P#9 | Photos de vacance

Une photo conservée dans une enveloppe de papier kraft, 250×176 mm, qui m’est adressée, mais pas chez moi (chez mes parents). Les deux tampons noirs, dont l’un largement effacé, presque illisible, indiquent la date du 11/4/2011. Le tampon lisible se trouve sur le timbre, long rectangle aux bords arrondis, un fin cadre blanc pour une trame gris clair, pastel, trois dessins d’avions en papier sur des coins, jaune paille, à droite et en bas à gauche, republique française, bleu, ***1,75 eur/lettre eco, noir. L’enveloppe a été décachetée proprement, mais elle est désormais froissée, écornée et quelque peu déchirée. À l’intérieur, la photo est protégée par un film translucide, un voile de mousse très fin, plié en trois, à bords bien droits sauf un, déchiré. C’est une photo en noir et blanc, qui a jauni. Une photo en paysage, brillant. Sur le bord droit on aperçoit deux traces de pliures presque parallèles partant du bord supérieur, près du coin droit légèrement écorné. Et quelques traces sur l’image, comme de petits coups, de légers plis — et ça fait comme une histoire de l’œil entre des mains insouciantes. Son format : environ 13,5×9,7 cm. Au dos, à la main : Bernard Bernadette dominique (texto majuscule manquante, stylo bleu), un nombre à quatre chiffres noirs, le premier illisible : _479. Trois enfants, au pied d’un mur, deux frères et leur sœur, assis côte à côte sur un banc invisible, le plus grand en salopette, une chemise, les mains jointes, est un jeune homme qui tourne la tête vers la gauche de la photo, le plus petit à droite, un pull a priori, un pantalon, ses mains reposent sur chacun de ses genoux, bras tendus, la tête toute ronde, sa grande sœur à côté, adossée contre le mur jambes tendues, pull à rayures, jupe, bottes, mains jointes sur son giron, elle a l’air de sourire, mais comment savoir ? On ne voit pas l’expression du visage, ni les yeux ni le nez ni les lèvres, juste un trait, un reflet, juste un effet de l’ombre sous l’effet du soleil qui semble bas et fort, vu les ombres portées derrière leurs têtes, sur le mur. Le long du mur, de la végétation. Mais l’image est si granuleuse qu’on ne sait pas de quoi il s’agit. Et ce pourrait être aussi bien de la roche volcanique, quelque chose qui a bouillonné, comme une vague quand elle vient de se briser, qu’il n’y a plus que l’écume. C’est ça, ils sont assis sur de l’écume. D’ailleurs, hormis les bottes plus saillantes, on ne voit pas les pieds des garçons, on devine tout juste le pantalon du petit. L’écume les absorbe. Bientôt la vague les emportera. À gauche, une fenêtre presque effacée, des volets à lames fermés, un arc surbaissé, au-dessus, la croix de métal, en X, d’un tire-fort. À droite, dans le mur, une niche rectangulaire en arc surbaissé également. Il y a quelque chose dans le coin gauche. De l’écume végétale, au pied de ce coin, se dresse un cep de vigne, tordu, qui se divise, s’élève à droite, au-dessus de la niche, et part surtout à gauche, en haut du mur au-dessus des enfants, jusqu’à rejoindre le haut de la croix, avec une dizaine de nœuds d’où s’élancent de fines ramifications sans feuilles. Il y a encore, tout en haut, deux œils-de-bœuf, noirs, pourvus d’une traverse verticale, qui donnent à l’image de drôles d’yeux. Tout le reste, le mur, n’est que grain. Granulosité plus ou moins dense, tout efflorescente sur la surface blanche. Comme un négatif du ciel, la nuit, dont la course de la vigne dessinerait une constellation inconnue gigantesque. Avec, à son pied, celle des trois géants, trois Titans, les pieds noyés, rongés. Visages à demi effacés. Ils n’auraient pas d’autres yeux que ceux de l’image, barrés.

