Pesée de l’emploi

En attendant (accueil de la Maison communautaire pour l’emploi 1) – photo perso – 2021
  • Il y aurait la liste de ce que j’apportais avec moi à mon arrivée dans la structure. Il y aurait la liste de ce dont j’avais besoin. Il y aurait la liste de ce qui m’était inutile. Il y aurait la liste de ce qui me manquait, et me manque toujours.
  • Et la liste de ce que je pourrais emporter quand je quitterai la structure. Celle de ce que je laisserais en partant. Celle de ce qui me manquera. La liste de ce qui me manque toujours, depuis le début. — La liste de tous mes collègues aussi, actuels, anciens et futurs (jusqu’à ce que je parte). Idem pour les stagiaires. Idem pour les membres du conseil d’administration. Idem pour ceux que j’oublie, mais qui restent liés, de près ou de loin, à la structure — comme cette femme de ménage, un été, qui a jeté l’éponge au bout de quelques jours, ou le fondateur de la structure que j’ai rencontré une fois, feu M. Bobe.
  • Si la liste c’est le voyage, et si le voyage est relatif à la mort : alors, remettons-nous-en à cette liste de questions toutes faites que tout le monde dans la structure, pour préparer les entretiens individuels, pour faire le point sur soi dans la structure, pour se positionner dans la structure, pour se projeter dans la structure, pour s’améliorer dans la structure, etc. — comme un voyage introspectif au cœur de la structure où l’on travaille, et qui nous le rend bien parce qu’elle nous travaille, à partir d’une grille de mots et de cases vides.
  • La liste de questions, toujours la même, chaque année, quelques jours avant l’entretien, un mois peut-être. Et plus l’entretien approche, plus la liste revient, plus les questions tournent, chaque jour, les mêmes questions, avec les mêmes réponses qu’avant, les mêmes questions sans réponses, le même tableau à deux colonnes, les questions qu’avant, les mêmes cases vides en face, les mêmes mots employés, les mêmes sous-entendus, chaque jour, la liste sans fin qu’on retourne, les questions répétées qu’on détourne — le bilan de la tenue du poste actuel… mais quelle tenue ? la vestimentaire, le costume, l’uniforme que j’ai pas, ou qu’on voit pas ? ou la tenue parce qu’il faut tenir, à ce poste ? il faut résister, résister ? et alors le bilan, c’est si j’ai bien résisté ? c’est ça, depuis l’année passée, chaque jour, si j’ai tenu le coup ? le doigt sur la couture ?
  • La salle fermée. Une grande salle fermée. Une salle de réunion, rideaux tirés, stores fermés. Une grande salle, toi d’un côté, eux de l’autre. Et combien de chaises vides ? Le grand soleil, le paysage, la vue imprenable derrière les rideaux, les stores. La salle fermée. La lumière des réflecteurs. Les visages masqués. La parole filtrée.
  • Les mêmes questions avec la liste des autres. Les mêmes questions avec les réponses d’avant. Les réponses d’aujourd’hui, les questions sans réponse. La réponse pour la case vide. — Alors qu’est-ce qu’on note au final ?
  • « L’introspection (du latin introspectus. Note de l’auteur : là, c’est pas une bêtise !) désigne l’action de “regarder à l’intérieur”. En général, elle désigne le fait pour un sujet de s’observer lui-même, de saisir et de rapporter ses propres processus cognitifs. Pour clarifier les choses, l’introspection consiste donc à balayer devant sa porte… Cet ouvrage, loin d’être un balai, pourra servir à certains et certaines d’aspirateur ! J’ai à cela une explication (raisonnablement) audacieuse : les buses, certainement, mues par un inextinguible goût du savoir, avides de nouvelles connaissances, développent plus que d’autres une grande passion pour le principe de Peter. Et…

Paul : C’est quoi, le principe de Peter ?

Lexomilus Tonvoisinus : Ah, c’est un principe qui nous guette tous, Paul, vous comme Agrippine. Le “principe de Peter” est également appelé “syndrome de la promotion focus”.

Agrippine : La promotion faux-cul ! Tu m’étonnes.

Lexomilus Tonvoisinus : “Focus”, Agrippine, “focus”, du latin focum. Pour ce qui est de factus culum (faux-cul), c’est un tout autre débat, ne mélangeons pas tout, s’il vous plaît ! Poursuivons. Le principe de Peter est un principe relatif à l’organisation hiérarchique. Il est paru originellement sous le titre The Peter Principle (1969), selon ce principe : “Tout employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence.”

