#P12 | Notes et croches.

1. Au confluent de la Chaussée de la Hulpe et de la rue Auguste Bernard, quatre enfants jouent à la marelle. Le Ciel à portée de craie, de pieds et de sauts. Des rires, de la vie, de la morve aux nez, des joues rosées, gonflées de bonbons, une palissade haute en bois sombre. Bruyante scie à bande en guise de complément de bande-son. 1-2-3, une voiture passe. 4 et 5, une dame sort de la libraire toute proche. 6, un homme en tablier surgit de derrière la palissade, couvert de sang. 7-8, de sa main droite, il tente de soutenir l’index de la main gauche qui pendouille, attaché d’un morceau de tendon et de chair. Le ciel sera pour plus tard, s’avance en titubant une vision de l’enfer. 2. Chapelle Notre-Dame Reine des Cieux, Heiligenborre, un bâtiment curieux, une église ogive, sans flèche. Que pensait son architecte lorsqu’il en conçut les plans au milieu des années 1950 ? Il défia Dieu. Il mourut, comme tout le monde. Mais fut construit en face de son œuvre Le Manège du Possible. Durant des années, la messe sentit le crottin et l’encens. À chacun sa foi. 3. En face de l’école de la Sapinière. Olga l’épicière, Olga jamais sympa. Olga son accent d’une autre continent. Elle ne sourit jamais, pas plus qu’elle n’offre la moindre boule aux nombreux enfants de passage dans sa sombre boutique. Elle arbore une coiffure proche de celle de la Fiancée de Frankenstein, une fourmilière laquée, vaste entrepôt à fous rires des clients. Odeurs de bananes trop mûres, d’agrumes de collection et de conserves périmées. Quartier pauvre. 4. Longtemps marolliens et habitants du Coin du Balai se mariaient. Prodige des familles à la limite de la consanguinité. Tous frères, sœurs, cousins, cousines, oncles, parrains… traverser le quartier prenait des allures d’éternité. Beaucoup en moururent d’ennui. 5. Dans un ravin proche du début de la rue de la Sapinière, les mômes déterraient des munitions, un casque, une grenade. Ce productif ravin ne fut jamais fermé, jamais interdit. Mais a suscité de nombreuses acouphènes lorsque les mains d’adultes percutaient les joues et oreilles de petiots. Histoire drôle. 6. Le dénivelé de l’école de la Sapinière a toujours été une aberration, comment jouer aux billes avec une telle déclinaison ? Comment ne pas tomber lors d’une course-poursuite ou lorsque le cartable pèse trop lourd ? Comment ? Personne n’a répondu à cette question, personne n’a rectifié la situation. Les réserves de bandages et de sparadrap en attestent. À l’entrée de cet établissement, une cabine à haute tension recouverte de graffitis, produit un bruit sourd. 7. Il paraît que Nini de la Citadelle libèrera ses mygales, serpents et perroquets lors de son décès, tout comme une dernière expiration aux relents de nicotine. Elle s’est éteinte comme un mégot écrasé avec maîtrise, sans plus. 8. Rik Wouters peint des champs, des forêts, des villes, sa femme, des autoportraits. Il ne vécut pas loin de chez Nini, mais 60 ans plus tôt. Ils ne se sont jamais croisés, et l’histoire ne peut en aucune manière les connecter. Elle aimait les arachnéens, les volatiles exotiques, les insectes, la solitude et les clopes. Il était peintre fauviste, amoureux fou de sa femme Nele. 9. Lors de chaque élection, des cortèges de voitures placardées d’affiches de “propagande”, circulaient en caravane de parti dans les rues sinueuses du Coin du balai. Les enfants attendaient hystérique sur le trottoir la distribution des sacs remplis de programmes politiques, de photos, de stylos, de porte-clés et parfois des bonbons. C’était la fête. Le soir, ils dessinaient des moustaches puis aussi des dents pourries, à l’aide des stylos reçus, sur les photos des candidats. Un goût de sucre, de liberté et de démocratie. D’autres utilisaient l’arrière des tracts, parfois sans impression, et traçaient- la langue un rien sortie de la bouche – ,  les contours maladroits de leurs héros favoris de dessins-animés. L’un d’eux était obsédé par Titi. 10. D’après la rumeur, lorsque Joseph rentrait duud zat van ‘t kaberdouch, il se regardait dans un miroir près d’une porte, dans une pièce oubliée. À chaque fois il hurlait “que nous sommes beaux dans notre famille, les plus beaux”. Un jour son épouse Catherine retourna le miroir. Joseph ne remarqua rien, et hurla tout de go, s’affala dans un fauteuil. Il ronfla longtemps. 11. Alors que tout le monde sait que le lieu-dit L’étang des enfants noyés, ne connut jamais de drame, mais bien une mauvaise traduction d’un nom de famille, rien n’a changé. Sauf le monde entier, sauf la société, sauf la mobilité, les enjeux internationaux. Finalement, le monde se noie plus que les enfants. C’est statistique et constant. 12. Les habitants de l’ancien quartier n’ont cessé de se battre avec ceux du nouveau qu’après plusieurs générations, une histoire de territoire et de classes sociales. Voilà ce que pourrait encore raconter le seul docteur du coin, mais il n’est plus, et tant mieux… ses patients n’avaient pas plus de en lui que de choix. 13. Le cimetière du Coin du balai se situe tout en haut de la Rue du Buis. En soi, peu importe. Si ce n’est que cette rue monte tellement, qu’il faut la gravir quasi plié à angle droit, qu’il faut reprendre au moins deux fois son souffle en cours de route. Les plus prudents effectuent une courte prière au pied de la Vierge accolée sur une façade en bas de la voie. D’autres, inconscients, moururent avant d’arriver au somment. Généralement d’un arrêt cardiaque. Les chanceuses, les musclés, les vivants, une fois arrivés au sommet, sont entourés sur trois côtés (arrière, gauche et droite) de forêt, devant eux la vue part loin, l’horizon n’a pas de limites. Tendre la main et toucher le ciel. 14. Roger, le voisin à la mèche filante, était-il pédophile ? Jef a-t-il volé des chèques de pension et des colis de nourriture ? Qui habitait cette maison aux carrelages verts et blancs ? 15. Janneke montait les œufs en neige. Son mari Gus, battait les yeux au beurre noir. Un jour, elle prit un couteau et trancha cette affaire de violence conjugale à même la gorge de son époux. Cela fit de grands remous. 16. Lors du Tour de France,le cœur de cettemiette de commune bruxelloise cognait à l’unisson lors des victoires d‘Eddy Merckx. Mais le pastis n’a jamais remplacé l’alcool de grain et la bière. Question de culture et de tradition. 17. Cette famille, cette famille, de père en fils ne cesse (encore à ce jour) de propager une nauséabonde attitude d’ire et de relents de nazisme. Ils n’ont jamais collaboré à la moindre activité de quartier. Pourtant, ce mot ils le connaissent de pères en fils, connards patrilinéaires. 18. Le vingt juillet mille neuf cent soixante neuf Neil Armstrong l’emporte en célébrité sur Buzz Aldrin à cinq minutes près ! Personne n’a remarqué que je suis né cinq mois plus tôt. Mon père m’a offert les journaux de l’alunissage, jamais mon certificat de naissance, je l’en remercie, et j’en profite pour lui dire que je l’aime et qu’il est décidemment parti beaucoup trop tôt. 19. La Rue du rouge-gorge, où se situe l’une des entrées de l’école de la Sapinière, est un sacré casse… dents, têtes, jambes ? Elle monte à pic, elle est pavée, il est impossible de tourner en voiture à gauche pour entrer dans la rue de la Sapinière, sans faire un moins deux petites marches arrières. Aucun travail d’aménagement de voirie n’a été accepté ou demandé. Peut-être faudrait-il simplement la rebaptiser : mont casse-couilles, pente à masos, précieux sang  ou casse dalle. 20. Un jour une feuille tomba en avance sur le planning de l’automne. Toutes et tous attendent fébrilement l’issue de son procès. 21. Les fougères nombreuses constituent une bonne cachette. Un jour un enfant de huit ans poursuivi par une bande d’ados teigneux y trouva un précieux abri et un sacré lots de tics que se grand-mère lui ôta sans sourciller. Il découvrit des années plus tard la théorie des fractals et la maladie de Lyme. 22. Il avait des allures de bourreau S.S., une partie du visage constamment recouvert par un grand pansement. Il portait des lunettes noires, lorsqu’ils les baissait, tout le monde pouvait voir son œil mort. Il faisait peur, peu lui parlaient. Il était peintre, il était d’une gentillesse incroyable, chargé d’amour et bourré de talent. Mais il mourut seul, comme il vécut. 23. Disparus ces ferrailleurs aux camionnettes en ruine, aux mégaphones énormes, aux voix interchangeables faites de “r” rrrrrrrooooooooulés, disparus ces sons qui portaient à des kilomètres et emplissaient les âmes d’un bruit de fond aussi irritant que rassurant. Une constante de moins dans nos existences. 