20210806_193556.jpg ( 3264 x 1836 = 5.99 mp , 2 654 kb ) [ 20 / 275 ] 59% Format paysage, vue en plongée, l’image est coupée en deux. Les deux tiers supérieurs sont occupés par le bleu marine, très sombre, de la mer, de ses remous, lames de vagues en formation, filets d’écume fendus. Le tiers inférieur correspond au pont d’un bateau. Ce pourrait être un quai. Un quai jaune. Un jaune sable ou paille. Avec une rambarde blanche. Mais il y a ce lampadaire, presque au milieu, une espèce de capsule ovoïde montée sur un petit coude métallique blanc, orienté du côté de la mer, de ses remous plus forts, tourbillonnants, plus écumeux le long de la rambarde. Et cette petite grille, ce siphon de sol tout rond, à droite. C’est le pont d’un bateau, et sa coque invisible fend les eaux sombres, les brasse, les blanchit là, en bas, sous la rambarde. Et sur le pont, les ombres portées du lampadaire et de la rambarde, à claire-voie. Celle d’un homme, entre le lampadaire et la grille d’écoulement, légèrement dégarni sur le sommet du crâne, les coudes sur la rambarde, les jambes croisées, le pied gauche sur sa pointe, la tennis noire ornée d’une sorte d’éclair blanc, pantalon noir, on devine le smartphone dans la poche arrière droite, polo rose saumon. Cigarette en main, noyée dans l’écume. Et cet enfant à gauche, vêtu de blanc, cheveux mi-longs, qui vient de se retourner du côté de l’homme qui regarde la mer, au loin.

Un photomontage. Ce qui ressort, c’est d’abord la grosse barre blanche au milieu, à la verticale. C’est l’image toute en vertical, comme une espèce de mire. C’est la barre blanche, lumineuse par endroits, comme éclairée par deux sources invisibles, qui sépare deux espaces en profondeur. Deux espaces de même profondeur a priori, de même dimension, mais assez différents. Deux espaces séparés par cette grosse barre blanche, qui s’étale sur près d’un tiers de l’image avec, de part et d’autre, des barres parallèles, et d’autres imbriquées à celles-ci. Des poutres métalliques. Un système de poutres, plus ou moins grosses, brunes, peut-être d’acier Corten rouillé. Des poutres verticales, parallèles à la blanche, et d’autres plus petites formant une dentelure. Et alors on comprend, que cette barre lumineuse, et les autres de part et d’autre, enchevêtrées, ça constitue une structure. Une grosse structure, comme un plafond vu de travers, qui écrase les deux espaces, à gauche et à droite, leurs perspectives. Une perspective plus refermée à gauche qu’à droite. Une structure qui semble illuminée de l’intérieur. D’autant plus lumineuse que la blancheur du plafond contraste avec le brun des poutres autopatinées. D’autant plus écrasante que l’espace, à gauche, est en fait plus profond que celui de droite. Un peu plus profond et un peu plus sombre. Mais les deux espaces sont similaires. Il suffit de pencher la tête d’un côté ou de l’autre de l’image, de la structure, pour redresser le plafond dans son horizontalité naturelle. Et le découvrir selon deux points de vue différents dans une même salle aux murs de pierres apparentes et portes-fenêtres à croisillons blanches. Une même grande salle, un même parquet de bois clair dont les lames, dans leurs nuances, forment comme de petites vagues. Une même salle, avec le même type de chaises empilées noires, contre les murs, d’une porte-fenêtre à l’autre, toutes fermées. Une même salle vide, mais avec des horizons différents. Dans l’espace plus écrasé à gauche, vu depuis un autre espace au parquet plus foncé ou plus rouge, la grande porte d’entrée d’un vert ocre, à deux battants fermés, deux autres petites portes fermées de part et d’autre, et plus à gauche un trou rectangulaire dans le mur, à l’horizontale. Et à droite, par la perspective plus ouverte, une scène. Son rebord en bois plus rouge, ses escaliers à six marches de chaque côté. Et son jeu de rideaux de part et d’autre du cadre scénique à montants et poutre blancs : rouge bordeaux, repliés, au premier plan en face des escaliers ; gris dans un second plan, quelque peu avancés sur la scène ; dans le fond, déployés, et c’est tout noir. Et tout à droite sur le mur, un extincteur.