Paul : Alors dans ce cas, Hervé, je peux vous dire qu’il n’a pas atteint son niveau d’incompétence, il l’a explosée, pulvérisée, sa compétence, alors je peux vous dire, sa compétence elle est K.-O. debout !

Lexomilus Tonvoisinus : Ah ! Mais c’est qu’en la matière, Paul ? vous trouverez toujours des sprinters et des perfectionnistes !

Paul : Alors je peux appeler ça The Hervé Principle ?

Lexomilus Tonvoisinus : Si vous voulez, Paul, si vous voulez. Je peux continuer ?

Paul : (…)

Lexomilus Tonvoisinus : Et ce principe est suivi de son corollaire, le fameux corollaire de Peter : “Avec le temps, tout poste sera occupé par un incompétent incapable d’en assumer la responsabilité.” » (Tonvoisin, Travailler pour des cons)

En attendant (accueil de la Maison communautaire pour l’emploi 2) – photo perso – 2021
  • Liste des mots qui comptent : bilan, objectifs, résultats, compétences, autonomie, responsabilité, points forts, points faibles, difficulté, qualité, formation et/ou accompagnement, valeur ajoutée, acquisition, développement. — Liste des mots qui cadrent : tenue, réalisation, concret, degré, optimiser, réduire. — Merci M. Bobe.
  • Les masques bleu ciel, un masque blanc. Voix de coton, paroles gazées, filtrées. Mots et notes. Taper. Phrases, message, enregistrer et classer. Dossier Blues, contrat en blanc.
  • Le réflecteur qui tique. Une vibration dans la lumière. Un bourdonnement, un grésillement dans l’œil.
  • Optimiser. Ce n’est pas améliorer, ce n’est pas devenir meilleur. Ce n’est pas mieux. C’est le mieux possible. C’est le meilleur possible. Le meilleur constitué en limite. Le meilleur dans les limites du possible. C’est le meilleur en mieux. Le maximum. Maximum : du latin maximum, neutre substantivé de l’adjectif maximus « le plus grand », superlatif de magnus « grand ». 
  • Les questions qu’on te posera, avec la même liste depuis l’entrée dans la structure. Les mêmes questions posées avec toutes les réponses d’avant, oubliées. Les mêmes questions avec de moins en moins de réponses. On notera tes réponses, on notera que t’en as moins. On finira par noter que t’en as plus. On note qu’il en faut une. Tu prends note de ce qu’on propose. On a noté ce qu’elle a répondu pour toi. Elle ne l’a pas tapé.
  • Entretien dans la salle de réunion, 17 h. Attente dans le hall de la Maison Communautaire. Le fauteuil en polypropylène vert anis. La lumière du jour dans le dos. La rubalise rouge et blanche sur les caissons du bureau d’accueil. La paroi de Plexiglas. Le marquage au sol orange, des traits, des flèches. La grappe d’orchidées vertes. L’affiche de l’Armée — venir et devenir. Les paroles derrière la porte. La voix de Momo. Des voix dans le couloir. Un clavier.
  • — Vous attendez quelqu’un peut-être ? — M. Bobe peut-être.
En attendant (accueil de la Maison communautaire pour l’emploi 3) – photo perso – 2021
  • Le couloir désert. Le couloir sombre. Les bureaux vides. Ici, quelqu’un derrière l’écran. Quelque part, on parle. — L’entrée par-derrière, côté cuisine. Par l’allée sur la gauche de l’entrée principale, devant la salle de réunion close. Avec la vue imprenable, le ciel bleu, la nuit qui va tomber, la gelée blanche annoncée. Digicode 1945 A. — Entrer par-derrière, regagner l’entrée par le couloir. — Attention à la marche !
  • D’un côté, la tenue du poste actuel. De l’autre, les conditions d’exercice de l’activité actuelle. L’un dans l’autre.
  • 1945 A — Le code d’entrée, le code de ceux qui travaillent là pour ceux qui ne travaillent pas. Le code de guerre. La guerre mondiale. C’est ça le travail ici, et c’est de la bombe, le travail pour ceux qui n’en ont pas. — 1945 A — Le code de guerre pour l’entretien individuel à quatre. Le code de guerre et c’est comme un entretien d’embauche, mais pour ceux qui ont déjà du travail. C’est ça la bombe, repasser, chaque année, ton entretien d’embauche. Comme si t’avais pas de travail. Comme si tu pouvais le perdre. — 1945 A — La guerre. La bombe.
