#photofictions #04 | Lili (quelques branches)

Le feu

Mardi 27 septembre. Quatre heures de l’après-midi. Pluie une partie de la matinée. Le sol est humide. Des feuilles de marronniers parsèment l’herbe mouillée. La bâche verte est relevée sur le dossier du banc. Le matelas mousse est entouré de la couverture apportée il y a quelques jours. Dessus un duvet entouré d’une couverture en laine rose. Un « tote bag », sac fourre-tout de couleur crème est posé sur le matelas. Les flancs gonflés par le chargement, il tient debout. La poche du cabas en coton est personnalisée avec l’inscription à l’encre noire : AMNESTY INTERNATIONAL. Le sigle de l’association est placé à côté du mot. Il s’agit d’une bougie entourée d’un fil barbelé. Le dessin s’inspire du proverbe chinois qui dit : “Mieux vaut allumer une bougie que de maudire l’obscurité”.

Lili a assemblé cinq ou six pavés pour former un foyer. Un carton déplié est réservé pour être brulé. Quelques bouts ont permis au feu de se lancer. Debout, de dos, elle surveille l’évolution des flammes en tenant un bout de plastique dans la main. Elle alimentera le feu avec. Probablement qu’elle manque de bois, ou bien qu’il est trop humide. Le plastique brule un peu plus lentement que le carton. Une assiette creuse est posée à proximité du foyer.

Écorces –

J’ai eu envie d’observer de plus près les arbres un peu après le banc. Les troncs larges des marronniers légèrement évasés à la base. L’écorce en petites plaques qui s’effritent. Le tronc pelle comme une peau desquamée. Les plaques se décollent jusqu’à faire apparaître, sous l’écorce, l’aubier. Ces épis forment des écailles. Le pied de l’arbre impose sa masse évasée. Apparaît une patte d’éléphant lourde et ridée. Entre les marronniers, un réseau de vallées profondes creuse l’écorce des tilleuls. Longues rainures entremêlées dans la croûte. Vieille surface creusée. Je ne sais pas d’où viennent exactement ces rides, si ce n’est qu’elles se fabriquent comme les rides humaines avec le temps. La lignine plus légère ici que dans le duramen au centre, plus exposée à la périphérie du tronc, aura craqué lentement pendant la croissance poussée par l’intérieur par l’accumulation année après année des cernes du tronc. Les traces de cette protection lente de la moelle centrale dans un tissus de vallées creuses, veines à ciel ouvert (un tronc de tilleul, donc).

Torse(s)-

Lili a enfilé un pull-over bleu par-dessus son T-shirt blanc. Il descend bas, jusqu’au-dessus des cuisses. Il s’imprégnera de fumée et d’une persistante odeur âcre. Ses couvertures aussi. La plupart du temps, sa position est allongée. Probablement que le matelas mousse posé dans la longueur du siège sur le banc se prête mieux à s’y allonger qu’à s’y assoir. Les occasions de voir Lili debout sont assez rares, surtout à l’heure où nous nous voyons. En général entre 18h et 20h pour le repas. Large d’épaule, forte, ses cheveux réunis en petit palmier sur le sommet de la tête. Cette fois-ci nous sommes debout toutes les deux, elle courbée pour allumer le feu m’entend approcher « Tu vas bien ? » prononcé avec son accent créole. La prononciation du son [t] bascule vers le [d], celle du [y] vers le [u]. Les sons rapprochés les uns des autres.

Banc –

Table, chaise, chaises près de la table, rapprocher le siège près de la table pour le remettre en place … La définition d’une chaise, petit texte de dictionnaire accroché au mur et la chaise accrochée à côté. Cela serait un choc ici, dire la définition du mot chaise. L’objet trébuche. La définition ne tient plus. La chaise de fil plastique siège à côté du banc public, dans l’herbe, sans utilité précise. Le siège plat, surélevé à une quarantaine de centimètre du sol, suffit pour habiter. Pour y créer une intimité à partir de son propre corps dans l’espace et des quelques objets qui l’entourent. Autour certains troncs de fibre torse gagnent la hauteur. L’écorce s’enroule en lente spirale. Le temps d’érection du bois dans sa lumière paraît si long que le nôtre ralentit, prend davantage consistance. L’existence du tronc torse ancré dans le sol et la durée. Lili s’est placée à côté de ces troncs, pour exprimer quoi ?

PHOTOFICTIONS#4 – DEUX VOLETS – DISPOSITIF – EPACE DE CELUI QUI PREND LA PHOTO – PENSEE DU PERSONNAGE – RICHARD AVEDON – VOYAGES A L’OUEST – CAMIONNETTE DISPOSITIF AMBULANT – DRAP BLANC – CADRAGE SYSTEMATIQUE VISAGES ET TORSE – PHOTOS COMME DES DISPOSITIFS POUR PASSER A L’INTERIEUR DES PERSONNAGES (PHOTOS DE DEPARDON POUR APPROCHER LE RECIT DE VIES D’AUTRES GENS DANS UN AUTRE CONTEXTE; PHOTOS DE CASTING DE FELLINI DES GENS ORDINAIRES NON COMEDIENS – LES PHOTOS SERVENT A LA DIRECTION D’ACTEUR) – MAYLIS DE KERANGAL – CAPTER LE MOUVEMENT – MOUVEMENT DU CORPS – LAISSER APPARAITRE DEVINER LE HORS CHAMP

PHOTOFICTIONS #4 DEUX VOLETS – INVERSION – TEXTE DESCRIPTIF : LA PERSONNE SUR LA PHOTOGRAPHIE – TEXTE SUBJECTIF EN PAROLE INTERIEURE : LA PERSONNE QUI REGARDE, PREND UNE PHOTOGRAPHE MENTALE. TORSE (PAS DE VISAGE, PEUT-ËTRE PAS ENCORE LE MOMENT)

A propos de Nolwenn Euzen

" Les mots soudain comme un ciel familier" J. Sacré Quelques publications papier "Babel tango", Editions Tarmac "Cours ton calibre", Editions Qazaq "Présente", Editions L'idée bleue "La fonction minuscule" dans "Voix unes et premières, anthologie des éditions Tarabuste, En revues : La moitié du Fourbi, Sarrazine, A la dérive, Contre-allée, Neige d'août, Dans la lune... J'ai rejoint l'équipe de "La poésie française pour les nuls" paru aux éditions First. Participé aux échanges de blog à blog des "vases communicants" - mon site a disparu depuis. L'écriture reste un chantier, cultivé lentement. Amatrice de marche à pied, j'organise des séjours d'écriture et marche à pied (Les cévennes en 2017, l'île de Groix en mai 2022, La Ciotat cet automne). Je propose aussi des ateliers d'écriture en petit groupe à partir des textes que j'aime partager et travailler. On peut retrouver ma bibliothèque sur Babelio : 1578 titres partagés à partir de mes carnets de lecture (1989 - 2022) https://www.babelio.com/monprofil.php?id_user=25640 A bientôt ici et là :-)

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