  • La photo en noir et blanc, c’est la troisième fois que j’écris avec. La première fois parce qu’elle me fascinait, il fallait que je sache en quoi. La seconde fois, toujours sous le coup de la fascination, c’était dans le cadre d’un atelier Tiers Livre, mais je ne sais plus lequel. Partager cette fascination, c’était aussi découvrir en quoi d’une autre façon, avec le filtre de l’écriture, le risque de la lecture. Et alors, maintenant ?
  • Je tarde à caler l’écriture sur l’image. Je parle de ce qui la contient, le voile, l’enveloppe. Je crois que si je pouvais je parlerais de l’endroit où se cache l’enveloppe dans la bibliothèque, derrière tel livre.
  • Je ne retrouve aucun des deux autres textes. Francis Ponge serait déçu. Il ne lirait même pas le troisième (qui reste loin d’être achevé de toute façon). Sauf si je retrouve les précédents. Alors là, peut-être, d’un texte à l’autre, d’une ligne à l’autre qui a bougé, qui s’est consolidée, qui a éclaté, on verra peut-être quelque chose comme de l’écriture.
  • Qu’est-ce qui fait qu’on y revient, qu’on va encore écrire sur ça, une troisième fois, toujours avec la même fascination, et, en même temps, quelque chose semble résister, toujours, peut-être un peu plus, il y a toujours cette réticence au moment d’entrer dans l’image, une résistance, qui fait qu’on ne va pas y entrer sans marquer un temps d’arrêt, sans observer un peu mieux l’image, là et là, d’un peu plus près, comme on l’a déjà fait d’ailleurs, et peut-être dès la première fois qu’on a voulu écrire dessus, non, pas peut-être, c’est sûr ?
  • Prendre les éléments les uns après les autres, du plus évident, central, qui constitue l’objet de la photo (portrait de famille), au moins évident, à un détail étrange (les pieds invisibles). Oui, mais voilà : quand on a déjà écrit ainsi et que se mêlent quelques souvenirs des images qu’on avait associées, et qui nous semblent comme des évidences maintenant ?
  • Le texte n’aura aucun rapport avec tout ce que j’ai pu écrire jusqu’à présent, comme le texte du chien qui se barre dans le cycle de l’année dernière. Mais ce sera peut-être là que le cycle commence véritablement, qu’on se met enfin à écrire.
  • Il y a aussi que la photo, qui m’a été donnée par mamie Lulu, représente ses trois enfants avant qu’ils ne deviennent adultes, bien plus jeunes que moi au moment où j’ai reçu la photo, à une époque où je n’étais pas né, une poignée d’années avant, disons vers 1970. Je ne sais pas si c’est elle, mamie Lulu, qui a pris la photo, ni s’il existe un négatif qui permettrait peut-être d’obtenir une version de l’image plus nette — mais est-ce que je verrais quelque chose de plus ? ou plutôt, qu’est-ce qui, dans la nouvelle clarté, disparaîtrait ?
  • Le photomontage : deux images trouvées sur la Toile, la salle des Alambics du logis de Plaisance ; deux photos du même lieu, de la même grande salle de réception, prises chacune à un bout opposé ; deux images accolées, renversées à 90°, l’une à droite, l’autre à gauche ; deux images en paysage dressées en portrait, pour une grande salle vide formant deux espèces de couloirs ; deux couloirs parallèles, pour deux mondes parallèles, inversés ; deux mondes dos à dos.
  • Pourquoi à la verticale ? — Parce qu’à l’horizontale une des deux images, restant sur ses pieds, aurait pris le pas sur l’autre. Et il n’y aurait pas eu de dos-à-dos.
  • Pourquoi cette salle ? — Parce qu’elle contient une structure apparente. Parce qu’elle semble totalement impersonnelle. Parce qu’il s’agit du lieu d’une analyse de pratique avec les collègues. Parce qu’on ne peut pas le savoir. Parce qu’elle tend vers la structure où je travaille. Parce qu’elle tire les autres photos vers cette structure. Parce qu’il y avait deux vues affrontées. Parce que je pouvais former avec elles une superstructure lumineuse. Parce qu’il y avait la scène noire. Parce qu’il y avait de l’espace vide. Parce qu’elle s’est associée aux deux autres images comme ça. Parce que je n’ai pas cherché midi à quatorze heures. Parce que j’avais envie de faire courir l’écriture dedans. Et parce qu’après tout pourquoi pas ?
  • Pour la seconde photo, la fin de Fuir m’est très utile.
  • Je la verrais bien en image de couverture.

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme un vaisseau fantôme).

4 commentaires à propos de “P#9 | Photos de vacance”

  1. Merci. L’exercice me paraissait austère avant de te lire. Et j’ai été emportée par l’écume qui traverse les trois/quatre photos.