  • Un entretien, mais avec qui ? La liste de questions, c’est la même depuis des années. Les membres du CA ne posent pas les questions, ils les lisent et prennent des notes (elle sur un cahier, lui un bloc-notes). La directrice écoute et tape mes réponses, ou celles qu’elle me propose. Les notes serviront éventuellement à rectifier ce qui a été tapé, erroné, oublié. On me remettra alors la liste et mes réponses. Avec qui est-ce que je me serai vraiment entretenu ? avec moi-même ? moi dans la structure ? au travail dans la structure ? Ou, avec la structure elle-même ? une certaine image de la structure ? une image du monde du travail ? le monde qui se dégage de la liste de questions ? le travail qui engage à se questionner ? qui oblige à se remettre en question ? à s’entretenir avec soi-même ? dans la structure ? au travail ? avec sa pratique du métier ? Comme si on ne le connaissait finalement pas, son métier, qu’il y avait quelque chose à découvrir, à inventer peut-être — ne serait-ce que le temps de l’énoncer.
  • — Bon. Et pour finir, est-ce que vous avez quelque chose que vous voudriez demander aux membres du CA ? — Euh… oui, mine de rien ça fait des années que je suis là, avec Momo, dans la structure, bien avant vous, on est arrivé du temps de M. Bobe, on commence à faire partie des meubles, comme on dit, et j’ai jamais été augmenté, même si je sais que c’était à cause de la situation, et de la crise, il aimait bien ça M. Bobe, nous ressortir ce mot-là, la crise, mais je sais aussi que ça va mieux, qu’on en sort au moins la tête de l’eau, de la crise, avec toutes les machines neuves dont la structure vient de se doter, si c’est pas un signe ça ! mais bref ! je voulais savoir si on pouvait avoir une augmentation, un truc à l’ancienneté… — Ah vous aussi ! mais je l’avais pourtant dit en réunion, je l’avais expliqué, mais je voyais bien qu’on m’écoutait pas et que j’aurais à expliquer les choses là, ici, en entretien, qu’avec la nouvelle convention collective, la nouvelle grille, l’ancienneté ça marche plus, c’est des étapes maintenant, et ça se prépare avec les entretiens comme aujourd’hui, c’est plus quelque chose qui se fait automatiquement, dans le temps, ça se négocie en somme, vous voyez ? c’est là, dans la nouvelle convention, dans le chapitre 20 de la classification des emplois et des métiers,  vous vous êtes là, dans la famille ingénierie de formation et ingénierie pédagogique, et filière 1, la filière formation, accompagnement, ingénierie… — J’croyais que l’accompagnement c’était dans une autre famille, avec le conseil ? — Oui, mais là on parle filière, vous faites toujours un peu d’accompagnement dans vos cours, non ? — Oui… — Eh oui, ça se recoupe, mais c’est de l’accompagnement secondaire, c’est pas l’axe principal de votre activité, vous voyez ? — Oui oui, de toute façon, c’est écrit comme ça, et comme c’est écrit… — Voilà, tout est dit ! mais je reprends, qu’on se perde pas : famille formation et pédagogie ; filière 1 de formation, d’accompagnement, d’ingénierie ; et vous voyez comme moi, c’est écrit là, on comprend même que ça regroupe même la famille professionnelle animation, alors vous voyez… — Tout se recoupe au final. — Eh oui, c’est ça le jeu de notre structure, en perpétuel mouvement, et d’ailleurs, si vous avez bien lu la convention, pour mieux comprendre cette mobilité continue ils ont classé les emplois en fonction de critères précis… — Des critères de mobilité ? c’est qui ils ? — Oui des critères permettant de faire évoluer votre poste, enfin d’adapter votre pratique plutôt, comme l’autonomie, le management, le relationnel, l’impact, l’ampleur des connaissances, la complexité et le savoir-faire professionnels, et c’est sur tous ces critères que vous êtes évalué ici, maintenant, ça permet de voir si le profil de votre poste a changé, enfin comment vous devez adapter votre pratique, parce que le profil change pas normalement, bref ! et vous voyez ? « chaque critère comprend plusieurs “marches” », et pour ça « il faut se référer exclusivement et en toute objectivité aux compétences requises par l’emploi et non celles pouvant être détenues par la personne »… — Ah c’est dommage quand même, pour une structure comme la nôtre qui cherche à remettre en lumière les compétences des personnes. — Oui, mais elles, elles sont sans emploi, bon, en tous cas, vous voyez comme moi, à chaque critère plusieurs marches… — (bas, entre les dents) Ou crève… — … 7 ou 4 ou 6, ça dépend des critères, et en fonction du classement de la marche ça vous fait un nombre de points… Non vous êtes pas à la bonne page, vous êtes perdu, normalement vous devriez avoir des tableaux là, c’est des tableaux à trois entrées, « marche », « définition », « points »… Vous y êtes ? — Je suis. Qui a conçu