A propos de Gauthier Keyaerts

Mon univers basé sur un principe de « sculptures sonores et visuelles », repose sur l’écoute, l’observation et l’instinct. J’aborde la musique, la photographie et la vidéo de manière « physique », organique. Cette approche peut se matérialiser –- au final — sous forme de concerts, de performances, de scénographies, de créations radiophoniques, d’installations ou encore se pérenniser sur disque… peu importe. J’ai récemment tenté l’expérience -– exutoire –- de l’écriture, modestement, mais passionnément… et avec ce même penchant pour l’action la plus spontanée possible.

4 commentaires à propos de “#P12 | Notes et croches.”

  1. Bien aimé ce texte, pour Rik Wouters (toujours), pour le ” Duud zat van ‘t kaberdouch”, et pour les ferrailleurs qui chez moi criaient plutôt, sans sonorisation : “Clîîîquottes! (blanc) ééé vî fers!” (je me demande pourquoi mon correcteur n’accepte rien de ce que j’écris)

    • Bonjour Jean-Marie! Merci pour votre message. De quel coin êtes-vous? Rik Wouters occupe une place important dans ma continuité “Faire un livre”… Liens avec la famille. Pour le reste, je redécouvre ce parlé de mon enfance, ces mots mâchouillés, ce(s) patois fleuris. Anamnèse assez forte. Belle journée!

      • Bonjour Gauthier, je suis de Liège qui a une place importante aussi dans mon “faire un livre”. J’y suis revenu après quelques années passées à Leuven et Bruxelles. Pour ce qui concerne Rik Wouters, j’admire son économie de moyens pour dire les gens et les choses avec tellement de sensibilité… Bon dimanche

      • Hello! Ce serait super de se rencontrer. J’ai pas mal bossé à Liège (Zététique, résidence aux Chiroux…) avec des amis musiciens et vidéastes. J’ai aussi fait quelques concerts à l’An Vert. Ville étonnante. Je compte m’en rapprocher, enfin plus ou moins, afin d’écrire à propos des “mystères” des Ardennes, Fagnes… Concernant Rik Wouters, j’ai grandit à deux maisons d’où il a vécu. Sa peinture me permet de me rapprocher d’un regard sensible, et aussi d’illustrer le Coin du Balai du début du XXe siècle. Mes arrières grands-parents l’auraient connu. Bonne soirée!