, dans le chuintement de la nationale. Et le téléphone. Oui… ? — Oui c’est moi. — Quoi… ? — C’est le voisin qu’a appelé, il est au cimetière il faut qu’tu l’rejoignes il a un truc à t’dire. — Hein ? mais c’est qu’ça va pas ou quoi ? — J’sais pas, faut qu’il t’parle. Elle court. Elle reprend le chemin, les cabanes en tôle, l’arbre. Elle prend à droite entre les vignes, rejoint le chemin blanc. La ferme, le vieux tracteur bleu bancal, une roue en moins, rouillé. La route à gauche et tout droit. La longue ligne droite. Le ciel gris, la couverture nuageuse désagrégée au loin. Elle court. Les plaques, les blocs, les barres du tailleur de pierre. Le tas de palettes. Le transpalette tourne à vide dans la cour. L’allée de platanes. Le cimetière. Il est là-bas, au portillon, il fait signe. Elle est trempée de sueur. Ben alors, mais qu’est-ce qui se passe ?! — Eh… la liste de courses que je t’ai donnée, j’ai oublié de noter mon pack de bière et du papier toilette.

  • « (27’14’’) se couper de ce qu’on a fait pour, inaugurer un départ — (26’02’’) moi ce qui m’intéresse c’est la forme, c’est-à-dire que vous choisissiez, là, où vous expédiez votre, imaginaire de phrase… là où vous expédiez votre, littérature qui remplace le monde… vous prenez un bout de monde, vous n’en avez pas forcément l’expérience, vous savez ce qui peut être juste, et, la littérature vous donne les pistes, et puis vous, lancez, ces bribes de récits, tout autour, par dedans, par-dessus, traversant, multipliant, s’ignorant les unes des autres, sur, cette cible… — (28’37’’) chaque séquence, à l’intérieur du grand bloc, est une approche, différente, fractionnée, spécifique, de, ce que vous avez défini comme cible…. » — OK f. (Et je me demande s’il n’y a pas quelque chose de Mission : impossible, dans tout ça.)
  • Pour me donner un peu d’élan, comme souvent je lis ce que d’autres ont écrit. J’aime bien le texte de Lisa. Elle a pris pour cible Haïti, Port-aux-Princes, où j’aimerais bien me rendre un jour. Au lieu d’entrecouper son texte de nombres, elle a utilisé astucieusement les lettres de l’alphabet, en majuscule à chaque début de fragment, mettant ainsi en abyme à la fois l’ordre et l’aléatoire de la langue. Et puis, à travers un de mes vieux surnoms, je me retrouve là-bas, avec Jack.
  • L’idée de f, en somme, c’est d’aller voir ailleurs si on y est, d’aller là où l’on n’est jamais allé, ou alors une fois, il y a bien longtemps, mais plutôt là où l’on n’ira sans doute jamais. Et alors, défi : comment transposer ça sur mon lieu de travail ? est-ce que je peux vraiment faire comme si je n’y étais jamais allé ? comme si je n’y irai jamais ? et, de là, être capable d’en parler comme si j’y vivais ? Bref, comment oublier ce lieu de travail pour mieux en parler, comme ce nouveau départ évoqué, souhaité par f ? — Mais de fait, en dehors du travail, je ne vis pas dans ce lieu.
  • Commencer par un grand éclat de rire, c’est bien. Mais on rit jaune ici. Il faut dire que l’humour facile, parfois… la dérision à tout va… — Est-ce que rire du rire c’est toujours jaune ? — Cassos : avec une majuscule on dirait un personnage mythologique, comme un des Titans.
  • En fait, je pourrais tourner autour du lieu de travail avec les stagiaires qui viennent en formation, précisément quand ils n’y sont pas, quand ils s’y rendent, quand ils en sortent, à la pause déjeuner. Là, je ne suis pas avec eux, je ne sais pas ce qu’ils font exactement, ce qu’ils vivent. Et beaucoup connaissent mieux la ville que moi.
  • Créer un système qui permette non de déployer tout ce que je sais, mais d’en apprendre un peu sur ce que j’ai oublié, à défaut sur l’écriture au fondement du système. — On a parfois de ces idées !
  • Parfois, un début de phrase, ça suffit.
