#P6 Quelque chose du corps

Dimanche, La Godinière

Marcher avec l’enfant et A-S. à travers champs. Les idées tourbillonnantes se sont progressivement envolées. Nous avons croisé un couple de chevreuils. Enfin je suppose qu’il s’agissait de chevreuils. Ma méconnaissance de la nature me fait honte parfois. Ils se sont arrêtés, ont tourné la tête vers nous avant de détaler à toute vitesse. J’ai pensé que l’enfant serait bien dans ces paysages. Les mêmes que ceux d’A-S. qui pourra les partager avec elle. Elle sera ancrée quelque part. Son enfance aura un lieu. Ma famille n’a jamais vraiment vécu quelque part, au sens de s’installer et de se projeter dans un endroit. Mais aussi au sens de vivre. Mon enfance n’a pas de lieu.

Lundi, La Vallée Picard

Depuis la maison, je regarde l’enfant jouer dans son aire de jeu multifonctions de marque babymoov conçue pour être à la fois une piscine, un tapis d’éveil et une tente de plage anti-UV. Elle me sourit et moi aussi. La couleur bleu turquoise de son Aquani est vraiment dégueulasse. Pour la plage on repassera. De toute façon il n’y a que des châteaux en Touraine et il pleut.

Mardi, La Bobinière

Matinée pluvieuse. On passerait bien la journée à écrire mais rien ne va. Les toupies continuent de tourner dans la tête. Heureusement l’enfant est là, tout près, dans son petit lit parapluie ; ça apaise au-dedans. Plus tard on monte chez C. la tante d’A-S. à la Bobinière. Le poisson – du bar – est bon. Pas le vin. C’est dommage.

Mercredi, Vallères

Séance de sport au saut du lit. Je galère un peu pour gérer le réseau de mon portable dans la maison troglodyte. Le partage de connexion est capricieux mais je finis par trouver le bon angle. On enchaine les mouvements de crossfit au poids du corps et aux haltères avec A-S. Les thruster à vingt-quatre kilos font mal au réveil mais libèrent des endorphines.


Jeudi, Azay-le-Rideau

Visite du château de l’Islette, près d’Azay-le-Rideau. Choc esthétique. Son histoire est notamment marquée par des séjours répétés de Camille Claudel et d’Auguste Rodin, qui louèrent le château au cours des étés 1890, 1891 et 1892 pour y travailler et y vivre intimement leur relation amoureuse. Plusieurs lettres des deux amants parsèment les murs de la majestueuse bâtisse. A la fin de l’une d’elles, Camille écrit à Auguste :


« Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand
je me réveille ce n’est plus la même chose.

Je vous embrasse

Camille

Surtout ne me trompez plus. »

Rodin était un sacré queutard. A mon avis.

Vendredi, La Herpinière

Andouillettes, boudins noirs et mojettes vendéennes au menu de ce soir. Je bois à trop forte dose. Il va falloir se châtier pour éliminer tout ça et surtout pousser lourd.

Samedi, La Devinière

Une maison d’écrivain c’est d’abord une absence. Il a laissé la maison vide, à nous de l’investir. Alors on regarde, on cherche. On tente de saisir quelque chose qu’il aurait laissé pour nous, que nous pourrions encore lire. On pousse la porte rouge, bordée d’une rose trémière. Dans la bâtisse qui fait l’angle, à l’étage, presque gêné comme lorsqu’on se retrouve seul chez un inconnu, on regarde le lit clos si semblable à la gravure qui le représente. Parmi les graffitis qui creusent les murs de pierre tendre, on tente de dénicher, sous les messages d’amour et les noms gravés il y a quelques années, une inscription ancienne, un message secret. De la lumière, des sons qui nous parviennent, on voudrait déduire le dosage subtil dont il a fait sa recette, remonter quelque chose de lui comme un seau au fond d’un puits. Il est si loin, Rabelais, si profond dans le temps qu’il faut ce point de contact, cette coquille où il s’est tenu, où l’on peut encore se tenir, d’où la fiction s’est déployée, pour que quelque chose se touche, se rejoigne. Les livres ne nous suffisent pas. Il nous faut les ancrer quelque part, savoir d’où ils viennent, deviner l’habitant en pénétrant la maison vide, chercher les vieilles odeurs de soupes et le glacé des draps quand l’hiver on s’y glisse, déceler ce qui a été versé dans l’alambic pour en ressortir transformé. La maison porte toujours quelque chose du corps, des chimères qui y ont été créées, de la haute lignée des géants et des naissances merveilleuses…

« Notre guide est formidable. »









A propos de Camille C. Bréchaire

Homme tendance capillaire cherche garde-fous pour affiner son projet d'écriture et mettre définitivement les mains dans le cambouis. Dialogues et interactions fortement espérés. Trop sérieux s'abstenir. Ou alors bon qu'à ça c'est selon. Enseigne aussi les lettres dans un lycée en Charente Maritime. A eu la chance de collaborer avec différents auteurs pour des ateliers d'écriture (Emmanuelle Pagano, Eric Pessan, Valérie Rouzeau, Jacques Jouet...). Trublion aux Fleurs du Bad, émission littéraire pas sérieuse du tout, sur Radio Campus Bordeaux. Anime parfois des rencontres avec des écrivains. A joué dans le groupe de rock alternatif Jetty Vertigo.

2 commentaires à propos de “#P6 Quelque chose du corps”

  1. C’est beau ! Naturellement j’y retrouve des sensations de cette vie particulière avec le bébé, le regarder quand il dort et s’apaiser alors que pour soi-même c’est le tourbillon ! Et le passage sur Rabelais est très beau avec cette chute « notre guide est formidable » le charme des visites guidées quand on est en quête de comprendre ! Merci

    • Oui c’est exactement ça, le tourbillon ! Merci à toi Marie pour ton commentaire. Heureux que mes petits moments de vie et de visites te plaisent. Le plaisir de se lire et de se rencontrer dans les mots des autres c’est nouveau pour moi ! A bientôt !

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