ce système ? C’est assez complexe ? — Un peu, mais de toute façon c’est juste pour vous expliquer, parce que je me doutais bien que j’aurais à le faire ici, parce qu’on avait pas l’air de bien m’écouter en réunion, mais je veux bien, je veux bien expliquer, ici, je peux, d’autant que c’est pas vous qui comptez et qui faites la somme totale des points obtenus en fonction des marches de chaque critère… — Non, mais je pourrais proposer à mes stagiaires, ça ferait un bon exercice de maths, pour peu que je le fasse évoluer avec des pourcentages et un bon exercice d’application numérique sur tableur. — Ah vous voyez ! vous aurez pas perdu votre temps, en tous cas il faut que ce soit clair pour tout le monde, alors j’explique vous voyez, métiers, professions, emplois, familles, filières, critères, marches, définitions, points, et des bonifications aussi, qui rapportent des points en plus… — Des bons points, comme à l’école ? — … si votre pratique exige des compétences d’un autre poste par exemple, mais c’est pas votre cas, et avec tout ça, vous obtenez… c’est écrit là, sur l’autre page… une « échelle de classification constituée de 31 paliers »… — Des marches, une échelle, des paliers : c’est un vrai labyrinthe pyramidal ! Pour une structure qui essaie de fonctionner à l’horizontale entre les formateurs et les stagiaires… Oh ! et il y a même une table de concordance entre coefficients et paliers ? — Eh oui, les coefficients, c’est la somme de vos points, et cette somme renvoie à un palier, et ce palier… — Le mien c’est lequel ? — Vous ? je sais pas encore… mais on le calculera, on le fera bientôt après les entretiens… — En tous cas, si ça « permet de disposer de données statistiques utiles à la recherche de l’égalité professionnelle et la lutte contre les discriminations »… — Où vous voyez ça ? — Sur l’autre page, à la fin de la table de l’égalité. — Bon, en tous cas, avec vos points, on déterminera votre statut dans la structure, employé ou technicien… — Pas cadre ? — A priori, non, vu le profil de votre poste, mais on fera le calcul, on fera le calcul, pour l’instant je vous explique… — Que vu la table de l’égalité, y aura pas d’augmentation. Vous m’expliquez, mais je l’avais bien compris lors de la réunion. Mais ça coûte rien de demander. D’autant que je me demande si vous êtes obligée de suivre la table à la lettre des chiffres. Je sais bien que cette espèce de « pesée des emplois », comme je sais pas qui l’a joliment écrit, c’est pour une plus juste classification et rémunération, a priori, mais je sais aussi, si vous tournez quelques pages, qu’ « un salarié d’une filière ou d’une catégorie donnée peut bénéficier d’une rémunération effective plus élevée que le minimum conventionnel applicable en lien avec le positionnement conventionnel au sein de la grille de classification »… C’est joli « la pesée des emplois », non ? ça me rappelle le rituel des anciens Égyptiens, la pesée du cœur, et le scarabée de pierre, enduit d’or, qu’on plaçait dans la poitrine des momies.
  • Les membres du CA, on ne les voit que très rarement, une fois l’an pour l’AG, et jamais sur le lieu de travail. M. Bobe, je crois même qu’on ne l’a jamais vu. Et pourtant, ils se réunissent régulièrement, les membres du CA, et ils pèsent dans la politique, les choix, les décisions et l’avenir de la structure. — Les membres du CA, avec la cédille ?
  • Au fond, avec la convention collective sortie d’un dossier sur la table (c’était donc prêt), la grille de classification expliquée, justifiée, en long et en large, la table de l’égalité reçue comme le poing sur la table, je me demande si on n’essayait pas de me dire aussi, comme Koltès dans Combat de nègre et de chiens : « Soyons claires, n’est-ce pas ? Le travail coûte ce qu’il coûte, que voulez-vous ? N’importe quelle société lui sacrifie une part d’elle-même, n’importe quel homme lui sacrifie une part de lui-même. Vous verrez. Croyez-vous que je n’ai rien sacrifié, moi ? C’est dans l’ordre du monde. Cela n’empêche pas le monde de continuer, hein, ce n’est pas vous qui allez empêcher la terre de tourner, hein ? Ne soyez pas naïf, mon bon Alboury. Soyez triste, cela, je peux le comprendre, mais pas naïfs. (Il tend l’argent.) Voilà, tenez. »
En attendant (accueil de la Maison communautaire pour l’emploi 4) – photo perso – 2021

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