  • Toujours dans la poussière de John Fante. Il y a cette lettre horrible de Bandini (l’écrivain en puissance qui n’a presque rien écrit, mais sûr de sa puissance). Je suis à peu près sûr qu’elle m’est aussi adressée (Sammy, Willy, c’est de la même famille non ?). Il écrit : « […] Elle a porté à ma connaissance certains scribouillages dont tu serais soi-disant l’auteur. Qui plus est, elle m’a appris que tu étais bientôt mûr pour le Grand Faucheur. Ordinairement, je trouverais ça tragique comme situation. Mais ayant eu le loisir de lire ta bouse de manuscrit je crois pouvoir me faire l’interprète du monde entier en te disant tout de suite que ton trépas arrange tout le monde. Sammy, tu ne vaux et ne vaudras jamais rien comme écrivain. Je suggère en conséquence que tu devrais t’en tenir à faire le ménage dans ton âme, imbécile, avant de quitter un monde qui soupire déjà de soulagement à l’idée de te voir partir. […] Comme tout le monde ici-bas je suppose que toi aussi tu es content que cela se termine, et que tu te réjouis de savoir que les infâmes pâtés que tu as commis sur la page ne seront jamais examinés par la multitude. Je parle au nom de tout homme raisonnable et normalement constitué lorsque je t’adjure de brûler ce tas de fumier littéraire et de ne plus toucher désormais ni à l’encre ni à une plume. Même chose si tu as une machine à écrire, parce que même la frappe de ce manuscrit est une véritable disgrâce. Au cas où tu persisterais cependant dans ta pitoyable envie d’écrire, ne te gêne surtout pas pour m’envoyer tes âneries. Je te trouve quand même amusant. Même si tu ne le fais pas exprès. » (Ask the dust) — J’imagine que la version anglaise est moins douce, plus juste. — Elle m’est adressée, cette lettre, dès que je commence à écrire, parce que dès que je commence à écrire, c’est précisément cette lettre que je tape, parce qu’elle est toujours là, en puissance, d’une manière ou d’une autre, sur le clavier. Et parce qu’une fois le texte écrit, quel qu’il soit, c’est d’abord elle, cette lettre, que je relis.
  • On pourrait aussi s’arrêter au nombre 24, et on aurait écrit un fragment pour une heure. — Et en voilà une idée qui va me travailler longtemps. Comme si l’exercice de f n’était pas suffisamment tordu comme ça ? — Désolé f, il dit pas ce qu’il pense, le tordu, c’est pour lui. Il l’a déjà pas mal prouvé, je crois. — Mais j’aime aussi l’idée de l’alphabet. — Et alors si t’écrivais avec des chiffres ? — Mais il ne fait que ça. — Ah ? — Qui ? — Ah. — C’est juste que tu ne sais pas toujours ce que tu écris, tu ne sais pas déchiffrer ce que t’écris. — Ah ? — Oui. — J’aime quand même l’idée de l’alphabet. — S’il veut, il en existe à vingt-quatre lettres. — Oh oui, le grec ! — Et alors s’il écrit en chiffres, comment il fait ? — Ah Beh… en lettres. Et ça sera vraiment l’alpha et l’oméga des chiffres et des lettres. — Alors le compte est bon.
  • Désolé, rien d’autre à écrire.
  • Sixième fragment, je ne sais pas trop où va le dialogue. Nulle part. mais il me semble que ce n’est pas grave s’il reste inachevé. On saisit une tranche de vie comme en traversant une pièce. On n’a pas les tenants et les aboutissants. C’est là, comme ça, en cours, c’est tout. Et on va voir ailleurs.
  • N’est-ce pas faire jouer encore plus fort l’imagination que d’écrire, dessiner, peindre, filmer, etc. là même où je me situe, en faisant comme si j’arrivais n’importe où où je ne pense pas devoir me rendre un jour ? — Tiens : quelqu’un arrive quelque part…
  • « “Et un chien ! j’ai fait. Je vais t’acheter un petit chiot. Un petit scotch-terrier. Et on l’appellera Willie.” Du coup elle en tapait dans ses mains. “Oh Willie ! elle faisait comme ça. Ici, Willie ! Ici !” » (Ask the dust) — De mieux en mieux.
  • Étrange cette ombre qui se dresse devant la secrétaire. Moi non plus je ne l’ai pas vu venir.
  • La plupart des scènes n’ont pas vraiment existé. Certaines plus que d’autres. Mais quand bien même tout serait fictif, je me demande si je fais jouer mon imagination. J’ai l’impression d’associer, comme par collage, des éléments, des événements, que j’ai vus, entendus, vécus à un moment donné. La véritable imagination, pour moi, ce serait plutôt si les chèvres se mettaient à bavarder avec le couvreur-zingueur.
  • J’essaie le plus possible de voir si chaque fragment peut devenir une sorte de diagramme de la lecture ou de l’écriture.
  • Évidemment, passé un certain nombre de fragments, la coulée de lave des idées commence à se refroidir, à ralentir. Le granit prend. Alors pour les graver dedans, les idées, je les note d’abord sur des Post-its. Je peux aussi les prendre dans un livre, par exemple Plume de Michaux. Pas directement, mais ça ouvre quelques perspectives sur le plan de l’imagination. Même si je ne suis pas aussi chaud que lui. Encore que : car j’ai trouvé une belle métaphore pour le travail tel que peut le vivre un formateur : « Mais Plume, des culs-de-jatte plein les bras, se plaignait intérieurement. Non, il n’est pas travailleur. Il ne se sent pas le besoin ardent du travail. » — Je me demande si Lionel Jospin et Martine Aubry ne se sont pas posé la question de la réduction du temps de travail, le passage aux 35 heures, en ces termes.
  • Certains fragments ne m’inspirent en fait rien qui vaille. C’est à se demander pourquoi on les écrit. Le problème n’est pas dans le fond, mais dans la forme. Ça ne me convient pas. Mais c’est peut-être ne pas suffisamment faire confiance et à la platitude, qui permet d’aménager une pause dans la lecture — j’en fais bien, moi, des pauses, quand je cours, et il n’y a rien autour de moi qui soit foncièrement extraordinaire, c’est là, je suis là, c’est tout —, et surtout à la forme générale du texte, à l’ensemble des fragments sans lequel, au fond, aucun ne vaut quoi que ce soit.
  • Chaque fragment est lié de près ou de loin à un lieu, un événement, une personne de la structure où je travaille, même les chèvres (j’aimerais qu’il y ait plus d’animaux).
  • Les alphabets de 20 signes sont rares. Je n’ai trouvé que le Mandombe, une écriture de type syllabaire très récente, scientifique, utile pour transcrire certaines langues de l’Afrique subsaharienne. Mais c’est une écriture assez étrange, croisée, tabulaire : elle est en fait basée sur un seul caractère, l’élément Mvuala ; celui-ci est décliné en quatre groupes par rotation d’un petit trait, l’élément postiche Yikamu, à la tête de ce caractère unique, comme un épi ou une mèche rebelle ; et chaque groupe permet de créer quatre familles par rotation ou symétrie du caractère ; on obtient ainsi une langue issue d’un caractère 4×4 pour tous terrains de langue (kikongo, kituba, lingala, tshiluba, swahili, etc.). Évidemment, 4×4 font 16 signes. Mais il existe un cinquième groupe basé sur la rotation à 180° de l’élément postiche, et à l’origine d’une nouvelle famille de 4 signes : un groupe virtuel puisque si techniquement, scientifiquement, il existe par le jeu des combinaisons, il n’est pour l’instant d’aucune utilité sur le terrain de la langue. — Le demi-tour qu’effectue l’élément postiche, dans ce cas, se nomme Mabika ma Mvuala, soit « les angles du temps ».

2 commentaires à propos de “#P12 | Angles-de-Temps”

  1. On pourrais lire un livre entier construit comme ça. La structure racontée par tous les petits moments captés qui y sont liés – et qui sous une forme différente nous permettent de retrouver des personnages ou événements développés dans les textes précédents. Chapeau surtout pour cette écriture du travail, ou l’utilisation du travail (du lieu du travail, des gens du travail, des phrases du travail, de soi au travail, de ce que le travail fait à soi) comme matériau d’écriture, question autour de laquelle je tourne sans trouver d’issue, vous lire en est une.

  2. J’ai déjà du mal avec un alphabet, alors tout un livre… Pour la question du travail comme matériau d’écriture, je suis comme vous : je tourne encore autour. Mais l’issue, pour moi, ça a été surtout de le dire, de l’écrire, d’énoncer la question si on veut avec mes notes qui partent en tous sens, après le texte. Je suis sûr que vous trouverez votre propre solution Line. Merci.

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